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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

L'URSS est-elle un pays réellement existant ?

· Critique communiste, n° 60, février 1987 · p. 27-34 · 7 586 mots

S

ANS doute avons-nous, en concevant le numéro spécial de Critique communiste consacré à l'URSS, péché par excès d'ambition: nous souhaitions, d'une part, analyser les effets d'une conjoncture idéologique sur les perceptions dominantes de l'URSS (en Occident et plus particulièrement en France), d'autre part, plaider pour la relance d'une discussion sur le stalinisme, et enfm mettre en relief les insuffisances criantes de nos analyses du poststalinisme. Ce que nous ne voulions pas, par contre, c'était remettre sur le tapis la sempiternelle discussion trotskyste sur la «nature de l'URSS» et du système soviétique. Nous ne voulions pas tant avancer de nouvelles thèses - et encore moins une nouvelle « théorie » - que soulever des hypothèses, poser des questions, souligner des lacunes de notre pensée collective en la matière.

Le fond et la forme des « réponses » des . camarades Lequenne-Dietrich d'une part, Allio-Smuga-Wllkins de l'autre montrent que, pour le moins, notre propos n'a pas toujours été bien compris. Remettons donc l'ouvrage sur le métier. ln co nvénients de l'autarcie

Les textes de nos contradicteurs manifestent une totale indifférence à la notion même de champ ou de conjoncture idéologique. Sans doute considèrent-ils que la théorie (la science?) marxiste, puisqu'elle est vraie, et puisque seule la vérité est révolutionnaire, n'a pas à s'embarrasser de ces aléas et de toute cette agitation futile hors les murs de la forteresse marxiste révolutionnaire. C'est à peine, dirait-on, s'ils en perçoivent l'écho assourdi. Ce point de vue autarcique, cette morgue, cette conception figée et dogmatique du « vrai » nous désolent à plus d'un titre. Nous considérons au contraire que nous n'avons (malheureusement, peut -être) pas la latitude de faire ainsi abstraction de l'évolution de la conjoncture idéologique, des mutations du climat intellectuel -ne serait-ce que parce qu'au fù de ces mouvements, certains mots changent de sens, certains consensus se déplacent, certains alliés d'hier se retrou-

Alain BROSSAT vent de l'autre côté de la barricade ... Ainsi, il n'est plus loisible aujourd'hui, pour des marxistes, d'employer comme le font Allio, Smuga et Wilkins le mot « totalitarisme >> dans le sens banal . de dictature, tyrannie, absolutisme, sans s'exposer à entrer par la grande porte dans le champ du discours (libéral) dominant sur les pays de l'Est. Dans le même esprit, nous avons vu, lors de l'affaire Manouchian (plus exactement lors de l'agitation soulevée par le film de Mosco Des terroristes à la retraite) qu'il n'était pas possible, pour des marxistes révolutionnaires, de se saisir de l'occasion pour donner libre cours à leur antistalinisme atavique - sans intégrer à leur prise de position une réflexion sur le pourquoi et le comment de l'« affaire>> hic et nunc-, c'est-à-dire dans une conjoncture idéologique (et politique) donnée. Dans leur « réponse>>, Lequenne et Dietrich nous adressent une bien imprudente question : « Etions-nous [lors de l'« affaire>>, donc. A. B.] en mauvaise compagnie avec ceux qui demandent toute la lumière?>> Et comment, camarades! Avec le ban et l'arrière-ban de la vieille droite, avec Minute et le Figaro, avec les retournés du stalinisme à la Annie Kriegel, avec les inconditionnels d'Ariel Sharon, avec les anticommunistes de souche de l'Unité ... Sans doute vos intentions et les mouvements de votre cœur étaient-ils alors tout autres que ceux de ces messieurs-dames. Mais cela ne vous a pas prémunis alors contre les tentations funestes de l'histoire projective (à propos de «lumière>>, voir le livre récent d'Annette Wieworka : Ils étaient juifs, résistants, communistes, Denoël, 1986) et puis, surtout, le propre de ce type d'«affaire >>,dans une conjoncture idéologique ou politique donnée, est qu'il s'y forme des chœurs où importe peu la pureté des intentions. Lénine disait déjà que lorsque l'ennemi l'applaudit, il sait qu'il a fait une sottise. De la même façon, chaque fois que notre petite voix trotskyste semble trouver sa place dans un chœur aussi vaste qu'hétéroclite - qu'il s'agisse de stigmatiser les turpitudes du « totalitarisme >> ou celles des dirigeants du PCF pendant la guerre -devrait retentir dans les têtes bien faites de nos camarades une petite sonnerie d'alarme. Notre vocation n'est habituellement pas de nous laisser glisser au fù du courant.

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Récusant toute idée d'autosuffisance de la « théorie » marxiste révolutionnaire des pays de l'Est et constatant les faiblesses et retards considérables de notre connaissance de la société soviétique - celles des années trente et quarante comme l'actuelle-, nous avons tenté de mettre en perspective dans nos analyses et réflexions l'apport d'historiens et soviétologues ramant à contre-courant des tendances libérales dominantes - Moshe Lewin, Stefen Cohen, Marc Ferro, Victor Zaslavski... Nous sommes convaincus que leurs travaux ont beaucoup à nous apprendre, pas seulement dans le détail, le contenu, mais sur le terrain de la théorie aussi, et nous y trouvons un puissant renfort dans l'inévitable confrontation avec les gros bataillons de la soviétologie noire et blanche et de l'idéologie dominante : Moshe Lewin et Marc Ferro lorsqu'ils nous invitent à réfléchir sur le « consensus ,, dans la société soviétique, Stefen Cohen lorsqu'il démontre les impasses de l'historiographie « antitotalitaire >>, Victor Zaslavski lorsqu'il attire notre attention sur les « marchandages >> auxquels se livrent sans relâche le pouvoir et les différentes catégories sociales en URSS ... Oui, ici, nous apprenons et nous revendiquons la formule de Soljenitsyne (qui aurait bien fait de s'y tenir) : « L'imbécile veut enseigner, l'homme intelligent veut apprendre. >> La preuve par la honte

