La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Oni (Eux)

· Critique communiste, n° 64, juin 1987 · p. 27-30 · 3 360 mots

En 1980, profitant du vent de liberté qui soufflait après la signature des accords de Gdansk, une journaliste polonaise, Teresa Toranska, signait un contrat avec la maison d'édition (officielle) Iskra, pour réaliser un livre d'interviews d'anciens dirigeants du POUP qui avaient été au pouvoir pendant la période 1944-1956. De nombreux ex-dirigeants ont consenti à parler, probablement parce que, après des accusations sévères lancées contre eux en 1956, puis des longues années d'oubli

(presque tous ont été écartés des instances dirigeantes· du parti, ou même écartés du parti tout court), quelqu'un enfin montrait de l'intérêt pour leur point de vue. Adroitement stimulés, parfois provoqués par Toranska, les anciens responsables du POUP ont beaucoup parlé.

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.) RMINÉ en 1984, le livre contient de longs entretiens avec sept anciens dignitaires du régime. Parmi eux, Jakub Berman, le numéro deux du régime pendant les années 1944-19 56. Il était membre de la troïka qui dirigeait la Pologne à cette époque (le premier secrétaire du parti, Bierut et ses deux conseillers Berman et Mine). Egalement Eduard Ochab, le premier secrétaire du parti entre mars et octobre 19 56, ainsi que des interviews avec la veuve de Mine (mort en 1974) et avec quatre responsables du POUP : Roman Werfel, l'idéologue du parti et le rédacteur en chef de l'organe du parti, Trybuna Ludu, Stefan Staszewski, directeur du département de l'édition et de la presse du POUP, Wiktor Klosiewicz, président du conseil central des syndicats et Leon Chain, vice-président de la chambre de contrôle.

Le manuscrit a été refusé par la maison d'édition commanditaire, peu soucieuse d'un matériel politique explosif en pleine période de répression. Cependant, il a été publié clandestinement et a très vite connu un énorme succès d'édition en Pologne. Réédité en polonais à l'étranyer, il a été traduit en plusieurs langues .

La traduction française a été amputée de deux interviews (Klosiewicz et Chain) et de passages dans d'autres interviews ; par contre, on a ajouté une

Klara ROBAK introduction fort médiocre. Le succès du livre est à la mesure de son originalité : pour la première fois dans 1 'histoire des pays du socialisme réellement existant, une période historique importante est éclairée par les confidences de plusieurs des hommes qui ont façonné la politique de ce temps. D'autres facteurs ont contribué au caractère unique de cet ouvrage : le poids des interlocuteurs de Toranska, les révélations apportées sur certains épisodes de l'histoire polonaise, notamment de l'histoire du Parti communiste polonais et, finalement, le portrait fascinant des dirigeants staliniens qui se dessine dans cette œuvre.

A l'exception de Staszewski, un ex-communiste repenti qui se déclare favorable à l'opposition (et qui apparaît dans le livre comme la personnalité la plus louche ... ), et peut-être de Chain, qui, après avoir quitté la politique pour devenir un historien professionnel, porte maintenant un regard critique sur le passé, sans cependant perdre la foi dans la possibilité de réformer le régime, les interlocuteurs de Toranska se considèrent toujours comme des communistes fidèles. Membres du Parti communiste polonais avant la guerre, militants de base avant de devenir des dirigeants, ils ont souvent passé des années en prison ou dans la clandestinité et ont subordonné leur vie privée

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aux besoins du parti. Une fois au pouvoir, ils ont bien sûr joui de nombreux privilèges, mais ces privilèges semblent secondaires pour eux, et leur perte n'a pas ébranlé leur foi dans le communisme - dans leur communisme. Tous sont prêts à reconnaître qu'ils ont commis des erreurs ponctuelles, mais ils considèrent leur activité passée non seulement comme « globalement positive >>, mais comme la seule possible. Tenant tête aux attaques répétées de Toranska, ils continuent de croire que, au-delà de questions de détail, leur action était fondamentalement juste. L'éducation d'un stalinien

Qui sont les dirigeants du Parti communiste polonais après la guerre ? Comment devient-on un stalinien fidèle ? Et comment justifier la période des (( déviations et erreurs >>?

Roman Werfel définit ainsi la direction du POUP entre 1944 et 1956: (( Nous étions tous des débris, des gens que Staline n'avait pas eu le temps d'achever, des gens de troisième catégorie. >> En effet, le Parti communiste polonais, dont la direction fut accusée de «trotskysme», a été dissous par Staline en 1938 et une grande partie de sa direction a disparu au goulag. Les dirigeants qui n'avaient pas été « convoqués >> à Moscou ont souvent péri en Pologne pendant l'occupation allemande. La nouvelle direction du parti a été choisie parmi les dirigeants intermédiaires du Parti communiste polonais qui ont séjourné en URSS et que Staline n'a pas jugés suffisamment important pour les liquider pendant (( la grande purge >>. Pour rester des communistes fidèles, les membres de cette génération ont tous dû, comme l'explique Berman, non seulement avaler beaucoup de couleuvres mais encore apprendre à aimer cela. Ils ont dû accepter et justifier les procès de Moscou puis la dissolution du Parti communiste polonais et la liquidation de sa direction et, tout de suite après, le pacte germano-soviétique, puis le partage de la Pologne entre l'armée allemande et l'Armée rouge. Il fallait vraiment avoir l'estomac solide pour avaler tout cela. Et ils l'avaient. Très choqué par l'annonce de l'invasion soviétique de la Pologne en septembre 19 39, Berman s'est ressaisi avec une vitesse étonnante. Passé dans la zone occupée par l'Armée rouge, il a accepté tout de suite la nationalité soviétique et a commencé immédiatement à militer en faveur. .. de l'annexion permanente de ces territoires par l'URSS.

