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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

En 1986, les quatre premières phases de la cohabitation

· Critique communiste, n° 60, février 1987 · p. 20-22 · 2 654 mots

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ERGE JUL Y réussit la prouesse, à la mi-décembre 1986, de crier, dans Libération, à la suite du gigantesque et triomphant mouvement de la jeunesse scolarisée: « Sauve qui peut la cohabitation >>. Le directeur de Libération affirmait que les jeunes de décembre 1986 sont« les enfants de la cohabitation » et que, grâce à eux (( la France est en train de devenir, à l'occasion d'une expérience institutionnelle perverse, une société de droit et d'arbitrage ». Etrange façon de marier les contraires: car c'est bien le mouvement jeune, suivi de celui des cheminots, qui a mis à mal la cohabitation. On a plutôt eu affaire à des «enfants anticohabitionnistes », qui ont bousculé le jeu de quilles de l'arbitrage et de ladite « société de droit», avec les moyens très traditionnels, mais anti-institutionnels, de la lutte des classes : grèves, manifestations de rue, syndicats, coordinations, occupations, slogans .. .

L'une des pages de la cohabitation inaugurée officiellement le 16 mars a été tournée brutalement, sous la poussée des masses, dans un climat où toute la France a repensé à Mai 68, Chirac et Mitterrand les premiers. (( Sauve qui peut>>, en effet, pour les subtils analystes de la cohabitation : les bonnes luttes de classes surdéterminent tout ce qui se passe au sommet des institutions : voilà une terrible redécouverte. Décidément, les idées prétendues nouvelles des années quatre-vingt prennent un coup de vieux , et des idées qu'on croyait ringardes resurgissent en force. Aux origines de la cohabitation

L'origine de l'actuelle cohabitation « gauche-droite » remonte à 1981-1982. Du moment où le PS et le PCF, après avoir fait de réelles concessions à la victoire des travailleurs contre Giscard (39 heures, retraite à soixante ans,

Gérard FILOCHE cinquième semaine, hausse du SMIC et des allocations, droits syndicaux nouveaux, abolition de la peine de mort, remboursement de l'IVG, etc.) ont eu à faire face au sabotage et à la contre-offensive du CNPF. Ils ont tout de suite cédé, bloqué les salaires et les prix, instauré l'austérité, cherché à se concilier le patronat et à faire, au mieux, sa politique, tout en la couvrant d'un habillage de «gauche». PS et PCF à ce moment-là, dès juin 1982, ont tous deux cherché à cohabiter avec le CNPF. Le PCF déclarait, par la voix de Marchais et Leroy, que les acquis de 1981 étaient plus importants que ceux de 1936: avec le PS, il approuvait l'austérité en juin 1982, en mars 1983, dans les budgets 1983 et 1984. Au lieu d'user dè leur majorité absolue, de satisfaire les travailleurs, PS et PCF ont cherché à cohabiter avec les patrons capitalistes.

Evidemment, ça n'a pas marché : les travailleurs, déçus, se sont démobilisés. PS et PCF ont accentué leur mauvaise politique en 1984-1985. Le PCF a quitté le gouvernement, contre l'avis de 88 % de son électorat, et s'est empressé de dénoncer le PS qui, lui, a continué de cohabiter avec le CNPF. Mitterrand, Mauroy, Fabius ont capitulé en rase campagne sur la question clé de l'école laïque et ont accentué leur politique faisant de plus en plus le jeu du patronat. Cela devait aboutir à ce que la droite se renforce et gagne les élections de mars 1986. Quand on n'use pas de sa majorité, quand on ne satisfait pas la base sociale qui vous a élu, c'est fatalement ce qui arrive. Alors est venue l'heure d'une cohabitation « officielle », publique, institutionnelle, au sommet de l'appareil d'Etat. C'était le prix à payer. Mais pour quelle transition?