Nos « autarciques >>, eux, procèdent tout autrement : administrateurs autoproclamés de la théorie, ils ne peuvent percevoir derriéré nos questions, nos hypothèses ou nos ébauches d'analyses que des affirmations rentrées, trop veules pour se formuler en clair, bref une « théorie >> qui s'avance masquée. Ainsi, Vera Lapotchkine analyse (après Zaslavski) de quels «échanges >>, de quels compromis et marchandages -met· tant aux prises la société et le pouvoir - fait l'objet, en URSS, l'institution du passeport intérieur, Lequenne et Dietrich s'étranglent d'indignation et ne craignent pas de commenter: «Vera Lapotchkine j ustifie [c'est moi qui souligne. A. B. ] les passeports intérieurs et les villes fermées. >> Allio, Smuga et Wilkins leur emboîtent aussitôt le pas : « La tentative de démontrer la prétendue rationalité de l'institution honteuse des passeports intérieurs n'est pas moins surprenante, etc. >> Si nous n'étions pas convaincus de la parfaite bonne foi de nos camarades - fondée sur une totale incompréhension de l'analyse proposée-, nous serions en droit de crier au procédé stalinien. Qu'il suffise de noter en passant que la vertueuse indignation de nos contradicteurs nous rappelle ici l'obstination avec laquelle, naguère encore, les hommes du pouvoir soviétique interdisaient aux sociologues de se pencher sur des phénomènes comme la délinquance, la criminalité, l'usage de la drogue en URSS - redoutant que de tels travaux ne constituent une sorte de reconnaissance ou de légitimation de tels phénomènes, imputables, comme chacun sait, à << l'héritage >> de l'ordre capitaliste.

Dans le même esprit, donc, d'indifférence au réel et d'atrophie de la curiosité intellectuelle, la seule chose à dire des passeports intérieurs est qu'ils sont << honteux ,, - de même que l'on devrait sans doute se cantonner à constater que le goulag est << t.:riminel >> et les procès de Moscou << monstrueux >>. Bien plus, à ne pas nous borner à analyser (si l'on peut dire) ladite institution du passeport intérieur sous l'angle de la honte, nous nous rendons suspects aux yeux de Smuga et de ses amis du péché majeur de révisionnisme. Mais à qui viendrait-il à l'esprit de suggérer que le camarade Smuga est partisan de la traite de Noirs, de l'infanticide et de la réhabilitation de Béria sous prétexte que sa philippique ne pipe mot de ces douloureux sujets ?

Mais l'esprit d'orthodoxie, l'indiffé· renee à la connaissance produite hors de l'enclos trotskyste, l'indifférence aux enjeux noués sur le terrain général de la bataille des idées (rendons, pour une fois, hommage à Althusser qui rappelait que la théorie aussi est un lieu de la lutte des classes) n'immunisent en rien le propos des << autarciques ,, contre les voisinages et les influences les plus douteux. On peut, semble-t-il (nous faisons ici allusion à l'article de Lequenne et Dietrich), administrer pointilleusement la << science >> trotskyste et puiser ses sources auprès d'Alain Besançon, prototype de l'ul· tra-renégat du stalinisme dont l'anticommunisme obsessionnel voisine avec un antislavisme de bon ton dans certaines chapelles d'extrême droite; auprès d'Avtorkhatov, idéologue en chef du NTS, groupe d'immigrés russes fascistes auquel la CIA ne refuse rien ; auprès du regretté Lubomir Sochor qui, après avoir été un stalinien énergique, revendiquait volontiers une position << antirusse >> ; on peut reprendre sans barguigner les scénarios-catastrophes à la mode de madame Carrère d'Eucausse, tête d'affiche de la soviétologie libérale bon chic bon genre, prophétisant l'éclatement de l'<< empire >> soviétique sous les coups de butoir de l'islam ... Mais à marier aussi imprudemment dogmes indexés sur la pensée de Léon Trotsky et clichés d'occasion acquis au marché aux puces de la pensée libérale, on s'expose au risque de la contamination, on s'expose, tout simplement, à accommoder à la sauce << trotskyste >> les refrains et antiennes de cette pensée ni chair ni poisson. De la littérature vile

On s'expose par exemple (encore Lequenne et Dietrich) à proférer cette énormité (qui ferait même frémir un Michel Helier - voir son livre le Monde concentrationnaire et la littérature soviétique- L'Age d'homme, 1974) selon laquelle, une fois exclus les écrivains << formés avant et hors de la machine >> (la << machine » totalitaire, encore un de ces clichés favoris de la sovié· tologie blanche et noire), il n'est aucune littérature valide qui se puisse produire dans le système soviétique ou - dans la version originale: << Mais à qui fera-t-on croire qu'une littérature de qualité puisse sortir d'un pareil système?>> Pourquoi? Eh bien tout simplement parce que toute littérature

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d'où nos camarades tirent-ils la « science >> Lénine et Staline se trouvent rudement vement. En tout premier lieu, que ce soit · camarades de l'homogénéité du champ

