Dernier message de Varlam Chalamov
D
E tous les écrivains du samizdat soviétique, Varlam Chalamov, le plus grand, le plus universel, restait celui dont on savait le moins ce qu'il avait été avant les camps, d'où jaillissait sa terrible violence maîtrisée, quelles racines lui avaient permis sa prodigieuse résistance au sort le plus inhumain. Ses derniers écrits qui nous parviennent maintenant sous le titre de la Quatrième Vologda 1, inachevés, pas relus, fragments partiels, avec leurs trous et leurs répétitions, dévoilent plus la souffrance vécue que les parfaits récits de Kolyma 2, tels les derniers souffles de l'athlète à bout de course et de vie.
Ces écrits autobiographiques ont la plus lourde charge humaine : en même temps ils « psychanalysent » un homme exceptionnel et jettent un coup de projecteur impitoyable sur la vie quotidienne de la Russie prérévolutionnaire et révolutionnaire. Que l'on n'aille pas chercher là la nostalgie de la vie patriarcale, pas plus que l'élan enthousiaste de la « conquête du Ciel ». Est-ce seulement Kolyma qui a glacé le regard de Chalamov ? Nous comprenons avec ce livre que le repli sur la forteresse intérieure vient de plus loin.
D'abord de la prodigieuse haine du père. Etrange père que ce pope libéral, progressiste, fondateur de sociétés de tempérance, orateur de la Maison du Peuple, antiraciste, en butte à l'hostilité de la hiérarchie et des Cent-Noirs, priant peu et du bout des lèvres, remplaçant les icônes par des reproductions de tableaux catholiques et y collant la photographie de sa femme ; mais tyran domestique, intolérant, butté dans ses convictions, pêcheur et chasseur acharné, méprisant une femme supérieure à lui par la culture et la sensibilité et l'enfant Varlam qui refusait de tuer les animaux et lisait ce qu'il réprouvait. Haine effroyable du père, donc, et, naturellement, amour de la mère réduite au silence, à la misère morale et matérielle, prototype de la femme russe
Michel LEQUENNE -aux coups près-, esclave éreintée de lourds travaux incessants et de problèmes insolubles qu'elle doit tout de même résoudre. Chalamov trouva d'un seul coup au foyer la haine de l'injustice, de la stupidité, de l'hypocrisie, de la lâcheté, de la vie étriquée et brutale, de la violence gratuite et... le féminisme, si net dans les récits de Kolyma.
La plume est tombée des mains de l'écrivain alors qu'il n'en était de ses souvenirs qu'aux alentours de l'année 1926, où il avait dix-neuf ans. Un tel être, n'était-ce pas de la pâte de communiste ? S'il était né quelques années plus tôt peut-être. Mais mis au ban de la communauté sociale comme fils de pope, dans une famille persécutée, tracassée, affamée, en dépit du << progressisme » du père et d'un enfant tombé comme soldat rouge, la révolution d'Octobre lui est apparue sous l'aspect de son reflux d'écume boueuse, alors que celle de février était la fièvre de la vie démocratique, des débats et des publications foisonnantes. La révolution, pour lui , dans son dur Nord provincial, c'est d'abord le surgissement à la surface d'un fond séculaire qu'il juge à l'opposé d'un slavophile comme Soljenitsyne, ou même de l'Ukrainien Grigorenko. Sa Russie, c'est (( la Russeïa authentique émergeant au grand jour avec toute sa méchanceté, sa cupidité, sa haine de tout ce qui n 'est pas nivelé. Des f orces obscures s 'étaient levées en tempête et ne pouvaient ni se calmer ni être rassasiées. Le plus grave, c'était qt•e ces forces obscures existaient, confirmaient qu'elles étaient éternelles même quand elles se cachaient et mettaient un masque jusqu 'à la prochaine explosion : guerre ou terreur )). Pire que le moujik inculte qui roue sa femme de coups, ivrogne, voleur, destructeur avec qui il faut partager l'appartement, c'est le représentant du nouveau pouvoir, en masse immédiatement corrompu, qui pille au cours des perquisitions, stocke par caisses les produits rares au milieu
de la misère. multiplie les abus de pouvoir.
