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Défi afghan... test afghan

· Critique communiste, n° 64, juin 1987 · p. 22-25 · 3 721 mots

Gorbatchev arrêtera-t-il la guerre d'Afghanistan ? Espoir et doute se partagent les écrits et déclarations des journalistes soviétologues et des politiciens, au rythme des signes semés par les personnalités

L

• soviétiques.

'AFGHANISTAN peut être pris comme un véritable test de la politique du Kremlin, de l'ampleur de son changement d'orientation et des marges de manœuvre des tenants du nouveau cours. Mais les opinions, qu'elles aient la fixité du monolithe ou le flou du nuage dérivant, manifestent toutes quelque analyse fondamentale, explicite ou implicite, de la nature du système de l'URSS. De l'extrême droite et de 1 'ultra-gauche, pour lesquelles les évolutions de la politique de Moscou ne sauraient être que manœuvres machiavéliennes, à la droite libérale et à la gauche molle, toujours prêtes à repartir en rêve, qui vers l'assagissement du régime, qui vers la remise en marche vers le socialisme, il y a commune incompréhension de la nature de la bureaucratie soviétique, de ses contradictions spécifiques et de ses tensions internes, donc, par voie de conséquence, de ce qu'elle peut faire et ne pas faire, jusqu'où elle peut ou non aller trop loin.

La guerre d'Afghanistan est, à cet égard, un remarquable révélateur du versant gorbatchévien de la politique bureaucratique, en cela que la guerre est non seulement la continuation de la politique par d'autres moyens mais, au-delà, le point le plus aigü de toute politique.

Comme nous l'écrivions l'an dernier : << C'est sur le plan international qu'il [Gorbatchev] doit trouver la clef de ses r~(ormes intérieures. Il est donc stupide de croire purement propagandistes ses offres de limitation d'armements et de règlement pacifique des conflits Est-Ouest. Sans allègement de la course aux armements, toutes les r~formes bureaucratiques sont vouées d'avance à

Michel LEQUENNE l'échec. ( ... ) C'est dans ce cadre que le devenir de la guerre d'Afghanistan se situe, mais compliqué de problèmes particuliers 1• ))

L'opacité des sphères politiques du pouvoir soviétique dissimule nombre de données de la guerre d'Afghanistan, de ses causes aux positionnements des tendances de la nomenklatura à son égard, donc des problèmes de liquidation de l'héritage. Cependant, l'examen attentif des faits dévoile progressivement les cohérences dans la continuité des courbes aussi bien que dans leurs ruptures. C'est pourquoi il importe de saisir et de suivre au jour le jour tous les fils embrouillés d'un conflit où se mêlent et se conjuguent tous les niveaux. Guerre de libération nationale d'un peuple dont 1 'unité nationale était à la fois très ancienne et très formelle, et conflits continentaux et mondiaux.

En France, seul le Bureau international Afghanistan (BIA) poursuit et livre soigneusement une information abondante et d'une totale honnêteté sur les évolutions de tous ces niveaux. Qui veut comprendre - et a fortiori désire prendre position - sur la question, sans impressionnisme, réaction tripale ou schéma préétabli, a donc intérêt à lire la revue Défis afghans 2 et le livre Défi afghan 3, véritable somme, arrêtée à décembre 1986, de cette information. Et d'abord, où en est la guerre ?

L'annonce d'un cessez-le-feu unilatéral, à partir du 15 janvier dernier, faite par le gouvernement fantoche de Najibullah s'est vite révélée ce qu'elle était :

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une manœuvre adventice d'un plan global visant à obtenir par la voie diplomatique ce qui n'a pu l'être par sept ans de guerre. Les communiqués sur les retours d'exilés ont gonflé un mouvement limité, arrêté en quinze jours, soit presque aussitôt que commencé. Les illusions sur l'arrêt réel des combats n'ont pas résisté aux nouvelles données par les moudjahidins que la guerre continuait et même s'accentuait. Les avions de Kaboul n'allaient pas tarder à confirmer la vérité en déversant leurs bombes sur les camps du Pakistan, en des raids maintenant hebdomadaires qui font à chaque fois leur lot de morts civils par dizaines.