La realité soviétique : confronter la Un débat qui se poursuivra. est censurée en Union soviétique ! Tiens donc ! Posons-nous donc toute une série de questions : pourquoi donc des maisons d'édition occidentales qui ne doivent rien à la bureaucratie du Kremlin publient-elles ces purs produits de la « machine » que sont les romans d'Aïtmatov, de Raspoutine, d'Astafiev? Pourquoi et comment ces représentants ou ces rouages exemplaires de la « machine » que sont les censeurs du G/avlit laissent-ils se publier en URSS ces archétypes de la littérature « non machinique » que sont le MaÎtre et Marguerite, les poèmes de Tsvétaïeva, et bientôt, fe Docteur Jivago ? Et maintenant que l'on est en train de supprimer fe G/av/it pour les œuvres littéraires, que vont devenir les schémas martiaux de nos camarades ? Ou encore, pour dire les choses un peu brutalement : qui leur permet d'énoncer tout de go que toute littérature « autorisée >> en URSS est de la crotte ? La lisent-ils dans le texte ? Et comment diable Une journée d'Ivan Denissovitch est-il arrivé entre les mains du public soviétique ? Via le samizdat ou via Novy Mir? Et que signifie l'expression« avant ou hors >> de la machine ? Soljenitsyne, Grossman et Siniavski n'ont-ils jamais été dans la machine ? Lisez Bonne Nuit ! du dernier, et vous verrez à quel point les choses sont plus complexes ...

Encore une fois : nous ne prenons pas des vessies pour des lanternes, ni Kataev pour Homère: nous savons qu'en URSS des millions de tonnes de papier sont gâchées chaque année à publier d'indigents placets de commande et toute la gamme des pensums littéraires lucratifs par lesquels s'acquièrent honneurs et lauriers de papier mâché, nous savons pertinemment que ni le vers ni la prose ne sont « libres >> en URSS. Mais là n'est absolument pas le débat, et c'est ce que tentait de montrer l'article de Vera Lapotchkine. Reprenons donc brièchez Helier (fa Machine et les rouages, la Formation de l'homme soviétique, Calmann-Lévy, 1985) ou chez Lequenne-Dietrich, l'indigente image de la « machine >> se présente surtout comme une machine à décerveler. Où se situe en effet Valentin Raspoutine, écrivain << autorisé », mais porte-parole d'un courant d'opinion sensibilisé aux questions << écologiques >> et enraciné dans une certaine << culture sibérienne», un courant, donc, qui s'est formé en réaction à certaines pratiques bureaucratiques ? Dans la machine, hors de la machine, à moitié dans la machine ? Et que dire de ce récent roman d'Astafiev où prédominent les thèmes nationalistes et où se donne libre cours une stupéfiante verve antisémite ? Est-ce là, sans médiation, le <<dit >> du pouvoir actuel ? Et qu'en est-il de cette pièce de théâtre qui, depuis des mois, fait florès à Moscou et où se trouve instruit (sous une forme finalement rhétorique, certes ... ) le << procès >> du socialisme, où interpellés ? Vile ruse du pouvoir, catharsis à bon marché ? Apprendre à lire

Nous disons donc que le partage péremptoire qu'opèrent Lequenne-Dietrich entre littérature serve et dépourvue de << qualité >> car passée sous les fourches caudines de la censure et littérature << libre >> car produite hors de la machine est dépourvu de sens. Demandons-nous par quelle << aberration >> Grossman a cru pouvoir proposer à une maison d'édition soviétique cette œuvre << libre >> par excellence qu'est Vie et destin ... La réponse, précisément, est dans le livre, dans ce qui s'y exprime des rapports infiniment complexes de l'écrivain avec la << machine » ... Mais il y a plus important encore : la littérature est en URSS une formidable caisse de résonance de débats, de conflits, de contradictions sociales et idéologiques. S'il est un lieu où se dissipe l'illusion si chère à nos idéologique, du décervelage, de l'aliénation mentale de la population soviétique, c'est bien celui-là. En ce sens, ne craignons pas de dire que la littérature, tout comme le cinéma ou le théâtre sont en URSS - et pas seulement comme véhicules de l'embrigadement idéologique - bien plus proches de la << vie >> que dans un pays comme le nôtre où ils sont avant tout marchandises. Mais pour le comprendre, il faut apprendre à lire les signes dans la vie sociale et la vie culturelle soviétique, rapportées à l'aune de la vie soviétique et ne pas se contenter de plaquer sur cette réalité les bons vieux schémas de la pensée libérale. Une simple image (une barge chargée de prisonniers soviétiques), une simple réplique (incriminant à mots couverts la responsabilité de Staline dans les désastres militaires de l'année 1941) -dans le film de Guerman fa Vérification - rencontrent, dans le public soviétique, un écho incomparablement plus grand que chez nous cent interviews de Marguerite Duras et Bourdieu réunis. Pour des raisons évidentes, d'innombrables enjeux sociaux se déplacent et se condensent en URSS sur le terrain de la culture, et donc s'y révèlent. Il faut donc beaucoup de frivolité pour se retrancher, lorsqu'on aborde cette question, derrière le simple critère -hautain et évanescent- de la << qualité ». Encore une fois, le mépris de la << sociologie >> qui se donne libre cours dans le propos de Lequenne et Dietrich nous rappelle le dédain que, naguère encore, les apparatchiks de l'Est professaient à l'encontre de cette << science bourgeoise ». Eux aussi, notons-le, plaçaient la << politique >> au poste de commande. Attention: amalgame!