Pour comble, Vologda a pour autorité suprême révolutionnaire un bolchevik d'un type qui ne fut, hélas!, pas exceptionnel et qui n'est pas sans nous évoquer Pol Pot : Kedrov, fils de notaire qui a fait de bonnes études en Belgique, chef militaire du front nord à la victoire douteuse, fusilleur d'otages se couvrant d'un télégramme de Lénine qui lui recommandait d'être « sans faiblesse ''• le voilà chef de la Tchèka à Vologda, persécuteur maniaque, comme affolé de pouvoir. Plus tard, au Caucase, il fera un rapport sur les exactions de Bèria qui ne parviendra pas à Dzerjinski, mais qu'il remettra à Staline, lequel le transmettra à ... Bèria, qui « interrogera » Kedrov, lui brisera la colonne vertébrale avant de lui tirer une balle dans la tête. Comment Chalamov n'aurait-il pas lu là la manifestation d'une continuité? Une autre affaire le touche de près. Sa sœur, infirmière à Moscou, est délogée avec ses colocataires de la chambre qu'elle occupe dans une datcha où, toutes cloisons abattues, quelque commissaire du peuple pourra s'installer à l'aise. Elle mourra de la tuberculose à trente-sept ans. Dès 1927, un simple article humoristique contre la femme de Kirov qui s'attribuait deux wagons, dont 1 'un pour ses chiens, à son retour de Bakou, valait au journaliste coupable le licenciement et l'exclusion du parti, avant d'ètre fusillé en 1938 comme trotskyste.
Pour Chalamov la NEP n'il pas arrangé les choses qui voit, à Vologda, revenir à la surface les Cent-Noirs tsaristes, les marchands, la noblesse, tout ce que son père, que l'on continue à persécuter, a combattu la veille.
Non ! Le jeune Chalamov ne pouvait devenir communiste, malgré l'admiration, d'ailleurs relative et méfiante, que lui inspirent les discours de Lounatcharsky et de Trotsky dont il s'abreuve dès son arrivée à Moscou. Sa formation et son expérience l'orientent dans une autre voie.
Devenu, la haine du père aidant, solidement et à jamais athée dès l'âge de six ans, c'est vers les utopistes romantiques qu'il se tourne : Fourier, Saint-Simon, et ces socialistes mystiques qui ont inspiré les narodniks et dont l'influence, débordant la Russie et l'Allemagne, a contribué à la formation des jeunes Lukacs et Ernst Bloch 3, surtout Savinkov (Ropchine en littérature), dont il écrit que c'est l'écrivain qui 11 a le plus fortement influencé la formation et le renforcement de mon principe de vie essentiel, l'accord entre parole et ac-
Bien que refusant l'influence de son père - et combien plus la perspective d'une carrière ecclésiastique- Chalamov a gardé une grande admiration pour Védenski, le métropolite révolutionnaire, partisan d'une « Eglise du renouveau ». Chalamov éclaire ici un aspect peu connu de la révolution, l'éclatement de l'Eglise orthodoxe. Si sa grande majorité embrasse, comme on pouvait s'y attendre, la cause blanche, une aile radicale accepte avec espoir la révolution. Là encore, la domination idéologique du marxisme vulgaire, triomphant totalement avec le stalinisme, tuera dans l'œuf une potentialité - dont il est aisé de voir maintenant en Amérique latine ce qu'elle peut apporter à la victoire révolutionnaire. Paradoxalement, c'est avec une aile intermédiaire que Staline traitera, plus tard, pour réaliser l'unité nationale « nationaliste » pendant la guerre, aile à laquelle il ne regrettera pas d'avoir accordé une pleine confiance : elle saura s'accommoder de la bureaucratie.
