François OLLMER La grève des cheminots a été marquée par un important mouvement d'auto-organisation, symbolisé par la mise en place de« coordinations», à l'image de ce qu'avaient fait les étudiants. Les militants révolutionnaires, en particulier ceux de Lutte ouvrière et de la LCR, ont été partie prenante de ce mouvement et souvent reconnus comme certains de leurs animateurs les plus actifs. Il n'y a guère que le Figaro-Magazine et quelques bureaucrates syndicaux pour feindre de s'en étonner. Dès lors qu' il est question de lutte, d'unité et de démocratie ouvrières, on comprendrait mal qu'il en fut autrement. Et le Monde a bien raison d'expliquer: «Il est tout à fait naturel -le contraire serait bien étonnant - que des militants politiques formés à cet exercice et évoluant comme des poissons dans l'eau au moment d'un conflit se retrouvent à la pointe du mouvement". >> C'est bien notre raison d'être et notre honneur qu'il en soit ainsi.
Reste, et la presse l'a aussi souligné, qu' à cette occasion des divergences importantes sont apparues entre LO et la LCR, concrétisées par des pratiques différentes entre nos camarades et ceux de Lutte ouvrière. Compte tenu des rapports qui existent entre révolutionnaires, et plus encore de l'impératif souci de démocratie dans ce que doivent être les relations entre les organisations politiques et l'ensemble des travailleurs, il est souhaitable que le débat ait lieu publiquement sur ces désaccords. Et il est sain qu'une réflexion collective soit engagée pour approfondir les leçons des dernières grèves, afin d'aider au développement des luttes futures.
L
ES camarades de LO sont souvent Il convient tout d'abord de souligner enclins à se présenter comme les comment s'est développée la lutte des chechampions de l'auto-organisation, minots, les phases de leur mouvement n'hésitant pas à opposer leur intransigeance d'organisation. La greve des agents de en ce domaine à ce que seraient, selon eux, conduite (ADC ) est d'abord née en réacnos propres réticences, expression de gra- tion au projet de la direction d'imposer une ves << déviations syndicalistes ». .. Jusqu'à nouvelle grille des salaires renforçant le présent, sur cette même question de critère de « mérite », pour imposer le retrait l'auto-organisation, nous n'avions pu de celle-ci, et d'un puissant « ras-le-bol » confronter nos pratiques respectives que des conditions de travail dégradantes. La dans le cadre d'expériences partielles et lors corporation des ADC, riche de nombreudu mouvement étudiant et lycéen. Ce furent ses, et souvent décevantes, grèves antérieutoutefois, même limitées, des occasions de res, forte de son esprit de corps, consciente souligner les risques de sectarisation et de de ses responsabilités, s'est montrée partiminorisation de l'approche développée par culièrement sensible à l'exemple étudiant. LO. Trés vite, les· ADC se sont organisés en
Avec la grève des cheminots nous avons assemblées générales, ont mis sur pied des pour la première fois, grandeur nature, une comités de greve. En fait, derriere ces forvéritable expérience ouvrière d'auto-organi- mes relativement traditionnelles de lutte, sation. D'où l'importance décisive de cette c'est une puissante poussée d'auto-organiexpérience. Or, force est de constater, sation qui émergeait. Face à une direction même si c'est avec regret, que nos craintes qu'on savait peu ouverte au dialogue, et concernant les conceptions des camarades confrontés à des directions syndicales dont de LO se sont confirmées et aggravées. ils connaissaient par cœur les malices, les roulants s'appuyaient à leur solide « corporatisme >> pour y puiser une impressionnante capacité de prise en main et de contrôle de leur lutte. Deux grèves en une
Leur mouvement ne pouvait que faire tâche d'huile parmi l'ensemble des cheminots. Très vite la grève s'étendit à d'autres secteurs, mais, pour les « sédentaires», les inégalités demeurèrent tout au long du mouvement.
Par ailleurs, les dynamiques revendicatives étaient elles aussi différentes. Alors que les ADC luttaient d'abord sur la grille des salaires, leurs problèmes de promotion et les conditions de travail, les questions salariales ne venant qu'en dernier, celles-ci constituaient l'exigence première des autres catégories. La question des salaires pouvait constituer une base unifiante, mais celle-ci n'existait pas d'emblée. Au regard de l'unification du mouvement dans l'ensemble de la SNCF existaient donc des problèmes de différenciations de rythmes, d'inégalité de statut et de mobilisation, et donc des difficultés. Difficultés apparues dans les rapports entre roulants et sédentaires. Et ce, d'autant que les fédérations syndicales n'ont à aucun moment appelé à la grève générale de toute la SNCF. Un tel appel, unitaire, appuyé sur la mobilisation de toutes les catégories, aurait bien évidemment modifié la situation.