Disant cela, et prônant cet effort aussi bien de méthode que de connaissance pour cerner de plus prés la réalité soviétique, avançons-nous masqués sur la voie d'une allègre capitulation devant la bureaucratie new-look du Kremlin? C'est ni plus ni moins le procès que tentent de nous instruire aussi bien Lequenne-Dietrich qu'Allio, Smuga et Wilkins. Rappelons donc ce que nous écrivions dans le numéro spécial de Critique communiste: << Si nous nous affligeons et nous irritons de la misère de cette soviétologie de combat, partisane et myope, ce n'est certainement pas que nous ayons découvert, dans le contexte de guerre froide ou tiède qui prévaut actuellement, des vertus cachées au socialisme poststalinien dont Gorbatchev s'active aujourd'hui à rénover la façade. Nous laissons ce thème du globement positif à nos déshérités du brejnévisme- d'ailleurs, ils n'y croient plus eux-mêmes.>> Et, plus loin, nous ajoutions: << Nous ne faisons et ne ferons jamais partie du fan-club de Mikhail Gorbatchev, nous ne confondons pas les torchons et les serviettes, ni un appel d'air bureaucratiquement déterminé avec l'ouragan de la révolution sociale. >>

Ce disant, nous pensions rassurer une fois pour toutes les chasseurs de têtes révisionnistes les plus vétilleux, et surtout éviter de fastidieux faux débats. Mais bernique ! Nous avions oublié que, comme le disait Trotsky, le léninisme, c'est << la méfiance organisée ». Tout de même : à supposer, ce que nous admettons volontiers, que les trotskystes ne soient pas vaccinés contre la

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résistance à l'innovation, nos contradicteurs ont-ils le droit de pratiquer aussi librement l'amalgame (procédé stalinien par excellence ! ), de placer entre guillemets comme si elles étaient notre fait des expressions comme « transition lente », « moindre mal», de nous créditer, contre toute évidence - et à l'encontre de ce que nous avons écrit-, de l'idée définie par eux comme « deutschérienne » selon laquelle la forme actuelle de la domination bureaucratique en URSS représenterait ce fameux « moindre mal » et les bureaucrates gorbatchéviens seraient porteurs d'un « réformisme » susceptible d'inverser le cours de l'histoire ?

Nous n'avons pas dit cela, nous ne le pensons pas et - pour tout dire - ce débat nous paraît oiseux. Nous avons en effet une pratique suffisante et d'une certaine soviétologie et d'une certaine logomachie « trotskyste >> pour savoir que le petit jeu des prédictions ou des prophéties n'est en général que le revers de l'incapacité à analyser le présent, le manteau glorieux de la demiignorance. Rien de plus facile, en effet, que de prédire l'« éclatement » de l'« empire » soviétique sous la poussée des peuples allogènes, de clamer que l'avenir de la bureaucratie est fait de la même étoffe que son passé (la « machine » étant ce qu'elle est et la réalité des pays de l'Est étant, comme le proclame martialement le camarade Wilkins, « incontournable » ), rien de plus facile que de faire danser les tautologies pour prédire que Gorbatchev échouera (car la bureaucratie est la bureaucratie) et de mettre en branle les grandes orgues pour rappeler que l'avenir appartient à la révolution prolétarienne et aux conseils ouvriers - cela n'engage à rien. En concevant le numéro spécial de Critique communiste, nous nous assignions des objectifs à la fois plus modestes et plus ambitieux ; nous nous demandions : existe-t-il une nouvelle conjoncture en URSS ? Et si oui, de quoi est-elle faite ? Pas seulement au niveau du politburo, mais dans la société, dans la culture soviétiques. Mais cette préoccupation même du « nouveau » en URSS, de la relative plasticité du système est suspecte aux yeux de nos contradicteurs. Ils croient, bien à tort, y détecter comme une fascination pour les performances du gorbatchévisme ; leurs lunettes soviétologiques ne perçoivent que deux couleurs : le noir et le rouge, et tant que les Ouzbeks ne se déclarent pas en sécession ouverte, que ne poussent pas sur la glèbe soviétique grèves de masse et conseils ouvriers comme champignons après l'orage, il ne se passe fondamentalement rien au pays de la tyrannie soviétique ; toute mutation, toute réforme, toute évolution, ils ne la perçoivent que dans sa dimension triviale de manœuvre du pouvoir ; aussi bien, de véritable réforme, il ne saurait être question, puisque, comme chacun sait, « le système » oppose une « résistance organique » à toute réforme « parce que toute réforme menace son existence même » (Lequenne-Dietrich).

Encore une fois, le pseudo-radicalisme du verbe, l'ultimatisme rhétorique et les rodomontades généralisantes ne font ici que constituer un écran opaque à la perception de la réalité. Suffit-il vraiment de remettre au goût du jour la vieille antienne de la lutte entre « technocrates » et « bureaucrates » pour en finir avec le problème du réformisme de Gorbatchev? En quoi Gorbatchev est-il plus <<technocrate » que ses prédécesseurs ? Quelle est la dimension << technocratique » de la politique de << transparence » inaugurée par la nouvelle équipe dirigeante lors de la catastrophe de Tchernobyl, de la campagne anti-alcoolique, du retour de Sakharov à Moscou, de la prochaine publication d'un livre explosif sur l'affaire Kirov? La société soviétique n'a-t-elle aucune part à ce mouvement impulsé par en haut? N'y joue-t-elle vraiment que le rôle du sempiternel dindon de la farce manipulé par les ruses du pouvoir ? N'y a-t-il pas là l'indice que des rapports de forces évoluent, que des espaces se dessinent où sont possibles de nouveaux types d'activité sociale? Le limogeage de milliers de bureaucrates corrompus ou incapables se réduit-il vraiment aux traditionnelles luttes de factions, n'a-t-il aucun incidence sur la conscience et les réactions de la population soviétique? L'actuelle tonalité du courrier des lecteurs de la presse soviétique tend plutôt à indiquer le contraire. Aussi bien, si tout ceci n'était que tour de passe-passe et poudre aux yeux, on ne voit pas très bien pourquoi une importante partie de l'appareil soviétique oppose une si opiniâtre résistance à la politique de réformes de Gorbatchev et rêve d'administrer à l'actuel secrétaire général la potion naguère fatale à Khrouchtchev ...

