La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Le blocage salarial

· Critique communiste, n° 60, février 1987 · p. 16-19 · 2 416 mots

Pourquoi patrons et gouvernement refusent-ils de lâcher sur les salaires ?

A entendre les déclarations de Chirac et Balladur, l'impression est forte que si, lors des grèves de décembre janvier, le gouvernement avait souscrit aux revendications salariales du secteur nationalisé, c'était la catastrophe nationale. Même conclusion à la lecture du Monde: ce journal qui, en d'autres temps, nous avait habitué à une vision plus nuancée des conflits sociaux , a cette fois tapé à bras raccourcis sur les luttes. Mitterrand, peut-être pour qu'on ne se méprenne pas sur le sens de sa rencontre avec trois grévistes de la SNCF, a précisé que la rigueur (( s 'impose, s'est imposée, s 'imposera à tout gouvernement ». Les dirigeants du Parti socialiste, toutes tendances confondues, se sont bien gardés d'apporter le moindre soutien aux grévistes, préfèrent dénoncer le manque d'habileté de Chirac dans la gestion économique et sociale. Donc, un consensus assez harmonieux en ce qui concerne la poursuite de la politique d'austérité salariale. Quelle est, en fait, la réalité ? DES AUGMENTATIONS SUBSTANTIELLES DE SALAIRE POURRAIENT ETRE ACCORDEES SANS TROP DE DIFFICULTES

Il est clair que les travailleurs ne doivent pas, selon nous, subordonner leurs objectifs de lutte aux « possibilités » de la bourgeoisie. Les patrons ont toujours l'art de démontrer que toute avancée sociale constitue un péril mortel. N 'empêche que l'examen des données officielles récentes concernant la situation des entreprises nous apprend une série de choses intéressantes.

Les profits réalisés par les entreprises en 1986 permettraient des hausses de salaire plus fortes que dans les années précédentes.

Henri WILNO 0 Les entreprises privées et privatisables du secteur industriel et bancaire :

La marche en avant des profits des entreprises s'est poursuivie en 1986 : le taux de marge s'est élevé à près de 27% (soit une progression de deux points environ par rapport à 1985) et se trouve revenu au niveau d'avant les deux chocs pétroliers (voir graphique). Toutes les enquêtes auprès des industriels montrent que ceux -ci prévoient la poursuite de la même tendance en 1987. D'après l'indice du Monde et de la Société générale (basé sur les 150 sociétés les plus significatives du marché financier de Paris, dont les privatisables), les bénéfices des firmes dont les titres sont cotés en Bourse devraient progresser en 1987 de 17%, après 16% en 1986 (le Monde affaires, 18-19 janvier 1987).

Interrogés sur leur situation de trésorerie (enquête de l'INSEE auprès des chefs d'entreprise de décembre 1986), 80 % des industriels estiment que cette situation est normale ou aisée. Parmi les facteurs influençant négativement les trésoreries, les hausses des charges d'exploitation (qui comprennent les salaires) sont, depuis plus d'un an, le facteur le moins cité.

Les enquêtes sur les investissements sont également très éclairantes : près de 60 % des industriels répondent qu'ils pourraient sans problème réaliser tous les investissements nécessaires (enquête INSEE sur les investissements dans l'industrie, novembre 1986, voir tableau 1). 0 Le secteur public :

Dans certaines entreprises publiques (ainsi à I'EGF où le bénéfice d'exploitation pour 1986 s'est élevé à 1 ,3 milliard de francs, soit 30 % de plus qu'en 1985), il y a eu l'année dernière une forte progression de la productivité et des résultats dont on ne voit pas pourquoi les salariés ne bénéficieraient pas.

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Graphique

Année Année Arrrée Arrrée Année Année Année !>mée Année Année Année Année Année Année

1974 1975 1976 1977 1978 1979 1980 1981 1982 1983 1984 1985 1986 1987

Profits en hausse, investissements en panne.