Ce n'est que par les cinq brèves pages de sa « Courte autobiographie » que nous apprenons que, s'il ne fut pas bolchevik, Chalamov n'en fut pas moins un révolutionnaire qui participa 11 activement aux événements de /927, /928 et 1929 du côté de l'Opposition 11. Il précise en note que malgré cela, ce ne fut 11 pas du côté de Trotsky - la plupart des opposants n'éprouvant guère de sympathie à son égard i). C'est donc par erreur que nous l'avions dit trotskyste dans nos études précédentes 4 , sur la foi de son sigle de condamnation : KRTD (action contre-révolutionnaire trotskyste). Nous aurions dû être plus prudent; Trotsky lui-même ne nous avait-il pas, à de nombreuses reprises, averti qu'il n'y avait pas autant de trotskystes en URSS que le Guépéou en arrêtait, et que le titre de « trotskyste» n'était pour la contre-révolution stalinienne que le synonyme de révolutionnaire ...
Une autre erreur que nous nous devons de rectifier, c'est d'avoir supposé que sa résistance aux effroyables épreuves de Kolyma tenait en partie à la solidité physique d'un homme du nord russe. Les derniers écrits nous révèlent qu'il n'en est rien : asthénique, atteint d'un rhume chronique et de la maladie de Ménière qui le rendit sourd, sans odorat, Chalamov n'était pas plus armé physiquement qu'un autre pour résister à Kolyma. Cela ajoute à la valeur de sa résistance morale, dont on sait, par expérience de tous les camps de la mort, combien elle est essentielle à la survie.
Une des composantes de cette ressource, c'est la richesse spirituelle de Chalamov. Comme il va de soi, ce n'est pas Kolyma qui a fait de lui le grand écrivain qu'il est devenu, qu'il a réussi à devenir au travers des conditions les plus contraires à 1 'art. Il écrit : 11 Prosateur, je pense l'être depuis l'âge de dix ans; poète, à partir de quarante. 11
La culture que Chalamov a acquise en si peu d'années de liberté, dès un âge si tendre, étonne. Il éclaire le phénomène en disant comment, seul, il a inventé la lecture rapide, et un jeu secret, qu'il appelle des << petits gages "• qui fixa sa mémoire : des petites enveloppes de bonbon à personnages, accumulées, qui lui servaient de support au récit reconstitué et joué par lui en silence des romans qu'il avait lus 5. Ce n'est pas Kolyma qui l'a fait écrivain, mais c'est ce bagne du grand nord sibérien qui en a fait cet écrivain-là : celui des limites humaines.
11 Le premier janvier /982, Var/am Cha/amov est mort à l'hôpital psychiatrique oû il avait été transféré quelques jours auparavant. Une dernière fois, des mains brutales sont venues arracher l'écrivain à sa retraite, une chambre d'une maison pour invalides oû le vieillard de soixante-quatorze ans, sourd et aveugle, avait trouvé refuge 6 . )) Les bureaucrates staliniens ne connaissent aucun pardon aux offenses qu'ils ont faites.
Deux étoiles noires de première grandeur marquent les extrémités du siècle : Kafka, à son aube, jetant un rayon vert, qui sourit pâle sur l'avenir, prophète triste de l'horreur à venir; Chalamov, à son crépuscule, éclairant d'une clarté lunaire, blanche et froide, le paysage ravagé. Les siècles ont toujours les écrivains qu'ils méritent.
Michel Leq uenne 1. Ed. La Decouverte/Fayard, traduction du russe par Catherine Fournier.
2. Reedition en un volume, enrichie d'ine· dits, des trois volumes publies auparavant par les éditior.s Maspero, aux editions La Decouverte/ Fayard.
3. Cf Michael Lôwy, Marxisme et romantisme révolwionnaire, ed. Le Sycomore. En particulier« Romantisme révolutionnaire et messianisme mystique chez le jeune Lukacs (1910-1919) ».
4. En particulier, " Victoire de Chalamov », in Critique C0/1111111/Iiste n° 26 de fevrier 1984.
5. ltalo Calvino a reinvente ce jeu en utilisant des tarots dans le Chàteau des destins croisés. éd. Points-Seuil.
6. Premières lignes de l'Avant-propos de Catherine Fournier. pour la Quatrième Vologda.