Construire la Ligue pour construire le parti des travailleurs
Une méthode et un choix
Denis Dieu, Michel Morel, José Pérez, Jean-Bernard Vatinel.
Précisons ce qui est nouveau dans la démarche de construction du parti que nous proposons, et ce qui ne l'est pas. Proposer de construire un parti des travailleurs plus large que la LCR n'a rien de neuf. C'est une démarche traditionnelle dans notre mouvement. Elle part du principe selon lequel les frontières du programme des révolutionnaires ne marquent pas toujours, loin de là, les frontières du parti ouvrier qu'ils construisent.
Citons quelques exemples classiques. Lénine recommandait aux communistes britanniques de construire leur courant en militant dans le Parti travailliste. Il milita lui-même trés longtemps pour la réunification de la social-démocratie russe, tout en ayant soigneusement délimité son propre courant.
Trostky se battit dans la moitié des années trente pour que les militants trotskystes français «entrent» dans la SFIO. A la même époque, il conseillait aux militants du SWP des USA d'entreprendre la construction d'un parti ouvrier large, dans lequel ils ne seraient qu'une minorité. La seule délimitation précise du parti en question devait être son indépendance de classe face à la bourgeoiL'ancien et le nouveau Aujourd'hui, les méthodes de construction du parti mises en œuvre par les militants de la IV' Internationale sont variées.
Sans cacher leurs idées, ils participent en tant que courant délimité à la construction du Parti des travailleurs au Brésil. En Pologne, ils partagent une plate-forme d'opposition ouvrière, bien délimitée, avec d'autres militants. En RFA, nos camarades viennent de constituer une organisation commune en fusionnant avec un courant ex-maoïste, le KPD. Ils sont également ouverts au rapprochement avec une autre organisation d'extrême gauche, le KB.
Les « trostkystes >> britanniques militent aujourd'hui dans le Parti travailliste. Les militants de la section mexicaine de la IV" Internationale, le PRT, prônent une politique de rassemblement de la gauche, au Mexique, pour la révolution, pour l'indépendance de classe... (cf. à ce sujet, le document « Le PRT et l'union de la gauche>>, lnprecordu 15 décembre 1986, et l'article« Un défi pour la construction du parti des révolutionnaires >>, de Sergio Rodriguez).
Enfin, s'il avait existé une section «vivante >> de la IV Internationale au Nicaragua, elle aurait dû intégrer le FSLN, avant la révolution ! A l'inverse de ce qu'ont fait les << trotskystes >> nicaraguayens qui, avec ou sans le label de la IV' Internationale, sont restés à l'écart du processus de constitution du Front san dini ste. Une, deux, trois méthodes En simplifiant, on peut dire qu'il existe bien trois types de méthode de construction d'un parti pour guider la classe ouvrière vers la révolution.
0 La première s'appuie sur un accord programmatique substantiel entre révolutionnaires ou entre différents courants révolutionnaires. C'est ainsi que se construit la LCR en France, jusqu'à présent. C'est la méthode mise en œuvre actuellement par nos camarades en RFA. 0 La seconde méthode consiste à rejoindre, en tant que courant révolutionnaire, une organisation centriste. C'est ce type de solution que proposait par exemple Trotsky vers la fin des années trente, en conseillant aux trotskystes britanniques de rejoindre l'ILP, et aux trostkystes français, tout juste avant la guerre, d'intégrer le PSOP - parti issu de la crise de la SFIO. 0 La troisième méthode consiste à entreprendre la construction d'un parti dont les contours programmatiques se détermineront précisément au cours de sa construction, et parce que nous, révolutionnaires, participons à celle-ci, c'est le cas de la construction du PT brésilien ou de la proposition de construction d'un parti ouvrier aux USA.
Ce qui est nouveau dans notre proposition de « construire la Ligue pour construire le parti des travailleurs», c'est de dire qu'il est possible d'appliquer cette démarche en France, aujourd'hui.
Ce qui est nouveau également, c'est d'expliquer que le stade atteint par la crise du mouvement ouvrier français doit nous amener à construire un nouveau parti de masse en France. Que cette crise ne nous amène justement pas à proposer de rejoindre un parti de masse déjà construit, le PS ou le PCF (le courant trotskyste a déjà historiquement pratiqué ces << entrismes classiques >>). Une crise « historique» Cette proposition prend tout simplement appui sur la racine même de la crise historique, jamais vue, que connaît le mouvement ouvrier organisé français : la défiance des travailleurs à l'égard de la politique de ses partis traditionnels.
Contrairement à certaines légendes tenaces, la construction d'un nouveau parti des travailleurs n'est pas assimilable à celle d'un premier parti de la classe ouvrière d'un parti <<organique>>. Cette éventualité s'applique, certes, aux USA, en ce qui concerne le mot d'ordre de construction d'un parti ouvrier. Mais c'est tout. Un parti des travailleurs dans le cadre de la crise actuelle, généralisée, planétaire, du mouvement ouvrier peut également se construire, << contre>> d'autres, déjà existants.
