! .>:· '"'"' .'· ' A LCR va mal. Elle se trouve aujourd'hui dans une situation de désorientation et d'éclatement politiques dont les racines sont nombreuses, profondes, anciennes. Elles tiennent à des erreurs profondes d'orientation sur le sens de la victoire de la gauche en 1981, le pronostic de son débouché révolutionnaire, puis d'une radicalisation ouvrière rapide contre l'austérité.
Elles tiennent à des erreurs de construction: l'avant-gardisme triomphaliste et gauchiste qui suivit Mai 6 8 ; la ligne désastreuse de fusion avec l'OCI de la fm des années soixante-dix ; une conception étriquée de la prolétarisation ensuite ; un équilibre bâtard, enfin, entre une démarche d'unité privilégiée avec LO et une ligne . hésitante, tacticienne et tardive d'alternative. Mais plus profondément, elles résident dans un retard et une sclérose liés à l'absence d'une réflexion et d'un débat approfondis sur les évolutions majeures du capitalisme et du mouvement ouvrier qui doivent g~ider les conditions d'activité et le programme d'une organisation révolutionnaire.
Or, nous sommes aujourd'hui dans une période de mutations: la crise du capitalisme est profonde, durable, mais elle n'est pas une crise d'effondrement; elle est porteuse de transformations d'ampleur dans la composition du salariat, dans les qualifications, dans les formes d'entreprise et le contenu du travail. Elle débouche sur une profonde recomposition du mouvement ouvrier dans ses rapports de forces, mais qui concerne aussi ses références stratégiques et ses pratiques, y compris celles des révolutionnaires. Cela, mais aussi la réactivation du mouvement social de cet hiver témoignent des potentialités devant nous, mais aussi de l'ampleur des réactualisations nécessaires. Il existe en effet des périodes où les mutations à l'œuvre supposent pour les révolutionnaires des refondations, c'est-à-dire des redéfinitions d'ampleur concernant le programme, les orientations et les politiques de construction, les modèles organisationnels. Les acquis fondamentaux du marxisme révolutionnaire n'ont alors de sens que s'ils permettent de raisonner les redéfinitions nécessaires. Nous sommes dans une telle période. L'enjeu du congrès, c'est d'abord cela : faire la démonstration que la LCR est capable de se confronter à ces questions sérieusement, d'en examiner les implications majeures. Plusieurs réponses apparaissent dans la LCR
La Tendance appelée par dix membres du comité central nous semble porteuse d'une appréciation gauchiste de la situation, d'une vision sectaire de la construction d'une organisation révolutionnaire, articulée autour d'une démarche privilégiée vis-à-vis de LO, d'un triomphalisme sur les possibilités ouvertes par les luttes ouvrières et d'une indifférence profonde envers les véritables processus de recomposition du mouvement ouvrier. La Tendance pour l'unité ouvrière développe aussi une vision triomphaliste de la situation sociale et tend à restreindre l'activité de la LCR à une conception restrictive du front unique, tournant le dos aux nécessaires débats stratégiques d'orientation dans le mouvement ouvrier ou ne les concevant que sur le mode de la défense de l'orthodoxie trotskyste. Cela ne saurait, il est vrai, inquiéter ceux pour qui « notre programme est le bon, c'est la réalité qui nous entoure qui est archaïque ». La majorité du CC, quant à elle, refuse de comprendre la dimension stratégique d'une politique globale et cohérente d'alternative. La perspective en est d'ailleurs enterrée dans son projet de thèses. Elle semble prête à un nouveau tournant brusque en direction des oppositionnels du PCF cette fois, mais sans réflexion approfondie sur l'actualisation nécessaire de la pratique et du programme des révolutionnaires aujourd'hui, alors même que les questions d'ores et déjà posées par les rénovateurs ne sont pourtant pas minces.
Ces réponses ont entre elles plusieurs divergences de taille, mais une caractéristique commune. Elles contournent une question de fond : la crise structurelle du mouvement ouvrier et, en son sein, celle du projet révolutionnaire. Elles n'en comprennent pas les dimensions et ne peuvent y répondre. C'est, à l'inverse, notre point de départ : le projet socialiste, pour regagner un crédit aujourd'hui mis en cause, suppose une rénovation fondamentale, dans ses diverses dimensions.
Les transformations mêmes du capitalisme, du salariat, des forces productives, la complexité accrue de la société et de la reproduction sociale, la pluralité des sujets de la tranformation sociale, l'autonomie nécessaire de pratique et d'élaboration des mouvements sociaux sur divers terrains, l'expérience de la dégénérescence totalitaire et bureaucratique des sociétés de l'Est supposent de mettre au centre de nos références l'autogestion sociale et d'en tirer toutes les leçons.