Ce qui explique qu'à l'heure des bilans il faut bien constater qu'il n'y a pas eu de grève unifiée de la SNCF. On a, en quelque sorte, assisté à deux grèves en une. D'une coordination l'autre ...
S'il était nécessaire de favoriser l'extension de la grève dans les autres secteurs, avec assemblées générales et mise sur pied de comités de grève - position défendue par la LCR qui, dès le 23 décembre, a mis en avant le mot d'ordre de« grève générale de la SNCF»-, l'organisation propre des ADC apparaissait comme une réalité incontournable. Ainsi le voulait la spécificité du mouvement des ADC, de ses formes d'organisation et de ses revendications. C'est dans ces conditions qu'est née la coordination nationale des agents de conduite qui, très rapidement, a témoigné d'une représentativité incontestable : trente-sept dépôts représentés et des contacts permanents avec l'immense majorité des dépôts. Ce qui traduisait l'existence de revendications propres aux ADC et le fait que ces derniers constituaient la force d'impulsion et le noyau dur de la grève.
Cette autonomie du mouvement des ADC était-elle contradictoire avec l'extension du mouvement à l'ensemble du personnel ? Nous ne le pensons pas. Encore fallait-il s'en donner les moyens et en prendre le temps. En construisant des comités de grève des diverses catégories, comme cela s'est fait à Rouen, en coordonnant les assemblées générales comme à Paris-Est, en
mettant en place, sur cette base, des coordinations intercatégorielles, d'abord à l'échelon régional, puis national. Bref, tout en respectant l'autonomie du mouvement des ADC, il fallait construire une réelle direction représentative de l'ensemble du personnel en lutte, sur la base d'une authentique auto-organisation des diverses catégories et de la centralisation de ces structures. Mouvement qui, loin d'opposer roulants et sédentaires, pouvait s'appuyer sur la grève des ADC pour construire la mobilisation de tout le personnel et, à partir de la coordination ADC, aller vers une coordination nationale de tous les secteurs.
Cela n'a pu se faire. Pour rendre compte de cette impossibilité, il faut souligner, outre les énormes responsabilités des fédérations syndicales, les inégalités dans les rythmes de mobilisation, les limites corporatistes du mouvement des ADC, la faiblesse des forces qui travaillaient en ce sens.
C'est sur ce point que sont apparues les divergences avec les camarades de LO qui furent loin d'inscrire leur action dans la perspective dessinée plus haut.
LO a d'emblée dénoncé comme « corporatiste » la coordination des ADC. Même si, plus tard, LO a présenté comme complémentaires les deux coordinations, sa politique initiale fut de « dépasser » la coordination ADC au profit d'une structure plus large, et d'opposer la coordination ADC à la «coordination intercatégorielle ». Ce qui amena ses militants à proclamer « coordination nationale >> la coordination régionale de Paris-Austerlitz. Or, si la représentativité de cette dernière était réelle à l'échelle de la région Paris-Sud-Ouest, elle était infiniment plus contestable ailleurs. On pourrait également commenter des procédures de vote qui autorisaient, outre les «votes décisoires>> des comités de grève, les «votes indicatifs >> de tous les présents.
Dans ces conditions, l'auto-affirmation de la coordination Sud-Ouest en coordination nationale n'allait pas sans conséquence négative. Non seulement celle-ci est apparue marquée du sceau extrême gauche, et du sigle LO, mais elle a aggravé les blocages freinant une réelle auto-organisation. Des camarades de la LCR, mandatés par leur asssemblée générale, ont participé à cette coordination qui, en ce qui concerne la région Paris-Sud-Ouest, montrait qu'on pouvait aller vers une organisation intercatégorielle. Mais force est de constater que l'orientation de LO n'a pas favorisé, c'est le moins qu'on puisse dire, le processus d'élargissement qui était nécessaire.
Toutes choses qui se sont trouvées aggravées par les dernières décisions de cette coordination qui, alors que la reprise devenait effective à partir des ll-12 janvier, appelait à la continuation minoritaire de la grève et à des manifestation le 13 janvier. C'était s'entêter dans une ligne dont les risques, en termes de division du personnel et de jusqu'au-boutisme stérile, sont évidents.