Citons à ce propos un extrait de l'article << Un défi pour la construction du parti des travailleurs >>, de Sergio Rodriguez ( dirigeant du PRT mexicain), paru dans lnprecordu 15 décembre 1986.
((La naissance au Brésil du Parti des travailleurs (PT) a été un autre élément essentiel du changement (c'est-à-dire de la transformation de la gauche latino-américaine aujourd'hui, par rapport à celle des années soixante. NDLR) Du cœur même de la classe ouvrière la plus puissante d'Amérique latine est né un nouveau type de parti de classe qui surgit du processus même de réorganisation et de transformation de la classe ouvrière et de ses luttes immédiates. Mais il apparait également contre les deux partis de la gauche traditionnelle : le Parti communiste brésilien (PCB) et le Parti
Ni sectarisme, ni défaitisme, construire la LCR
Alexis 92. Rochal 75.
communiste du Brésil (PC do B). )) (lnprecor, décembre 1986. ) Le PT se construit également, précisons-Je, contre le modèle de parti de collaboration de classes qu'est le PMD, parti actuellement au pouvoir, parti de «transition démocratique>> après le régime militaire.
Si nous proposons de construire un parti des travailleurs en France, celui-ci se construira, cela va de soi, contre les partis déjà existants, le PS et le PC. Pour l'unité et l'indépendance de la classe, sur la base d'un programme minimum 1• Un programme qui n'est pas << fini >>, mais évolue en fonction des épreuves.
Deux orientations erronées
Faute de mettre cette démarche en oeuvre, la majorité de l'organisation pratique ou propose actuellement des orientations erronées. 0 La première est une politique qui est en continuité avec notre orientation post-68 : elle vise à construire la Ligue contre tous les autres courants en cherchant régulièrement un rapprochement progammatique poussé avec un partenaire privilégié.
Ce fut le schéma de la réunification des trotskystes avec le PCI, le rapprochement avec LO ou avec certaines composantes de cartels alternatifs constitués avec le PAC, le PSU, la FGA ...
Ce peut être aujourd'hui une politique de rapprochement poussé avec une partie, une partie seulement, des rénovateurs. Cela peut aller jusqu'au projet de rejoindre en tant que courant une organisation qui serait constituée par les militants critiques sortis du PC. Une nouvelle organisation qui serait qualifiée de « centriste >> dans nos rangs. 0 La seconde proposition défendue par une partie de la majorité est la politique dite d'alternative. Celle-ci est malaisée à définir, car elle recouvre souvent une démarche différente selon ceux qui la défendent ou l'appliquent. Elle part d'un souci de prise en
Ce congrès revêt une importance capitale dans le développement de la LCR. Au sortir d'une vague de luttes qui a rappelé J'actualité de vastes affrontements de classes, c'est le moment de mettre en rapport les potentialités de la situation et nos tâches en tant qu'organisation politique.
Ce débat ne porte pas seulement sur l'horizon immédiat de J'intervention pratique, de tel ou tel combat, mais aussi sur les aspects stratégiques de la place de la LCR dans la construction du parti révolutionnaire. Au-delà du débat de congrès, la discussion englobe directement le bilan pratique de l'orientation mise en oeuvre ces dernières années. Rappelons quelques grands traits de la situation et les tâches qui en découlent. 0 Nouveau cycle de luttes confirmant Je maintien d'une combativité élevée, ce qui va à l'encontre des analyses '' pessimistes >> de notre direction après mars 1986. Ce point est important car nous pensons que l'analyse incorrecte des rapports de forces a débouché sur une impréparation de l'organisation à ses tâches fixées de manière restrictive. A la fois sur Je plan politique central où nous sommes apparus autour de mots d'ordre d'agitation antigouvernementale, mais aussi sur le front des luttes sociales où la direction compte de la recomposition du mouvement ouvrier qui est correct. Mais elle s'arrête à mi-chemin, en refusant d'aborder le problème de la constitution d'un nouveau parti. Ceci, entre autres, parce qu'elle survalorise le phénomène dit de << crise de la forme parti >> au nom duquel certains courants, auxquels nous nous adressons, ont choisi de construire une << alternative », justement...
Ce recul devant le problème de la constitution d'un nouveau parti nous coupe du même coup de la compréhension de notre politique par l'ensemble des travailleurs (l'alternative, kesako ?), et nous désaxe par rapport à la phase actuelle de recomposition du mouvement ouvrier français. Par rapport à la crise du PCF, par exemple.