L'UDF et le RPR obtenant de justesse la majorité à l'Assemblée nationale, il fallait bien que la majorité du 10

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mai 1981 et celle du 16 mars 1986 se partagent formellement le pouvoir. La première phase la coexistence

Cette fois, le PS contraignait les représentants officiels de la bourgeoisie à gouverner sous la présidence de Mitterrand. C'était comme si Jospin et Marchais étaient enfin « soulagés » de n'être plus majoritaires, à la fois à l'Elysée, à Matignon, à l'Assemblée, dans les municipalités : ils venaient de perdre presque partout, sauf l'Elysée. Jospin, qui avait dès 1981 analysé la victoire de mai-juin comme une surprise temporaire, avait réuni les résultats de son action susceptibles de vérifier son analyse. Marchais, qui était venu appuyer le gouvernement Mauroy appliquant l'austérité face aux travailleurs quand ils étaient mobilisés par leur victoire, redevenait anti-austérité et intransigeant verbalement quand l'occasion était passée et que la déception se faisait jour : c'était pour le PCF le moyen de «bouffer» à nouveau du« socialo ».Ni l'un ni l'autre n'était plus devant ses responsabilités : Chirac avait repris presque tous les postes de commande, sauf la présidence de la République.

La « coexistence » a duré en mars et avril : c'était la mise en place des mécanismes institutionnels correspondant aux nouveaux rapports de forces électoraux. 1986 n'avait pu effacer totalement 1981. UDF et RPR n'avaient que 42 % des voix et 50 % des sièges, le PS avait 32 %. Les uns et les autres devaient tenir compte de ces résultats : aussi ne se passa-t-il aucun compromis explicite du type « compromis historique » à la façon du PC italien. Le PS prit soin de proclamer que la coexistence lui était imposée et Mitterrand affirma inlassablement qu'il ne cogérait par la politique de Chirac.

Cette phase de « coexistence » était aussi déterminée par les rapports de forces : les électeurs de gauche et de droite, eux, avaient des intérêts exprimés très différents, ils surveillaient leurs «chefs » respectifs, pas question que ceux-ci s'entendent sur leur dos. Chirac agissait sous surveillance des anti-cohabitionnistes de sa majorité. Le PS agissait sous le contrôle des travailleurs et sous les attaques du PCF, même affaibli. Les deux camps prenaient leurs marques. Le développement des conflits

Si les « cotes » de Mitterrand et de Chirac ont monté dans les sondages, ce n'est pas parce qu'ils cohabitaient, c'est parce qu'ils s'imposaient comme les chefs des deux camps en présence, comme les « champions » s'affrontant sur le ring éclairé.

D'ailleurs, cela, July l'a écrit : (( La popularité de Mitterrand n 'a pas d 'autre origine : il est censé contrecarrer les excès de la majorité gouvernementale en jouant les garde-fous constitutionnels. >> Et Mitterrand s'est vite prononcé pour la « défense des acquis sociaux ». C'est pourquoi il était au plus bas lorsqu'il gouvernait pour les patrons en 1984-1985, et qu'il est remonté au plus haut en 1986 : son rôle avait changé, il ne gouvernait plus, il était un recours contre Chirac.

Jean-Marie Colombani et Jean-Yves Lhomeau ont publié en septembre 1986 un livre intitulé le Mariage blanc, où ils prêtent à Mitterrand les propos suivants, formulés en juillet 1986, après son premier refus de signer une ordonnance : (( Il est déjà miraculeux, dit Mitterrand à Chirac, que notre cohabitation se soit déroulée sans heurt pendant quatre mois. Conjuguons nos efforts pour que cela se poursuive. >>

Evidemment, Chirac, lui, use de sa majorité au Parlement. Il applique son programme, tout son programme ... Surveillé par l'UDF, il engage sa politique libérale au pas de charge. Il entend être à la France ce que Reagan et Thatcher ont été aux Etats-Unis et à la Grande-Bretagne. Chirac redéfait ce que le PS a fait, et au-delà: il s'attaque à des acquis sociaux et au secteur public et nationalisé imposés depuis l'après-guerre. Mitterrand ne peut que se démarquer s'il veut jouer un rôle de recours : il critique donc les principales décisions du Conseil des ministres et refuse de signer les plus grossières ordonnances an ti -ouvrières.