Un cessez-le-feu, on le sait, ne peut jamais être unilatéral. L'accepter sans conditions, de la part du plus faible, ce serait accepter que le plus fort améliore ses positions en démobilisant l'esprit de résistance. Une seule condition pouvait rendre sérieuse la décision de cessez-le-feu : la reconnaissance politique de l'adversaire et la proposition de négociation avec lui. Le cessez-le-feu de Najibullah s'est donc limité à un bluff. Son seul succès est que la grande presse y a fait croire l'opinion occidentale. Et la guerre a donc continué dans toute son horreur.

La première étude de Défi afghan est le journal du zootechnicien Alain de Bures, qui mena dans la vallée de la Kunar, avec l'agriculteur Bernard Juan, la mission organisée par le BIA de « résitance verte », autrement dit d'aide à la lutte de survie des paysans afghans restés au pays, contre la politique de terre brulée des Soviétiques. La simplicité de notation de ce journal révèle ce qu'est cette politique que nous avons qualifiée de génocide. Des critiques, soucieux de linguistique, nous ont opposé qu'on ne pouvait parler de génocide que là où se manifestait une volonté exprimée, raciste, de destruction d'un peuple dans sa totalité, et que, de ce point de vue, on ne peut employer ce mot que pour l'extermination systématique d'un groupe social ou racial, telle celle des Arméniens, ou la « solution finale de la question juive » par le nazisme. Une telle restriction terminologique aboutit à réduire certains crimes contre 1 'humanité à des actes de guerre que les moyens modernes de destruction rendraient '< normaux ». Pire encore serait de faire dépendre la reconnaissance du génocide de la carte de visite du massacreur: génocide au Vietnam, oui, mais pas au Cambodge de Pol Pot ou en Afghanistan. Pour nous, il y a génocide à chaque fois que, pour vaincre, un belligérant, systématiquement, massacre les populations civiles par dizaines de milliers, rase les villages, abat les troupeaux, les récoltes, et détruit les infrastructures économiques (en Afghanistan, le système d'irrigation séculaire, sans lequel le pays redevient un désert). Peu importe qu'ici l'intention ne soit pas de massacrer tous les Afghans, mais seulement tous ceux qui n'acceptent pas le joug russe. Nous laisserons donc aux grammairiens le soin de fixer à partir de quelles centaines de milliers de morts se situe le génocide. Ceux d'Afghanistan suffisent à nos yeux .

Au long des pages du journal d'Alain de Bures, on relève : pas un village debout de la frontière aux rives de la Kunar ; des Migs mitraillent les moissonneurs ; les récoltes brûlent : des arbres tricentenaires géants sont en flamme ; mille deux cents bombes sont tombées au fond de la vallée contre un moulin, une maison. Et, lancinante, la mention des mines antipersonnel minuscules qui tuent ou mutilent, surtout les enfants et les animaux. Le chaud et froid du gorbatchévisme

Gorbatchev a déclaré que la guerre d'Afghanistan était une plaie ouverte au flanc de l'URSS. Implicitement, c'est reconnaître que l'invasion a été pour le moins une erreur, et manifeste que, plus que probablement, certains clans de la bureaucratie soviétique y étaient opposés. Mais c'est surtout admettre l'échec des sept années de guerre du Goliath soviétique contre le David afghan. Pour autant, ce n'est pas assez pour accepter la seule voie de solution du conflit : la négociation avec un adversaire qui n'a cessé de dire qu'il y était prêt, à la seule condition qu'on le reconnaisse pour ce qu'il est.

Gorbatchev en est, en somme, là où en était de Gaulle face aux Algériens, à l'heure de la proposition de la « paix des braves ». II n'a visiblement pas les coudées plus franches que lui mais, comme lui, il semble encore persuadé de pouvoir s'en tirer avec des demi-mesures qui lui feraient gagner l'essentiel par des concessions secondaires.