La crise actuelle affaiblit le monde du travail, contribue à son éclatement et à sa différenciation ; combinée avec le ralliement de la gauche à la gestion de l'ordre établi, elle brouille les cartes pour de nombreux travailleurs. Certes, les luttes sont possibles et elles sont importantes, la période récente l'a montré. Mais elles ne sont pas porteuses en tant que telles d'une dynamique de généralisation et de centralisation qui réglerait par miracle les questions stratégiques. Par ailleurs, ces luttes ont montré un souci profond d'auto-organisation, de contrôle collectif, de mobilisation sur des objectifs tangibles, en même temps que diverses formes de défiance par rapport aux organisations nationales, politiques ou syndicales. Répondre à ces aspirations, les articuler à un projet global est essentiel. Cela ne peut se limiter à une intransigeance revendicative, et cela suppose d'expliciter les voies et les moyens d'une ligne de résistance qui soit aussi porteuse de solutions alternatives et qui, sur les divers terrains des offensives bourgeoises, développe des objectifs de mobilisation et des contre-propositions dont le socle soit constitué par une autre logique sociale. La défense et l'extension des droits sociaux, le droit à l'emploi et au revenu, les valeurs d'égalité et de solidarité, l'utilité sociale de la production, la maîtrise de la technologie, la préservation des équilibres écologiques, etc ... Notre démarche
Le sens fondamental de notre démarche est le suivant : peser dans la recomposition du mouvement ouvrier pour contribuer à dégager les voies d'une alternative socialiste autogestionnaire. Cette démarche a pour nous une portée stratégique. Parce qu'elle répond
à des traits structurels de la période et qu'elle est la seule à même de nous permettre de nous confronter pratiquement et sérieusement aux questions contemporaines de la lutte pour le socialisme et l'autogestion. Elle représente une dimension d'ensemble vis-à-vis du mouvement ouvrier et des courants de contestation et elle ne se ramène pas à une démarche d'unité des révolutionnaires. Toute position gauchiste, en effet, aboutissant à contourner les organisations traditionnelles du mouvement ouvrier et les courants de différenciation en leur sein serait suicidaire. Elle conforterait la marginalisation politique des révolutionnaires ou leur réduction à un rôle de tribune. Le PS, par exemple, dispose aujourd'hui d'un espace politique élargi, mais son ancrage social demeure faible et les tensions quant à son identité, sa stratégie ne peuvent que rebondir. Ne pas se contenter de dénoncer les trahisons, mais plus profondément expliciter les dégâts et les impasses du modèle néo-social-démocrate, offrir d'autres réponses, à partir de là agir et débattre avec les militants socialistes représentent des enjeux essentiels.
Le PCF connaît aujourd'hui une crise historique. Le débat et, à terme, la convergence avec les courants rénovateurs sont fondamentaux. Encore faut-il pour cela comprendre la diversité des expériences des oppositionnels, prendre en compte la réalité et la profondeur de leur interrogations, bannir toute démarche de découpage a priori aujourd'hui factice et ne pas nous poser comme les gardiens du temple d'une « roche » communiste. Nous ne pouvons donc inscrire ce débat dans la seule défense d'une identité communiste qui n'expliciterait pas les voies de sa refondation en fonction des questions actuelles de la révolution. Cela implique de se confronter sérieusement aux questions stratégiques soulevées bien ou mal par les rénovateurs et de replacer la recherche d'une convergence dans un cadre global, celui justement de l'alternative, ignoré par la majorité aujourd'hui. Il serait illusoire de viser à un tête-à-tête LCR-rénovateurs : la démarche doit s'inscrire dans une perspective de recomposition à gauche du mouvement ouvrier dont soient parties prenantes des forces aujourd'hui dispersées. Cette démarche générale ne peut donc aujourd'hui qu'être multiforme, même si elle doit être cohérente.
La situation des luttes et du mouvement ouvrier et la déstabilisation de ses références stratégiques font qu'elle ne peut qu'emprunter des voies diversifiées, des cadres variés, locaux, nationaux, sectoriels, qu'elle ne peut esquiver le débat nécessaire avec aucune des composantes potentielles, des rénovateurs du PCF à des courants de l'écologie politique, des équipes issues du mouvement social en passant pas les alternatifs ou les militants socialistes qui n'ont pas renoncé à une ligne de transformation socialiste.
Par ailleurs, cette démarche ne peut se réduire à un effort de regroupement pour une force politique nouvelle et doit inscrire cet effort dans une ambition programmatique, un nouveau projet pour le socialisme autogestionnaire, sans laquelle elle ne peut apparaître que tacticienne et fragile. Enfm, elle impose une réflexion sur les modèles organisationnels adaptés aux conditions de lutte, à l'expérience historique, au niveau culturel des travailleurs, à leurs aspirations. Le modèle léniniste ne peut plus en la matière servir de cadre. Ses scories sont trop lourdes dans ses dérives substitutrices, bureaucratiques, manipulatoires.
Les acquis de la LCR ne sont pas minces. Mais ils ne sont pas épargnés par les outrages du temps et il seront, dans la période de mutations actuelle, d'autant plus utiles qu'ils seront mobilisés pour un projet novateur, et non figés dans une orthodoxie peut-être sécurisante à court terme mais stérile sur le fond. Tel est l'enjeu pour la LCR: s'engager dans cette démarche sans arrière-pensée ni manœuvre, et en en comprenant toutes les dimensions.
Pour la Tendance 3 Pierre Bron