Lorsqu'ils sont à court de polémiques, les camarades de LO sont tentés de nous poser un faux problème : la question « qui décide ? ». Faux problème en ce sens que, nous comme eux, considérons que ce sont les travailleurs, les assemblées générales, qui doivent décider.
Il existe par contre un vrai désaccord. Pour nous, cette décision ne peut se prendre que dans le cadre de structures réellement représentatives, et donc les plus larges possibles, des travailleurs eux-mêmes. Et pas dans des comités, aux participants triés sur le volet, enclins à des pratiques minorisantes. Syndicats et auto-organisation
C'est pourquoi nous sommes favorables à ce que les structures d'auto-organisation soient ouvertes à l'ensemble des tendances d'opinion qui existent parmi les travailleurs en grève. En ce qui concerne les organisations syndicales, il ne doit y avoir aucun obstacle à ce qu'un syndicaliste soit en tant que tel élu au comité de grève, sans avoir à renier ou à dissimuler ses responsabilités syndicales. Bien au contraire ! En effet, nous considérons qu'une bataille de conviction doit être menée pour que les organisations syndicales soutiennent les comités de grève, ce qui peut prendre la forme de leur participation à ceux-ci. Cette question revêt une double importance. D'abord au regard du rapport de forces et de la puissance de l'auto-organisation. Et aussi pour ce qui concerne le débat au sein des syndicats sur ces questions et les affrontements de lignes qui s'y développent. Bref, nous considérons comme dangereuse la dynamique antisyndicale que les camarades de LO sont souvent tentés de donner aux comités de grève qu'ils animent. Ce qu'on peut croire gagné en «radicalisme », on est sûr de le perdre en représentativité... Cette voie, qui peut créer la division et garantit la minorisation, ne peut aller dans le sens d'une réelle auto-organisation.
Celle-ci doit s'appuyer sur les principes d'élection et de révocabilité des délégués par les travailleurs en lutte. Toute pratique qui revient, dans les faits, à se soustraire à ces principes ne peut que nuire à une réelle dynamique de prise en main de leur lutte par les travailleurs eux-mêmes. Même si, dans certains cas, un comité de grève peut prendre la forme d'une intersyndicale, il convient de tout faire pour aller vers l' élection et la révocabilité du comité de grève par l'assemblée générale des travailleurs. Tel est le moyen le plus efficace de combattre tout risque de division ou toute manœuvre bureaucratique visant à briser la grève. Tel est aussi, pour les travailleurs, le moyen d'assurer eux-mêmes la direction de leur luttte.
Il s'agit là, ne nous en cachons pas, d'un vrai désaccord avec une certaine pratique de LO. Car, si les camarades, dans certains cas, participent et impulsent de véritables comités de grève, dans d'autres, ils n'hésitent pas à convoquer en catimini des réunions qui, relevant de leur seule initiative, n'ont d'assemblées générales que le nom usurpé. Bref, un comité de grève ne saurait être décrété.
En fait, il nous semble que LO envisage trop souvent les comités de grève comme des regroupements d'une frange radicale de travailleurs, et non comme ce qu'ils doivent être : une forme supérieure de front unique, l'organisation unitaire de tous les travailleurs en lutte. Bien sûr, ces désaccords renvoient à des divergences plus profondes qui ont trait à des visions différentes de la recomposition du mouvement ouvrier et à des conceptions distinctes de ce que doit être la politique révolutionnaire. Il nous semble que les camarades de LO raisonnent comme s'ils croyaient à une possible renaissance magique d'un nouveau mouvement ouvrier autour des révolutionnaires, LO. Lutte ouvrière, avec « ses >> syndicats, quand elle le peut, avec « ses >> comités de grève, lorsque les mobilisations le permettent... Notre vision des choses est bien différente : la recomposition du mouvement ouvrier ne peut se concevoir que comme un processus complexe, une réorganisation générale sur de nouveaux axes, au feu des luttes de classe, et grâce à un ferment qui ne peut être que l'intervention des travailleurs eux-mêmes. C'est pourquoi les questions d'auto-organisation des luttes, de démocratie ouvrière et d'unité sont, à nos yeux, décisives. Non pas des suppléments d'âme, des concessions tactiques, dont on peut s'accommoder ou s'arranger, mais des questions stratégiques, au regard desquelles les révolutionnaires ne peuvent faire montre que de la plus grande intransigeance.
François Ollivier • Le Monde du 13 janvier 1987.