Dire cela, et revendiquer que l'on fasse l'effort de tenter d'analyser ce << nouveau », ce mouvement de la société soviétique, ce n'est pas se ranger sous la bannière réformiste du gorbatchévisme, ce n'est pas se faire illusion sur la portée historique de ce cours nouveau, ce n'est pas croire que le retour au léninisme est au bout de ce grand ménage -c'est simplement demander que l'on cesse de nous rebattre les oreilles avec les catégories éculées de l'antitotalitarisme, que l'on cesse de caricaturer la réalité soviétique en se satisfaisant du schéma vide d'une bureaucratie omnipotente opposée à une masse muette (au nom de laquelle il est d'autant plus commode de parler, installé sur le promontoire de la << science » trotskyste). L'analyse concrète de la situation concrète

Une fois encore, ce << trotskysme » sûr de lui et dominateur exhibe ici ses affinités avec l'antitotalitarisme libéral : pourquoi en effet s'épuiser à analyser ce présent qui bouge, puisqu'aussi bien, au fond, il ne fait que répéter les figures familières du passé ? L'encroûtement et la tétanie face au << nouveau » de ce << trotskysme » conservateur se dévoilent à sa méthode : resassement solennel des analyses <<fondatrices », sanctifiées et légitimées (l'interminable leçon de Thermidor que nous assènent Lequenne-Dietrich), viriles et approximatives généralités ( << une exploitation de l'homme par l'homme à un niveau jamais atteint [ ... ] dans l'histoire », << une contre-révolution sociale, la pire jamais vue dans l'histoire ») où

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les superlatifs font office d'armes de dissuasion face aux manœuvres révisionnistes de l'adversaire ; redéploiement glorieux des pronostics et prophéties historiques également sanctifiées par le programme et la tradition ( « nécessité de renverser la bureaucratie par un soulèvement révolutionnaire des travailleurs » ). Mais entre les deux, entre le compendium de fa Révolution trahie et les envolées téléologiques, là où Lénine réclame l'analyse concrète de la situation concrète, rien, le vide béant.

Lequenne-Dietrich tout comme Allio, Smuga et Wilkins nous reprochent sans cesse de ne pas dire ce que nous pensons srnile l tacheln \ sourire! vraiment, de ne pas énoncer clairement notre alternative théorique concernant la fameuse «nature de l'URSS». Voilà qui pose en effet une question de méthode importante. Nous partons en effet de l'idée que les analyses de l'URSS auxquelles s'en tiennent aujourd'hui les marxistes révolutionnaires sont mal assurées dans leurs fondements, qu'elles reposent sur une perception insuffisamment dialectique du stalinisme et qu'elles n'ont pas pris toute la mesure de l'originalité du poststalinisme, nous sommes convaincus que certaines notions comme celles d'Etat ouvrier (peu importe ce qui suit) font écran à une perception réaliste de l'Union soviétique et baignent dans une téléologie, une philosophie de l'histoire qui nous empêchent de percevoir des dimensions essentielles du monde soviétique. Ce n'est pas nouveau, nous l'avons dit dans le numéro spécial de Critique communiste. Dans ce contexte où notre « théorie » (nos concepts, nos catégories) retardent sur le mouvement du réel -du fait, notamment, qu'en ce qui concerne la réalité soviétique nous manque depuis des décennies l'indispensable relais de l'expérience, de la pratique collective-, nous refusons de mettre la charrue avant les bœufs, c'est-à-dire de bricoler dans l'Olympe de la théorie avant même d'avoir tenté de s'être approprié la connaissance de ces immenses pans de réalité dont - en tant que mouvement - nous ignorons à peu près tout. C'est pourquoi, par exemple, nous nous intéressons à l'institution « honteuse » du passeport intérieur soviétique - mais pas seulement sous l'angle de la honte; c'est pourquoi nous essayons de comprendre comment, en URSS, les débats littéraires sont aussi des « débats d'opinion » aux enjeux sociaux et idéologiques souvent décisifs ; c'est pourquoi nous refusons de considérer a priori les débats sur la réforme de l'entreprise comme une tempête dans un verre d'eau; c'est pourquoi ceux d'entre nous qui le peuvent lisent la presse soviétique, des romans soviétiques contemporains, Eko et Novy Mir. C'est pourquoi, chaque fois que nous le pouvons, nous allons sur place humer l'air soviétique. Nous croyons aux vertus de l'information, de la connaissance du réel contemporain et, dans la mesure du possible, de l'expérience. Dans la période actuelle, nous préférons les modestes analyses imichevées que nous pouvons prodl.llre sur cette base aux barrages d'artillerie macro-théoriques avec des pièces de 75 datant d'avant-guerre.