Si les bureaucrates brejnéviens (on a pu le vérifier par l'interrègne de Tchernenko) sont toujours les opposants à une autre solution que militaire du conflit, il est plus difficile de savoir comment la bureaucratie militaire se situe. Selon Alexandre Adler, les militaires modernistes étaient les partisans « du redéploiement vers l'Ouest et du développement des armes de haute technologie [et] ne cessaient de dénoncer les conséquences négatives du conflit af ghan. Mais maintenant que les mêmes hommes sont responsables de la guerre en Afghanistan, guerre qu'il mènent différemment, ils ne veulent pas la perdre. En effet, dans la situation actuelle, le problème afghan pourrait faire tomber Gorbatchev si celui-ci devait étre le bradeur de cette position acquise. Pour les militaires modernistes, l'Afghanistan représente un banc d'essai de la professionnalisation qu'ils préconisent. Dans l'armée de Kaboul, on a dégagé dans chaque division des troupes spéciales d'élite qui doivent remplacer la conscription. Il y a de plus en plus, du côté soviétique, de troupes de parachutistes, de troupes aéromobiles: en ce sens, le conflit afghan constitue un terrain de manœuvres pour cette politique de rnodernisation et de professionnalisation de l'armée. Parallèlement, on assiste à une montée dans l'état-major des généraux ayant commandé en Afghanistan. 4 ))

Toutes les données convergent donc pour dessiner une situation faite de succès militaires limités combinés aux manœuvres diplomatiques pour étouffer la résistance, l'isoler et imposer le « gouvernement de réconciliation nationale » qui ferait de l'Afghanistan un protectorat soviétique au-dessus duquel resterait suspendue l'épée de Damoclès du retour des troupes « alliées » russes.

Dans un tel plan , le maintien de la pression militaire constante sur les points clés - Herat, Kandahar, le Paktia, la Kounar, auquels s'ajoute maintenant la frontière soviétique où des combats font rage - se combine avec une pression énorme sur le Pakistan .

II ne faut pas oublier que Gorbatchev, le jour même de son avènement, injuria le chef de l'Etat pakistanais qui était venu à Moscou - ce qui est rare dans les annales diplomatiques-, le menaçant de représailles sur son territoire s'il ne cessait pas son soutien à la résistance afghane. Ces menaces sont passées maintenant à exécution : non seulement bombardements réguliers mais, moins spectaculaires et plus efficaces, offensives des services secrets du Khad-KGB dressant par l'agitation et la corruption, contre les réfugiés afghans et leur soutien par le général Zia, la double opposition des populations locales pour lesquelles les réfugiés sont une charge et une concurrence économique, et maintenant attirent les bombes, et de l'opposition politique « démocratique » qui clame que l'immigration afghane fait du Pakistan le pays des Kalachnikov et de la drogue.

Une pression inverse est exercée sur le Pakistan par les Etats-Unis, afin qu'il reste la base arrière de la résistance, condition sine qua non de sa survie. En retour, et pour inciter Zia à la fermeté , une aide de plus de quatre milliards de dollars sur cinq ans lui a été concédée

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etemite <'Il guerre. dt• Oli1it'r Ru~ t•1 Philippt· (;ut·rillu1).

ppt• (;unillu1 (.l.f~ltuuistuu. et on discute de la possibilité de la levée du contrôle du retraitement nucléaire, ce qui est une vieille revendication pakistanaise. Le jeu ambigu des Etats-Unis

Il y a là un équilibre instable. D'autant plus qu'il semble bien que, pendant sept ans, le Pakistan observait une sorte d'accord tacite avec l'URSS, filtrant l'armement vers la résistance afin d'interdire une escalade de la guerre.

Cet équilibre se brise avec l'affaire des Stinger. Ces missiles sol-air portables. de trois kilomètres de portée, à guidage thermique à chaleur constante, donc non égarée par les leurres, donc seule défense efficace contre les trop efficaces hélicoptères lourds de combat soviétiques, sont l'arme indispensable des moudjahidins qui puisse les remettre en état d'équilibre avec les progrès des moyens militaires russes.