(1) Excédent brut d'exploitation/valeurs ajoutée, en%.

(2) Formation brute de capitalfixe/valeur ajoutée, en %.

..._

28,00

26,00 c:::--4-

1

24,00

Taux de marge (1)

""'-

22,00

'2 0,00

18,00

16,00

'"'"

14,00 -Tiux d'ljvestlsjments l(2)

12,00

10,00

Source: comptes M la nati011

Dans d'autres entreprises publiques, et pour les fonctionnaires, la hausse des salaires devrait être financée par le budget de l'Etat, mais on peut remarquer que les recettes fiscales de 1986 ont été plus importantes que prévu et que cette tendance se poursuivra vraisemblablement en 1987 (voir le Monde, bilan économique et social 1986). La meilleure preuve de cette « aisance » des finances publiques est que le gouvernement Chirac a jugé possible d'opérer une diminution d'impôts bénéficiant aux revenus élevés (par exemple la suppression de l'impôt sur les grandes fortunes).

L'argument de la compétitivité internationale ne tient pas.

Si on compare, comme aiment à le faire les successifs ministres des Finances, l'évolution des coûts salariaux français et allemands, on a pour 1986 la situation suivante dans l'industrie manufacturière:

RFA

France

Salaires*

+5,0%

+4,2%

Productivité

+2,0%

+2,6%

Coût salarial

+1 ,7 %

+3,0% unitaire

• : Il s'agit des coûts salariaux totaux : salaires bruts + cotisations sociales employeurs.

Sources : -RFA : OCDE.

- France: minisrère des Finances; Compres prévisionnels de la nalion.

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En 1986, les patrons français gagnent sur les deux tableaux : compression des salaires et hausse de la productivité. Et si la hausse du coût salarial unitaire est mise en relation avec l'évolution des prix (2, 1 % ou 2,2 %pour les prix à la consommation), on constate que le coût salarial réel (déduction faite de la dérive des prix) a baissé en France en 1986.

Les choses sont donc claires : les résultats des entreprises montrent que les patrons peuvent payer ! MAIS LE MODELE ECONOMIQUE CHOISI PAR LA BOURGEOISIE FRANÇAISE NE LUI PERMET PAS DE CONCESSIONS

La politique d'austérité n'a entraîné aucun renforcement de la position concurrentielle du capitalisme français.

Depuis le plan Barre de 1976 (à l'exception de la période 1981-1982), de Delors à Balladur, en passant par Bérégovoy, le modèle de politique économique est le même : compression du pouvoir d'achat des salaires, maintien du franc dans le Système monétaire européen (depuis 1979), croissance ralentie de l'économie pour limiter les importations. Le tout étant présenté comme une phase d'assainissement indispensable pour que l'économie française reparte sur de bonnes bases. Si cette politique a permis le ralentissement des prix et l'augmentation des

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eu quatre années de politique d'austérité ·si Chirac et Balladur, par prudence, ont

Pression sur les salaires du secteur public et nationalisé profits, elle n'a en rien renforcé les structures de l'économie.

Les résultats du commerce extérieur de 1986 sont tout à fait éclairants: en dépit d'une diminution de moitié du déficit énergétique (qui est passé de 18 l milliards à 93 milliards de francs grâce à la baisse conjointe des prix du pétrole et du dollar), le solde commercial français ne devient pas excédentaire (il s'établit au voisinage de l'équilibre à + 0,5 milliard) du fait de la forte dégradation des échanges de produits industriels (le solde industriel civil passe de + 52 milliards de francs en 1985 à - l milliard en 1986 ). On constate que les importations sont gonflées par toute reprise de la demande intérieure (comme cela a été le cas au premier semestre de 1986 ), car l'industrie française est incapable d'y faire face. Certains commentateurs ont rapproché ces résultats de ceux de 1982 (la deuxième année du pouvoir de la gauche avait vu une forte dégradation des échanges extérieurs): les situations sont effectivement tout à fait comparables, à la nuance prés que, dans l'intervalle, il y a qui paraissent n'avoir servi à rien.