Aujourd'hui, tout débat macro-théorique sur la « nature de l'URSS » qui fait l'économie de ce passage par l'information, l'accumulation des connaissances et l'expérience est bel et bien un débat sur le sexe des anges. A quoi bon les savantes comparaisons entre la bureaucratie soviétique et les janissaires si l'on ignore superbement de quoi sont faits les débats entre économistes et sociologues soviétiques sur l'organisation du travail dans les entreprises ? Dans le Nom de la rose, au moins, lorsque l'on s'empaille sur Aristote, cela a quelque incidence sur le développement de l'intrigue ... Le rationnel et le réel

Au fond, c'est bien du marxisme qu'il est question ici, de la méthode marxiste. Dans une récente interview à la Quinzaine littéraire (partiellement reprise dans Rouge) , Moshe Lewin fait la remarque suivante, frappée du sceau du bon sens : « Il faut savoir observer et analyser ce que l'on voit : si l'on voit une crise, il faut savoir la définir, savoir s'il s'agit d'une grippe ou d'un cancer. Certains ne voient que des cancers, partout et tout le temps. Or, l'URSS est une superpuissance et continue de l'être ... Je constate que la pensée politique occidentale, sans cesse, s'est trompée:

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8 . GG

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---- - -~-~~-~~~--au sujet du potentiel, du comportement, de la capacité militaire de l'URSS. Que n'a-t-on pas entendu : et les " les pieds d'argile" et "la grande crise définitive" et " l'Allemagne n'en fe ra qu'une bouchée", et puis la guerre froide censée la "contenir" et puis cette "catastrophe" qu'était censée représenter pour elle la perte de la Chine, etc. Et qu'a-t-on ? A chaque fois, l'URSS est sortie de ces épreuves avec des muscles comme ça ! On ne regarde donc pas dans la direction où il faut regarder ... >>

En voilà une belle pierre dans le jardin de ·nos camarades contradicteurs ! Lequenne-Dietrich, en effet, écrivent : << Sous cet Etat, dl1nt les assises politico-sociales vont subir une mutation dont les agents sont inconscients, les fondations établies par les six premières années de la révolution imposent un choix limité de solutions, entre lesquelles le pouvoir thermidorien va vaciller, chaque coup de barre le jetant dans une catastrophe qu'il tente de pallier par un coup de barre inverse qui le jette dans une catastrophe pire. >> Mais Allio, Smuga et Wilkins font plus fort encore : << Est-ce que Vera Lapotchkine n'arrive vraiment pas à comprendre qu'un groupe social dominant qui n 'est porteur d 'aucune rationalité socio-économique [c'est moi qui souligne. A. B.] doit, même en ce qui concerne la gestion de la force du travail, recourir à la "rationalité" policière ? >> Ou encore : << La bureaucratie stalinienne n'a jamais suscité un dynamisme qui a assuré les performances industrielles. Elle a d'abord freiné l'industrialisation et, par la suite, elle lui a imposé un rythme suraccéléré ( ... ). La bureaucratie n'a jamais suscité de mobilisation de la société soviétique pour écraser le nazisme >> ; et de conclure sur une citation d'Ernest Mandel : << Tout ce qui est réellement progressiste dans le développement de la Russie, de la Yougoslavie, de la Chine est le produit d'une révolution socialiste, c'est-à-dire en derniére analyse le produit du prolétariat. Tout ce qui est réactionnaire, c'est le produit de l'usurpation du pouvoir par une bureaucratie parasitaire produit de la survie du capitalisme à l'échelle internationale. Il n'y a aucune interconnection entre ce qui est progressiste et ce qui est réactionnaire dans ces sociétés. >>

Voilà qui sonne bien, mais est-ce vraiment la réponse à la petite réflexion de Moshé Lewin sur les << muscles comme ça >> de l'Union soviétique ? Vraiment, ces << muscles >> sont ceux d'Octobre, un point c'est tout? Mais sans même nous interroger sur la qualité de ces muscles, comment Dietrich et Lequenne nous expliquent-ils qu'un barreur catastrophique qui, inlassablement, jette son navire de Charybde en Scylla, non seulement conserve la barre en main mais, plus surprenant encore, n'échoue pas dfinitivement son esquif sur les écueils ? Octobre, encore une fois ? Et qu'un groupe dominant << porteur d'aucune rationalité socio-économique >> propulse sur le devant de la scéne la seconde puissance mondiale ? Octobre et Octobre encore ? Et vraiment, la bureaucratie soviétique << n'a jamais suscité de mobilisation de la société soviétique pour écraser le nazisme >> ? Et le plan des batailles de Koursk et de Stalingrad, par qui a-t-il été élaboré ? Par le

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·r u Hu"tltoii o6/I .. Cl'u. spectre ou 1'<< esprit>> d'Octobre? Et même si la citation d'Ernest Mandel ne dit pas exactement la même chose que Wilkins, Allio et Smuga, il y aurait au moins une chose à y objecter : dans le cas de la Chine et de la Yougoslavie, il existe au moins une << interconnection >> entre ce qui est << progressiste >> et ce qui est << réactionnaire >>. Ce sont, au sommet, les mêmes (Mao et Tito) qui ont été les artisans de l'un et de l'autre, ce qui nous rappelle, une fois encore, que la compréhension du stalinisme requiert des catégories dialectiques. Ici encore, nous voyons bien à quel point notre histoiremémoire peut nous jouer des tours et entraîner certains sur les chemins de traverse de l'idéalisme et de la pensée non dialectique. Dans leur souci de légitimation de notre combat, de notre tradition et de notre continuité trotskyste, ils en arrivent à prendre les libertés les plus grandes avec l'histoire (Staline et son appareil n'ont pas mobilisé la société soviétique pour lutter contre le nazisme !), à nier qu'il existe un rapport quelconque entre l'état actuel de développement de la société soviétique et l'activité de la direction soviétique, à réhabiliter un spontanéisme obscur en totale rupture avec le noyau rationnel du léninisme. Le talon de fer