Longtemps l'arrivée de ces missiles en Afghanistan avait un caractère mythique. On n'en signalait la présence que par unités. Quelle en était la raison ? Etaient-ils bloqués au Pakistan, par crainte de l'escalade qui, précisément. s'esquisse maintenant? S'agissait-il de divergences inter-américaines? Cette dernière hypothèse n'est pas à exclure. puisque, selon la Fédération for Afghan American Action, sur les 1 090 millions de dollars attribués par le Congrès à l'Afghanistan par l'intermédiaire de la CIA, seulement 398 millions seraient parvenus à la résistance et que le reste aurait servi à alimenter les caisses des contras du Nicaragua et I'Unita de Savimbi en Angola. Il faut rappeler que c'est la

« gauche » démocrate du Congrès qui a obtenu le vote de ces crédits et que Reagan et la CIA ont d'autres priorités.

Une autre étrangeté a été que les premiers Stinger, en nombre d'ailleurs réduit - 150 en une année-, se sont trouvés entre les mains du Hezb-é-islami de Gobuldin Hekmakiar, donc du parti fondamentaliste pour qui les Etats-Unis sont aussi diaboliques que l'URSS. Garantie d'efficacité, suggèrent certains, le Hezb-é-islami étant la plus structurée de toutes les organisations de

Quoi qu'il en ait été, désormais les entrées de Stinger - entre 900 et 1 200 - se font plus régulières et sont dans toutes les mains, bien qu'à raison d'un seul missile par commando de quatre hommes. Cela a néanmoins suffi déjà à dissuader les hélicoptères lourds et a obligé les Russes à revenir aux avions, soit à haute altitude, soit en rase-motte, ce qui n'est guère facile en ce pays montagneux.

Cette aide permettrait-elle de dire que les Etats-Unis commanditent la résistance afghane? Plus qu'une stupidité, ce serait entrer dans le jeu de la propagande stalinienne et réduire la lutte d'un peuple aux manœuvres géopolitiques qui tentent de l'utiliser. Les Etats-Unis ne manifestent aucune solidarité politique avec la résistance, et encore moins ne soutiennent sa cause, ce qui pourrait si facilement s'exprimer par une reconnaissance de l'Alliance islamique qui est son actuelle expression politique. C'est que les Etats-Unis ne contrôlent en rien ce mouvement populaire spontané. Et il est visible qu'ils s'en méfient. En dépit des Stinger, la résistance afghane est la guérilla la plus mal armée du monde, la plus misérable, celle qui est, en définitive, sans véritables alliés. Et elle se trouve maintenant dans sa phase peut-être la plus difficile en cette huitième année de guerre. Un piège pour la résistance

En effet, pendant que l'opinion publique continue à s'assoupir dans les « rumeurs de paix », la guerre connaît développement et escalade tandis que le filet des manœuvres politiques resserre ses mailles.

Ce qui est essentiel pour la politique de Gorbatchev est en progrès, à savoir la négociation sur une progressive dénucléarisation en Europe. Il peut donc cesser de faire des ouvertures dans la négociation afghane. Suspendue une nouvelle fois, la négociation de Genève n'est probablement pas près de recommencer.

Rentrant de Moscou, Henry Kissinger a déclaré : ((Je suis arrivé à Moscou convaincu que l'V RSS ne permettrait pas le renversement d'un régime mis en place par un pouvoir soviétique. Je n 'en suis plus aussi sûr. Nos hôtes soviétiques ont insisté sur leur désir d'un retrait total. Ils ont aussi affirmé qu'ils poursuivaient /'object(f d 'un gouvernement de réconciliation nationale comprenant des représentants des groupes de guérilla. J'ai demandé à une personnalité communiste de haut rang s'il était possible que les Soviétiques restent sans rien faire pendant que s'effondrerait un gouvernement communiste. Il m'a répondu que le gouvernement de Kaboul n'était pas communiste, et méme pas socialiste. 5 >>

Cette réponse a un double sens. Peut-on penser Kissinger assez naïf pour ne pas l'avoir saisi. Il s'agit évidemment bien plutôt d'une acceptation

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tacite d'un retour au statu quo ante, d'un Afghanistan restant dans la« zone soviétique d'influence» au terme d'un règlement global mondial. Et donc d'une trahison potentielle du peuple afghan.