De mai à juillet, « dans les coulisses du pouvoir », Thierry Pfister constate que la cohabitation est devenue « le régime du mensonge >>. Il la décrit comme un triple échec : celui de la gauche qui n'est pas allée jusqu'au bout de ses promesses, celui de la droite qui veut imposer un libéralisme en complète réaction avec les besoins sociaux profonds, enfin l'échec des institutions de la v•République qui fonctionnent à coups de procédures exceptionnelles généralisées. Dans le règime du mensonge : (( Personne ne dit ce qu'il pense vraiment. Personne n'a le discours de ses actes. Personne n'a la pratique de ses convictions. Tout cela parce que la coexistence actuelle est fondée sur ce triple échec que chacun refuse d'avouer*. >> Avantage à Chirac

Mais le temps joue son rôle : à coexister durablement, on finit par paraître cohabiter pour de bon. Et c'est ainsi qu'au sortir de l'été, malgré les récriminations de Mitterrand, Chirac prenait l'avantage.

La raison en était que Chirac, lui, agissait, tandis que Mitterrand ne fai-

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sait que parler... Et sans résultats. Ministère de l'action contre ministère de la parole. A se démarquer sans effets, Mitterrand usait la fonction présidentielle. Il apparaissait comme un recours impuissant... donc perdant de son attrait. Dans l'appel à l'unité nationale contre le terrorisme, en septembre, Chirac prit la vedette. De même pour la libération des otages au Liban. Et semblablement pour la politique économique quotidienne. Dans la mesure où la Chiraquie passait en force, la sphère élyséenne s'affaiblissait. Plantu, dans le Monde, dessinait un Conseil des ministres où Mitterrand disait (( non )) et où Chirac partait déjà en affirmant que c'était ((d'accord pour le Parlement )).

En laissant faire Chirac, en ne critiquant qu'avec modération, en refusant de s'affronter avec la politique « libérale» UDF-RPR, Mitterrand baissait à nouveau dans les sondages jusqu'à paraître battu en cas de présidentielle anticipée. La cohabitation est un corset pour Mitterrand, pas pour Chirac. Kissinger avait prétendu que ((celui des deux qui dégainerait le premier serait le perdant)). Mais c'était un propos en trompe-l'œil : Chirac, lui, tirait tous les jours, avec de vraies balles sur sa cible, chaque fois qu'il faisait passer une loi contre ce qu'avaient fait le PS et le PCF, contre l'avis de Mitterrand. En attendant, prudemment, Mitterrand s'enfonçait inexorablement : la tactique du sphynx est parfois mauvaise conseillère. Si Chirac, pendant vingt-quatre mois, pouvait librement appliquer, en force, sa politique, que resterait-il des réticences de Mitterrand lors d'un scrutin pour la présidentielle ? Quand Chirac avance, la classe ouvrière recule et Mitterrand, lui, ne voit pas ses chances augmenter ! C'est pour cela que Chirac a multiplié les projets réactionnaires tous azimuts : il prétendait avoir fait (( basculer la France dans un autre système de valeurs )) d'ici la fin 1986.

Plus la cohabitation durait, plus Chirac agissait, plus elle faisait son jeu. C'est pour cela qu'elle se transformait de « coexistence » en une véritable « concordance » antisociale. Si Chirac pouvait attaquer les jeunes, les immigrés, la Sécurité sociale, les salariés, augmenter le chômage, bloquer les salaires, impunément en régime de cohabitation, celle-ci devenait donc, finalement, une sombre période de l'histoire de France, dont Mitterrand n'aurait été que la« couverture», à peine résistante. Le PCF finirait par avoir raison en dénonçant la complicité de Mitterrand-Chirac : mais quelle défaite !

Les masses ont un instinct sûr pour agir et s'engager à fond dans les batailles lorsque celles-ci s'imposent vraiment. Hostiles aux abandons de la gauche, avant 1986, rapidement mis en alerte par les attaques de Chirac, les travailleurs cherchaient comment s'opposer, malgré la division PS-PCF, malgré la division syndicale, aux coups de la droite et du CNPF.