Dire que le stalinisme, ses méthodes, son empirisme, ses bévues colossales, son inhumanité ont modelé de part en part la société soviétique telle qu'elle est aujourd'hui , dire qu'il porte la responsabilité de tous les retards, de tous les blocages, de tous les traits aberrants qui lui sont immanents, c'est tout autre chose qu'écrire cette histoire imaginaire, impossible, inconcevable où, d 'une part, l'appareil stalinien s'acharne (depuis plus d'une demi-siécle) à jeter cette société et cet Etat dans l'abîme de la barbarie et de l'autre l'esprit immanent d'Octobre leur permet, bon an mal an, de réaliser les performances que, malgré tout, ils réalisent. Si tel était le cas, il y a belle lurette que l'entité<< Union soviétique >> - et a fortiori pour les amateurs, << Etat ouvrier >> soviétique - ne serait plus qu'un souvenir. Il est totalement absurde d'affmner crânement comme le font Allio, Smuga et Wil-

Quand la << rénovation >> du parti va plus vite que le temps ... Le 12 janvier, le calendrier soviétique fite les soixante-quinze ans de Konnaev, membre du politburo et secrétaire du PC au Kazakhstan. Quelques jours avant, le même Konnaev a été limogé avec pertes et fracas. kins que l'action de ceux qui président aux destinées de cet Etat est dépourvue de toute << rationalité socio-économique >>, de la même façon qu'il serait grotesque de prétendre que seul le désordre de la concurrence, l'appât du gain, la loi de la jungle capitaliste président aux destinées de nos sociétés occidentales. Les choses sont un peu plus complexes et il existe bel et bien -c'est la clé de leur pérennité- dans ces sociétés comme dans le << socialisme réel >> de puissants et multiples facteurs de régulation qui permettent à <<ceux d'en haut >> d'en maîtriser dans une certaine mesure les contradictions, d'obvier avec une certaine efficacité à l'explosion de ces contradictions (les sociétés du « socialisme réel >> sont tout de même incomparablement plus stables que celles du tiers monde), bref de gérer le quotidien. Certes, certes, à l'échelle historique, l'irrationalité fondamentale de l'exploitation et de l'oppression bureaucratiques est appelée -tout comme celle de l'exploitation capitaliste - à << se venger >>, comme disent les Allemands. Nous savons cela, c'est en un sens notre raison d'être et de vivre, mais cette généralité laisse entièrement ouvert le vaste champ de l'analyse de cettte rationalité relative et aliénée qui permet à la bureaucratie (comme à la bourgeoisie française) de durer, de s'adapter, de corriger certains facteurs d'enrayement du fonctionnement du systéme, bref qui permet à Gorbatchev de ressouder le consensus en instaurant un cours nouveau et à Jaruzelski de se maintenir à flot sans lancer chaque jour les zomos à l'assaut des usines. Les scénarios apocalyptiques et l'histoire-catastrophe ne nous servent strictement à rien pour comprendre cette plasticité des sociétés de l'Est et du systéme de domination bureaucratique. Le talon de fer n'est pas - est moins que jamais - la grille de lecture adéquate pour les comprendre. Il n'est pire sourd ...

Dans leur texte, Allio, Smuga et Wilkins font semblant de s'indigner d'une de nos formules (dans le débat sur stalinisme et poststalinisme). La voici: <<Nous sommes d'irréductibles adversaires de Jaru, zelski, mais pour de tout autres raisons que

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l'immense majorité de ceux qui le combattent aujourd'hui, avec l'abnégation que l'on sait, dans la clandestinité polonaise. >> S'il est bien des camarades que ce.tte sobre évidence ne devrait vraiment pas émouvoir outre mesure, ce sont bien eux qui consacrent une grande partie de leur énergie à rompre des lances avec la direction de Solidarité clandestine !nBien évidemment, Smuga et ses amis savent tout autant et mieux que nous que les idées forces, la perception du monde et les conceptions stratégiques de figures comme Bujak ou Kuron trouvent un tout autre écho parmi ceux qui poursuivent le combat des années 1980-1981 que celles des marxistes révolutionnaires. Ils sa\'ent que dans la culture politique et l'idéologie de l'opposition polonaise le reaganisme de compensation, le nationalisme atavique, le discours papiste et la haine de la « commune >>, des « rouges >> (expression en honneur dans toute une partie de la presse clandestine polonaise) font davantage florès que le programme de larve Internationale ou même que les éditoriaux d' lnprecor en polonais. Comme nous, ils ont lu, bien sûr, le passionnant ouvrage de Teresa Toranska - Oni, Flammarion, 1986-; passionnant en ce sens qu'il ne met pas seulement à jour les mentalités et systèmes de représentation des dirigeants staliniens qui présidèrent aux destinées de la Pologne « populaire >> dans l'immédiat après-guerre, leur morale, comme leur philosophie de l'histoire, mais aussi car elle nous en dit long sur l'univers mental de cette intellectuelle, parfaitement représentative, nous semble-t-il, de la communauté intellectuelle des héritiers et orphelins de l'épopée des années 1980-1981. C'est qu'il faut voir en effet avec quel allant cette journaliste - dont le moins que l'on puisse dire est qu'elle n'a pas l'excuse de l'ignorance- se drape dans les plis de la << Pologne polonaise >>, idéalise à tout va la belle Pologne << indépendante >> d'avant-guerre et le gouvernement de Londres, oppose sans vergogne aux années de dictature stalinienne une Pologne exemplaire (celle d'avant) où << le meurtre, l'incendie, la torture [étaient] inconnus depuis des siècles>> (0 mânes de Rosa Luxemburg!), fait montre de la plus parfaite érudition lorsqu'il est question du Pacte germano-soviétique mais semble tout ignorer du Pacte de non-agression signé entre la Pologne et l'Allemagne en 1934, n'ignore rien des accès d'antisémitisme de Staline, mais semble tout ignorer de l'antisémitisme officiel qui sévit en Pologne de 19 35 à 1939, et s'en tient, concernant la période qui d'étend de la fin de la guerre à la mort de Staline à l'indigente version du << Oni >> (<<eux>>, les despotes staliniens) et<< nous>>, le peuple, la << société >> manipulée et terro-