La préparation de la comédie de déguisement du régime de Kaboul est en œuvre depuis le remplacement de Babrak Karma! par Najibullah. Sous travestissement islamique, ce pouvoir guépéouiste se tourne vers les forces les plus réactionnaires de la société pour tourner la résistance sur sa droite. Najibullah commence une allocution au cours de l'inauguration du Centre de recherche et d'études islamiques ((au nom d'Allah bénéfique et miséricordieux» et dénonce les ((mécréants qui agissent contre la réconciliation nationale sur le territoire de la République démocratique d'Afghanistan depuis leurs bases pakistanaises >>. Le Kaboul News Times du 8 février 1987 apprend que ((plus de vingt-quatre mosquées ont été nouvellement constnlites et mille cent réparées 6 >>. Tout cela est trés gros et, finalement, de peu d'effet. Les agents du « ministère des tribus », envoyés sur le terrain, sont souvent assassinés.

Le véritable coup de génie soviétique, c'est d'avoir jeté dans le camp de la résistance la pomme de discorde du recours au roi Zaher. Celui-ci, qui fut une sorte de «roi fainéant» gouvernant par ministres interposés, est radicalement récusé par le Hezb-é-islami qui le considère comme le responsable de la mise du pays sous la tutelle russe, et prophétise qu'il ne pourrait rentrer à Kaboul que dans un cercueil. Le Hezb-é-islami lutte pour une république islamique (non pas sur le modèle de celle d'Iran mais dans l'esprit des idées des Frères musulmans, ce parti étant sunnite et non chiite). A l'inverse, les partis modérés de l'Alliance islamique, dont aucun dirigeant n'a de stature de leader politique national, sont tentés d'accepter le roi comme personnage traditionnel, lieu commun quasi neutre, s'il permet une reconnaissance dont la perspective s'éloigne du fait même de la division que fait naître l'évocation de sa personne.

D'où qu'elle vienne, la suggestion d'une solution au travers du roi Zaher, en divisant la résistance, constitue un piège dont les risques sont considérables ; celle de rengagement dans une solution pUrement diplomatique excluant les forces représentatives du peuple en lutte.

En riposte, l'idée surgit- ou plutôt réapparaît ~ d'une représentation plus légitime que l'Alliance islamique, celle d'un conseil des commandants qui sont sur le terrain • et y ont acquis un haut prestige. Certes, aucun d'eux n'est un

Tito, c'est-à-dire un chef à la fois politique et militaire. Mais le mouvement d'unification et d'entraide ne cesse de progresser et donne une consistance nouvelle à l'idée. Il est loin déjà le temps où les factions résistantes se battaient entre elles. Le plus grand espoir est donc dans ces moudjahidins, tout le peuple en armes, difficile à désarmer, ce qui est la seule garantie politique possible, comme l'on sait.

Cette nouvelle situation actuelle de l'Afghanistan fait invinciblement penser à celle de l'Espagne occupée par les troupes françaises de Napoléon. Là aussi, les occupants se donnaient les gants d'être le progrès, voire la révolution, et voulaient voir dans le soulèvement populaire la réaction obscurantiste. Marx au contraire situait la révolution du côté des masses spontanément levées. Là aussi la guerre de libération nationale avait des représentants politiques divisés et dont la majorité rêvait de revenir simplement à l'ordre antérieur. Là aussi le recours au roi contenait (et, là, réalisa) la menace d'une trahison de la lutte où se développaient des potentialités révolutionnaires qui fleurirent plus tard et exigèrent pour être écrasées l'intervention nouvelle de la France de la Restauration 7• Le changement des temps laisse place à l'espoir d'un sort moins tragique pour l'Afghanistan de demain. Ce n'est pas le pire qui est certain