Dans ce contexte, la parité du franc est complètement dépendante du juge-

Baisse des taux d'in~ ment porté par les gouvernements étrangers et les financiers internationaux. Pour garder leur « confiance », il faut mener une politique économique qui leur plaise, augmenter les taux d'intérêt pour éviter un départ trop massif des capitaux, même si c'est au détriment de la croissance intérieure.

La politique de droite a encore renforcé la précarité de la situation.

La politique de « libéralisation » menée depuis le 16 mars a rendu l'économie encore plus dépendante de la bonne volonté des possédants : e La liberté des prix a donné au patrons, aux commerçants, etc. la liberté de fixer leurs revenus, il va en être de même avec les loyers (loi Méhaignerie), quitte à ce que cela se paye de quelques dérapages sur les prix. D'après l'idéologie officielle, une politique active de la concurrence permettra de limiter ces derniers; e La libéralisation des changes (même momentanément renoncé à aller jusqu'au bout) facilite la spéculation contre le franc.

e Pour l'investissement et l'emploi, la droite attend tout de l'entreprise privée : la suppression de l'autorisation administrative de licenciement en témoigne.

La seule variable clé de la politique économique encore maîtrisable par le gouvernement est donc constituée par les salaires du secteur public et nationalisé. L'économie pour Chirac-Balladur est supposée fonctionner selon le schéma ci-dessous.

Or, ce schéma ne fonctionne pas: e Les profits des entreprises ne donnent pas un rétablissement des investissements (voir graphique) mais des placements financiers (voir tableau 3 page suivante).

Les chiffres sont clairs : entre 1980 et 1985, les placements financiers ont presque été multipliés par 1 0 et représentent maintenant près de la moitié de la valeur des investissements. e Les chefs d'entreprise ne répercutent que très partiellement dans leurs prix la baisse de leurs coûts. Si l'indice global des prix à la consommation a nettement ralenti en 1986, un examen des chiffres montre que ce résultat est largement dû

Contrôle du niveau de la demande

(1)

0 0 0

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Evolution des investissements et des placements financiers des sociétés privées

1980 Investissements ( 1 ) 208 milliards Placements financiers (2) 16 milliards (2)/(l) 7,7% Sources : INSEE, Comptes de la nation. à l'énergie et que les prix des produits industriels et des services n'ont que peu décéléré. Evolution des prix à la consommation

(Glissement sur douze mois ; 1985 : décembre à décembre, 1986: novembre à novembre.) 1985 1986 Alimentation +4,7% +2,6%

Produits manufacturés +5,3% +4,6%

Services privés +5,9% +4,9 % Tarifs publics

+4,5% +4,7%

(hors énergie)

Loyers, eau +6,4% +5,2%

Services de santé +3,5% +2,5%

Energie +0,9% -14,9%

Ensemble +4,7% +2,1%

Ensemble

(hors énergie) +5,2% +4,0% Source: INSEE.

Des indices des prix plus élevés sont donc probables quand les prix de l'énergie ne baisseront plus et que l'effet des mesures de libéralisation jouera à plein. L'objectif officiel pour les prix à la consommation en 1987 est de 1,7% (décembre/décembre). C'est sur cette base que le gouvernement cale ses propositions dans la fonction publique. Mais la plupart des prévisionnistes s'accordent pour penser que ce chiffre ne sera pas tenu et que la hausse dépassera 2,5 %, sans que les salaires y soient pour quoi que ce soit (puisque toutes ces prévisions sont faites à politique salariale inchangée). e Le commerce extérieur ne s'améliore pas dans sa composante principale du point de vue de la situation d'une économie : l'industrie civile (voir ci-dessus). La compression des coûts salariaux ne rétablit pas la situation ; ce sont les structures mêmes de l'industrie française qui sont en cause et sa capacité à répondre à la demande tant nationale qu'extérieure (voir Critique communiste, n° 49, février 1986, «Bilan économique et social de la gauche » ). e Quant à l'emploi, le taux de chômage est passé de 10,2% en décembre