Si des millions d'électeurs avaient quand même voté PS en mars 1986, ce n'était pas parce qu'ils approuvaient l'austérité de Fabius. C'était pour faire barrage à la droite, jugée pire, à raison. Si la CGT gagnait 8 à 9 % des voix, totalisant 2 500 000 voix, aux élections professionnelles de 1986, ce n'est pas non plus parce que les travailleurs approuvaient la politique de division d'Henri Krasucki, c'est parce qu'ils cherchaient encore à s'opposer aux plans patronaux en utilisant le syndicat le plus important. Cette double poussée électorale, vers le PS et vers la CGT, n'est pas du tout contradictoire. La quatrième phase· échec à Chirac

Si les travailleurs avaient « intériorisé la crise » et « admis l'austérité », ils auraient, pour une part plus importante, voté à droite et approuvé la confédération d'Edmond Maire. Ce n'est pas le cas. Georges Marchais a eu tort de dire que (( la France avait glissé à droite )) et Lionel Jospin également en affirmant que (( la situation historique est défavorable )). Les vrais rapports de forces se sont révélés· en décembre 1986 avec le mouvement jeune et le mouvement des cheminots.

Plus rien ne pouvait donner l'illusion ou de raison d'attendre à tous ceux que menaçait Chirac: alors c'est venu de la jeunesse, plaque sensible, exprimant les enjeux des luttes de classes. Puis des cheminots, de la RATP, de l'EDF, des marins, des enseignants ... Et là, c'est un coup de tonnerre dans le ciel chiraquien de la cohabitation : les masses ont donné un coup d'arrêt à la frénésie réactionnaire Chirac-BalladurLéotard-Monory-Douffiagues.

Du coup, les cartes ont été redistribuées: le balancier a penché à nouveau pour Mitterrand. Mais qu'a fait ce dernier? C'est le vrai moment où il a décidé de sauver et de prolonger jusqu'au bout la cohabitation. Car, comme le dit July - et Thierry Pfister doit le déplorer-, Mitterrand a « maintenu la tête de Chirac hors de l'eau». Malgré quelques bons gestes, il s'est tu pendant les luttes de la jeunesse et des cheminots. Il n'a parlé que pour venir au secours de la victoire des jeunes, et ce, sans prendre le risque d'ouvrir une crise : il croit cela sage et conforme aux institutions et à ses calculs pour 1988, mais il se peut qu'il ait raté une occasion et que le piège se referme à nouveau en faveur d'un Chirac qui reste aux postes de commande, qui manipule les médias, qui distribue les prébendes à son électorat. Car Chirac n'est pas encore battu. Il ne faut pas vendre trop tôt la peau de l'ours. Même si celui-ci est dans la ligne de mire. D'autres « phases » en 1987

On constatait qu'à l'automne Mitterrand reculait par rapport à Chirac. C'est l'irruption des mouvements sociaux qui a renversé le cours des choses. Mais en demeurant prudent à l'égard de ces mouvements, en apparaissant vouloir sauver une cohabitation nuisible aux travailleurs, Mitterrand pourrait bien être entraîné par la chute de Chirac.

Telle est la loi de cette « cohabitation mensongère, trompeuse, corrompante »où « personne n'a la pratique de ses convictions » : ou bien Mitterrand se dégage de son corset, prend des positions qui créent une dynamique et le maintiennent « en phase » avec les luttes sociales, ou bien, à vouloir prolonger la cohabitation au-delà de la cohabitation, il démobilisera ses futurs électeurs, ne gagnera pas ceux de la droite et fera le jeu de quelqu'un comme Raymond Barre.

Chirac et Barre répètent à l'envi qu'ils ne jouent pas contre leur camp, l'UDF et le RPR. Mitterrand, lui, ne dispose que d'un seul camp, celui des travailleurs, où agissent PS et PCF : s'il renonce à l'unifier et cherche à jeter des passerelles entre son camp et le camp adverse, il court à la catastrophe. De même, si le PS veut officialiser pour de bon la cohabitation avec l'UDF, s'il espère mener campagne pour un candidat à la présidence qui éviterait de se prononcer pour la dissolution de l'actuelle Assemblée nationale, ce sera l'échec.

Les derniers sondages montrent bien que la cohabitation est sur le déclin. Tous les leaders RPR prennent leurs distances avec ce système pour ne pas laisser Barre être le seul à critiquer. Le pire serait qu'à contre-courant des travailleurs, les dirigeants du PS se mettent à jouer les derniers des cohabitants. Finis le mensonge et la ruse. Cohabitation, stop! 1987 doit être l'année d'une claire bataille contre l'UDF et le RPR, leur plate-forme et leur assemblée! Seule façon d'unifier les travailleurs.

Gérard Filoche * Thierry Pfister : Dans les coulisses du pouvoir, p. 308, octobre 1986.

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