C 'est le comble du paradoxe au moment où les perspectives de notre organisation en ce qui concerne la crise du PCF forment l'un des enjeux centraux du congrès. Et où, justement, la définition de ces perspectives précises passe par un choix entre les trois méthodes de construction d'un parti rappelées plus haut.
En ce qui nous concerne, on l'aura noté, c'est fait depuis un bon moment.
Denis Dieu, Michel Morel, José Perez, Jean-Bernard Vatinel. 1. Le programme minimum que nous proposons pour construire un parti des travailleurs en France figure dans le texte paru dans le bulletin de débat n° 7. Il propose entre autres l'unité, la mobilisation des travailleurs, la coordination et la centralisation des luttes, la bataille pour l'égalité des droits entre les hommes et les femmes, la lutte contre le racisme, la solidarité internationale des travailleurs et propose d 'ôter à la bourgeoisie « les moyens de sévir, d'instituer le pouvoir des travailleurs afin qu 'ils se dotent eux-mêmes des moyens de gérer leurs propres affaires, de les contrôler en permanence ... )). La réalisation de ce programme passera évidemment, selon nous, par une révolution sociale et politique.
,~·: . pensait que les grandes mobilisations n'étaient pas à l'ordre du jour et qu'il fallait en passer par un long moment de reconstruction de la combativité. Le fait notable est que ces luttes qui ont démarré localement se sont trés rapidement généralisées au niveau d'une branche. 0 Une recomposition en profondeur du mouvement ouvrier : la période 198 1-1 986 a représenté un véritable bouleversement pour les organisations traditionnelles du mouvement ouvrier, syndicats et partis. La gestion de l'Etat et de l'austérité, les reculades successives qui ont abouti à la victoire de la droite en 1986 ont provoqué un ébranlement profond chez de nombreux militants de ces organisations. C'est dans cette direction qu'il fallait porter nos efforts militants. Au lieu de cela, nous nous sommes lancés dans la politique dite de « l'alternative>>. Cet axe n'était pas essentiellement la marque d'une politique unitaire à l'égard de tel ou tel regroupement militant mais plus fondamentalement la traduction de l'idée, erronée, que la LCR ne pourrait pas s'adresser directement à la masse des travailleurs.
Dans cette vision erronée, nous aurions dû en passer par un point obligé de « rassemblement à gauche de la gauche ••, pour
forger un levier permettant ensuite de peser - on sait ce qu'il en est advenu-, le levier était inutile et peu fiable. Une autre chose était la nécessité d'avoir une politique unitaire, y compris vis-a-vis des forces politiques se retrouvant dans l'alternative, face aux échéances de la lutte des classes (immigration, Kanaky, etc.) Nous pensons que la LCR doit intervenir directement dans les luttes de classes a travers les mobilisations de masse, de ses campagnes politiques et de son propre développement en tant qu'organisation indépendante. Ainsi pourrons-nous fusionner le programme marxiste-révolutionnaire avec de nouvelles couches de militants et militantes apparus lors des luttes des travailleurs et de la jeunesse, c'est-a-dire les gagner a l'organisation révolutionnaire. Les éléments de ces derniers mois vont dans ce sens.
Trois phénomènes fondamentaux liés entre eux illustrent ces possibilités et contredisent l'orientation majoritaire dans ses aspects " pessimistes ». 0 L'explosion du mouvement de la jeunesse, concrétisation du cycle de radicalisation ouverte depuis les mobilisations antiracistes de 1983. 0 La poussée du mouvement d'auto-organisation des travailleurs qui veulent prendre leurs luttes en main et dépasser la division et l'immobilisme des directions syndicales. Certes, des luttes de ce type ont déja eu lieu dans ce pays, mais ce qui est nouveau réside dans le caractère massif, cumulatif de la démocratie ouvrière mise en application. A l'horizon de chaque lutte actuelle, pointe l'enjeu de l'auto-organisation sous une forme ou une autre. Il ne s'agit pas de la rêverie marginale de quelques déçus des syndicats mais d 'un phénomène massif qui a toUché, après le mouvement de lajeunesse. des secteurs fortement syndiqués comme la SNCF et les instituteurs. Dans ces deux branches, les directions syndicales ont tout fait pour étouffer les comités de grève et les coordinations, mais elles n'ont jamais pu les disloquer. De plus. elles ont été obligées d'aller bien au-dela des timides actions qu'elles avaient prévues. Ce phénomène nouveau est prometteur si nous savons le développer et l'articuler avec le combat pour l'unité de la classe ouvrière car c'est l'ensemble de celle-ci que nous voulons dégager de l'emprise réformiste pour l'orienter dans la voie de son indépendance et de son unité. 0 L'explosion de la crise dans le PC : celle-ci est massive, multiforme, bien au-dela de ce qui apparaît publiquement. L'aspect important est que le sens général de cette crise s'oriente a gauche, en rupture avec le PC et aussi le PS. Ceux qui sont appelés " rénovateurs •• témoignent de cette évolution, certes encore confuse. mais réelle.