1985 Progression 31 0 milliards x!,5 152 milliards x9,5 49% 1985 à 10,7% en décembre dernier, le nombre des chômeurs (demandeurs d'emploi en fin de mois) ayant augmenté de 5,5 %en un an. Il est à noter que la tendance récente montre la progression du chômage parmi les moins de 25 ans (l'effet des TUC et des diverses mesures «pour l'emploi des jeunes » semble donc s'affaiblir, tandis que pour les adultes il n'y a aucune tendance à l'amélioration de la situation. Prudente, la nouvelle équipe de direction du CNPF ne reprend plus à son compte les prévisions fantaisistes de Gattaz sur les centaines de milliers d'emplois qui résulteraient de l'abolition des « contraintes » pesant sur les entreprises, notamment l'autorisation administrative de licenciement. EN FAIT, IL NE S'AGIT PAS SEULEMENT DE GESTION ECONOMIQUE

Pour comprendre les événements, il faut aller au-delà de l'économie au quotidien, pour prendre en considération les rapports de forces sociaux et les deux objectifs fondamentaux de la bourgeoisie dans le remodelage des mécanismes de formation des salaires : 1. Ne pas accepter de remise en cause de la désindexation des salaires sur les prix que les gouvernements de gauche ont réussi à imposer aux travailleurs à partir de 1983. 2. Franchir une nouvelle étape en généralisant l'individualisation des salaires. L'objectif est de réduire, voire de supprimer les revalorisations générales du salaire, au profit d'augmentations individualisées liées au «mérite», c'est-à-dire au « profil >> individuel de chaque travailleur, à son adaptation aux objectifs de l'entreprise tels qu'ils sont définis par le patronat. Les instruments pour y parvenir sont multiples : -nouveaux critères d'évaluation des carrières comme la grille au mérite de la SNCF; - dans la Fonction publique, augmentation de la part des primes dans le traitement global : ainsi au ministère des Finances (administration centrale) si, depuis plusieurs années, les salaires sont bien entendu soumis au rythme des augmentations générales de la fonction publique, les primes (qui sont plus hiérarchisées que les salaires) suivent la hausse des prix. Au ministère de l'Industrie et aux Finances, de nouvelles primes réservées aux cadres viennent d'être créées (au ministère des Affaires sociales, Bérégovoy l'avait déjà fait au début de 1984 ). Des cas analogues pourraient être cités dans divers organismes (par exemple l'Office des céréales); - dans le privé, pour le personnel ayant le statut «cadre», dans un nombre de plus en plus grand d'entreprises, l'augmentation du salaire est complètement individualisée et dépend, par exemple, d'entretiens annuels, individuels, avec les responsables du personnel. Des formules sont expérimentées par le patronat pour progresser vers le même résultat avec le personnel ouvrier et employé.

Dans ce contexte global, même si les résultats des entreprises pourraient permettre le relâchement de la rigueur salariale : D céder aux revendications portant sur le niveau et le mode de détermination des salaires, ce serait, pour la droite, opérer un nouveau recul après le retrait de la loi Devaquet. Et donner un formidable encouragement aux luttes sur tous les terrains qui pourraient, éventuellement, aller jusqu'à mettre en péril les lignes de force de la politique économique de la bourgeoisie face à la crise ; D pour le Parti socialiste (au-delà des bonnes paroles de Mitterrand le l er janvier), soutenir vraiment ces revendications, ce serait accepter que soient minées les bases de la politique d'hier et de celle qui sera, le cas échéant, menée demain.

Henri Wilno

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