Les limites du succès de la manœuvre des Soviétiques, de Najibullah et de ses services secrets, c'est le pourrissement interne de ce pouvoir « Quisling » de Kaboul. Le départ de Babrak Karma! pour l'URSS, on hésite à le juger comme une fuite ou comme une déportation. C'est à ses partisans du Parcham que l'on attribue les plus récents attentats de la capitale et de ses environs. Bien qu'issu, lui aussi, du Parcham, Najibullah recherche maintenant ses appuis - par un retour du balancier -vers les militants de la fraction Khalq, naguère jetés en prison ou décimés à coups de révolver. Et c'est un tel pouvoir « afghan » que Gorbatchev voudrait consolider assez pour qu'il puisse se passer de son corps expéditionnaire !

Les vrais ou faux naïfs qui jugent la résistance afghane trop intransigeante quand elle refuse une négociation dont elle n'est pas partie prenante et qu'elle exige, comme condition préalable à tout gouvernement intérimaire, le départ des troupes soviétiques ; ceux -là qui sont patients pour le peuple martyr d'Afghanistan jusqu'à juger sérieuses des propositons d'un calendrier de retrait des troupes soviétiques étalé sur trente-six mois en estimant que, dans ce délai, Najibullah aura réussi à se créer une base sociale dans le pays auquel il assurera un avenir sinon radieux du moins progressiste, en réalité ceux-là optent pour le maintien des troupes soviétiques jusqu'à une assimilation territoriale à l'URSS du pays désertifié, ses exilés étant voués à la palestinisation ; car les staliniens afghans ont largement et définitivement démontré leur incapacité à se donner quelque base sociale que ce soit et ont même réduit à rien leur propre base politique de départ.

Emportés par le flux d'espoir que nourissent les sirènes gorbatchéviennes, certains, lassés par ce problème qui échappe à leurs normes et schémas, se remettent à chipoter l'usage que ce peuple pourrait bien faire de son droit à disposer de lui-même, s'il advenait qu'il en reconquière l'usage. Il y a là une attitude parallèle à celle de ces gens de droite qui pointent le doigt sur l'Algérie ou le Vietnam en criant:« Voyez ce que ces malheureux ont gagné à rejeter notre paternelle tutelle ! »

Le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ne se marchande pas. Pour des marxistes révolutionnaires, sa défense est inconditionnelle, non pas en fonction d'un principe abstrait, mais dans la compréhension de la dialectique historique qui connaît souvent des détours paradoxaux. L'un de ceux-ci tient à ce que le stalinisme a pour conséquence de jeter des luttes progressives sous des bannières bien inattendues, ici chrétienne 8, là islamique. Mais, précisément, ce que les marxistes révolutionnaires savent, c'est que ce qui l'emporte toujours, en définitive, ce n'est pas l'illusion idéologique mais les intérêts profonds qui deviennent toujours plus conscients dans toute lutte pour la liberté et la dignité de ceux qui ne craignent pas la mort. A cet égard, les Afghans n'ont de conseils à recevoir de personne.

Michel Lequenne 1. " En Afghanistan, la sale guerre continue», in Critique communiste n° 55, spécial. 1986.

2. D~/ls afghans, en particulier n° 13, de mars-avril 1987.

3. A. de Bures et J.-M . Chaligny (pseudonyme collectif du BI A), le D~!l afghan- /"URSS en échec, éd. Anthropos.

4. " Une intervention allégée », in D~/ls afghans n° 55.

5. op. cit., p. 22. 6. op. cit., p. 24. 7. K. Marx," La révolution espagnole"· in Œuvres politiques, t. VIII, éd. A. Costes.

8. c.f Michael Lowy, " Marxisme et théologie de la libération », in Quatrième Internationale n° 24, avril 1987.

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