Tout ceci nous ouvre donc des espaces importants et implique une réorientation dont les principaux éléments sont : 0 La rupture totale avec la méthode de l'alternative. Au-dela des espoirs ou des illusions de certains, ceci nous a décentrés dans la crise du mouvement ouvrier et nous a entraînés dans un rassemblement hétéroclite et marginal, ni futur parti. ni coalition électorale. 0 Intensifier les campagnes politiques de la LCR. son apparition en tant qu'organisation. Nous ne pouvons pas nous contenter d'être les meilleurs animateurs des luttes. mais devons a chaque moment pouvoir concentrer une propagande politique. Sinon, l'écart demeurera entre nos apparitions dans les luttes et les difficultés de construction. 0 Nous tourner vers les courants de radicalisation porteurs d'avenir. De ce point de vue, la jeunesse représente un enjeu considérable. Il faut nous donner les moyens d'intervention en terme de formation. de diffusion du programme révolutionnaire, d'intervention politique dans les luttes de masse. 0 Intervenir dans la crise et la recomposition du mouvement ouvrier. La période 1981-1986 a provoqué des ébranlements trés profonds dont nous commençons a voir les conséquences. Le déroulement des luttes actuelles, la défiance par rapport aux directions syndicales, le désir d'unité et de la démocratie ouvrière sont aussi les produits de cet ébranlement ainsi que de la radicalisation profonde qui touche le mouvement ouvrier français depuis 1968. La forme la plus avancée de cette crise du mouvement ouvrier s'exprime aujourd'hui dans le PC. Nous devons élargir cette brèche, articuler une politique de front unique, de bataille pour l'organisation car ce sont la les deux facettes du même combat pour l'émancipation des travailleurs et des jeunes.
Quelques points trés présents dans le débat de congrès méritent clarification. 0 Les rénovateurs du PC ne méritent ni l'excès d'honneur. ni l'excès d'indignité dont les gratifient certains de nos camarades. L'opportunité existe que se dégage une aile gauche dans le PC rompant avec le stalinisme et les illusions réformistes. Notre rôle est de tout mettre en œuvre pour qu'elle s'affirme, et bien entendu, il est préférable que les rénovateurs en soient partie prenante. 0 L'articulation auto-organisation-front unique ouvrier-unité syndicale. Il s'agit-la d'une question décisive. Nous devons absolument réinvestir le potentiel explosif de l'aspiration a la démocratie ouvrière dans le cadre même du travail syndical. Deux écueils sont a éviter: - limiter l'auto-organisation a un rôle de pression, de contrôle sur les organisations syndicales (comme le propose les camarades de la TUO); -ou a l'inverse, en faire une question a part qui relativiserait J'importance du travail syndical. Cela conduirait a négliger la perspective d'arracher la grande masse des travailleurs a l'emprise réformiste, même ceux qui actuellement font confiance a ces directions qui ont le mérite d'exister. 0 Recruter a la Ligue, la construire comme instrument solide d'intervention politique.
Dans le débat actuel, nous sommes confrontés a un décalage fondamental entre l'ampleur des mouvements de recomposition et la faiblesse de la recomposition dans la LCR. Cela tient en partie a la constitution de regroupements artificiels dans le cadre du débat. Bon nombre de camarades qui partagent un certain nombre de conceptions communes se retrouvent dispersés dans différentes tendances pour des raisons qui tiennent plus a l'histoire des débats qu'aux lignes de partage face aux tâches actuelles.
Dans la tendance appelée par la majorité du comité central, il y a de fait deux bilans de l'alternative montrant par la même qu'il y existe des projets assez variés de construction de la LCR. En ce qui concerne la tendance appelée par neuf camarades du comité central, nous divergeons sur l'intervention a avoir vis-a-vis de la crise du PC, ce qui renvoie au problème plus général de la construction du parti. Par souci de rectifier les errements majoritaires, ces camarades sous-estiment les possibilités offertes par la crise du PC et plus largement par la recomposition du mouvement ouvrier. De même, il y a chez ces camarades une incompréhension de l'articulation entre bataille pour l'auto-organisation et le combat pour le front unique ouvrier avec le risque que ce dernier aspect ne deviennent qu'une référence formelle.
Le débat dans la Ligue ne fait que débuter. Le pire serait que les camarades le tranchent par routine, par réflexe d'appartenance a tel ou tel courant. La voie que nous proposons nous parait exprimer a la fois un pas vers la réorganisation du débat de congrès et les premiers éléments d'une orientation pour, sans sectarisme ni défaitisme, construire la LCR.
Alexis 92. Rochal 75.