Peut-être Smuga et ses amis nous rétorqueront-ils qu'il s'agit là d'un langage et d'une vision du monde d'<< intellectuel >>. Allons donc : dans de larges secteurs de la classe ouvrière polonaise, l'histoire-mémoire que Teresa Toranska administre avec tant de fougue se formule et se << vit >> sans doute d'une manière beaucoup plus abrupte encore. Tout cela, encore une fois, nos stratèges in partibus de la révolution polonaise le savent parfaitement et ils savent donc que la formule sans ambages que j'employai s'applique tout particulièrement à la Pologne. De la même façon qu'ils savent que ce n'est pas parce que la majorité des signataires de la Charte 77 ne perçoivent pas clairement la différence entre la solidarité avec le gouvernement et le peuple du Nicaragua qui s'exprime dans lnprecor et celui qui se manifeste dans Rude Pravo que nous devons cesser de soutenir sans relâche la Charte et ses initiatives ...

Pourquoi donc faut-il qu'ils tentent de nous faire prendre des vessies pour des drapeaux rouges et évacuent sans finesse le problème que nous posons en mobilisant l'argument éculé de la différence de << niveau de conscience >> entre organisations marxistes révolutionnaires et << organisations de masse>>. Comme s'il s'agissait de cela ! Comme si Kuron, Michnik, Bujak et autres dirigeants et inspirateurs de l'opposition polonaise n'étaient pas représentatifs de ce que sent et pense la << masse >> de ceux qui luttent contre le régime du général ! Comme si, d'une façon générale, dans les pays de l'Est, notre qualité de marxistes, d'internationalistes, de partisans du socialisme démocratique (des << soviets >> , donc) - pour ne rien dire de notre déraisonnable attachement au concept de l' « Etat ouvrier >> - ne nous plaçait pas à contre-courant des positions dominantes de ce qui existe ou subsiste comme courants d'opposition ou <<dissidence >> ! Pourquoi l'ire de nos camarades, donc ? Tout simplement parce que notre formule pourrait laisser entendre que nous ne prenons pas tout à fait pour argent comptant leur prétention à formuler « comciemment >> - en leur qualité d'avant-garde, bien sûr - ce que les << masses >> polonaises pensent tout bas, ce à quoi elles aspirent dans l'état de confusion native qui les caractérise. Et en effet, si ce sont ces rodomontades << les masses avec nous et nous avec les masses >> qu'ils ont senti visées, ils ont, pour une fois , parfaitement saisi ce que nous voulions dire ...

Deux remarques pour finir. Ce n'est pas seulement que les camarades Lequenne et Dietrich d'une part, Allio, Smuga et Wilkins de l'autre se trouvent en désaccord avec ce que nous avons écrit dans le numéro de Critique communiste consacré à l'URSS. Plus surprenant, ils trouvent anormal et à bien des égards scandaleux que de telles positions puissent s'exprimer dans notre revue - ou, pour dire les choses clairement, s'il n'avait tenu qu'à eux, il en aurait été autrement. Voilà qui nous étonne de la part de camarades aussi intransigeants lorsqu'il s'agit de brandir le drapeau de la démocratie ouvrière et du pluralisme ... à l'Est. Oui, un jour, il faudra bien prendre le temps de s'interroger sur certaines formes de contamination des modes de pensée trotskystes par certains traits de mentalité, certains éléments de vision du monde, certains réflexes staliniens. Rien de surprenant, après tout: notre courant n'a-t-il pas grandi à l'ombre du soleil noir du stalinisme?

Glissons sur ce douloureux sujet, mais terminons tout de même sur un ultime étonnement : ni les camarades Lequenne et Dietrich (ils le revendiquent) , ni Smuga et

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En vente à la librairie La Brèche s es amis ne semblent manifester un attac hement excessif à la notion - centrale d ans la problématique trotskyste traditionn elle- d'« Etat ouvrier dégénéré ». Il semb le donc que nous ne soyons pas les seuls à « innover » voire à « réviser »- et nous n ous en réjouissons. Mais comment, tout e n étant eux-mêmes acteurs de la crise de

1 a théorie trotskyste classique de l'URSS, n os contradicteurs peuvent-ils manier un e sprit d 'orthodoxie aussi immobiliste que s ectaire -c'est là un mystère qui nous

1 aisse pantois. Mais peut-être ici le besoin d e << légitimité » a-t-il des raisons suffisamment puissantes pour contrecarrer la vo-

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PS : Constatant d'évidentes convergences, dans les différentes contributions du numéro spécial de Critique communiste, entre les analyses proposées par Vera Lapotchkine, Eric Laurent et moi-même, Lequenne et Dietrich se croient fondés à nous désigner comme un << groupe >>, << le » groupe. Je sais bien qu'il suffit de deux trotskystes pour faire une organisation et de trois pour s'exposer au risque d'une scission ; mais il reste que, pour quiconque connaît la musique stalinienne, ce terme, même lorsqu'on évite de lui accoler l'adjectif malsonnant d'<< antiparti », éveille des souvenirs désagréables ... En vertu de quoi, le (trop long) article que l'on vient de lire n'engage que son auteur.

communes, vie locale JOURNÉES D'ÉTUDES 14·15 novembnt 1986 40,00F

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