A partir de 1943, prévoyant le futur partage de l'Europe, Staline s'efforçait de rassembler, parmi les survivants de la direction du Parti communiste polonais, une équipe capable de prendre le pouvoir en Pologne quand celle-ci entrerait dans la zone d'influence soviétique. Les communistes polonais qui ont séjourné en URSS pendant la guerre (tous les interlocuteurs de Toranska à l'exception de Klosiewicz) ont pu observer de près le fonctionnement du système soviétique et les méthodes staliniennes. Ils devaient donc avoir peu d'illusions sur leur capacité à mener ultérieurement une politique autonome. Et pourtant, comme l'explique Chain, beaucoup d'entre eux (y compris Staszewski, qui venait d'être libéré du goulag) ont cru qu'en Pologne ils seraient capables de faire les choses différemment et mieux. Ils ont eu l'illusion d'un possible nouveau début. Mais la réalité a été tout autre. Confrontés à une opposition très forte, à une résistance farouche de nombreuses couches de la population, aux bandes armées de la droite et de l'extrême droite, le nouveau pouvoir polonais n'a pu, selon les dires de ses anciens dirigeants, se permettre le luxe d'attendre que la population soit convaincue de la justesse de ses propos. Il fallait, selon eux, agir efficacement et vite, c'est-à-dire par la force. Et quand la direction du parti avait le sentiment de se trouver menacée de toutes parts, tous les ennemis de régime étaient mis dans le même sac. Après la liquidation des bandes armées de la droite, ce fut au tour des anciens combattants d' AK (la résistance antinazie nationaliste, fidèle au gouvernement polonais de Londres et pro-occidentale) d'alimenter les prisons et parfois les échafauds. Puis certains des membres de la direction du parti - le cas le plus connu étant Gomulka - sont à leur tour devenus suspects. La construction du socialisme réellement existant

Interrogés sur cette période, les ex-dirigeants du parti affirment que leur politique, bien que parfois coupable d'excès, était en fin de compte la seule possible. Berman, Ochab et Werfel soulignent notamment que sa situation géo-politique a obligé la Pologne à rester un protectorat soviétique et que par leur action ils ont réussi à créer le (( le meilleur des protectorats possibles>>. Toute autre possibilité, toute tentative d'une politique même minimalement autonome, aurait amené une intervention soviétique et la perte définitive de toute autonomie. La grande majorité des Polonais percevaient la direction du parti de cette époque comme composée d'étrangers, d'agents fidèles de Moscou (souvent, de surcroît, comme membres de la « judéo-commune », en effet, cinq des interlocuteurs de Toranska, Werferl, Staszewski, Chain, Julia Mine et Berman sont juifs). Mais ils se voient comme des vrais patriotes polonais, ceux qui ont sauvé la patrie du désastre ultime. Curieusement, cependant, leurs arguments de « real-politik » sont sans cesse mêlés avec des arguments idéologiques. Selon Ochab et Berman, soutenir l'Union soviétique c'est pour un Polonais se trouver du côté du prolétariat mondial, du côté des opprimés, du côté de toutes les forces progressistes dans le monde, c'est aussi, en même temps, prendre la seule position que 1 'Armée rouge lui permet de prendre. Ainsi, Berman explique la nécessité de falsifier - il dit « corriger » - les résultats des élections (en 194 7 et 1948) à la fois au regard des exigences de la « real-politik » et des besoins des masses polonaises. Selon lui, il est possible de dire la vérité si une alternative existe : on gagne, on reste au pouvoir ; on perd, on s'en va. Mais la situation de la Pologne était telle qu'on ne pouvait accepter le choix de la majorité électorale, car en dehors des communistes personne ne pouvait prendre le pouvoir: eux seuls étaient capables d'empêcher la Pologne d'être «écrasée comme un galette » entre l'URSS et l'Allemagne, eux seuls également pouvaient sauver la classe ouvrière polonaise de la misère.

Interrogés sur les aberrations, les injustices, les excès de cette période, les réponses de tous les anciens dirigeants sont identiques :

La) Au début, c'était la guerre civile, (( c'était nous ou eux >>, et le comportement de leurs adversaires n'était pas meilleur.

Mb) Par la suite, ils ne savaient rien, n'étaient au courant de rien (l'existence des tortures, les déportations, les tribunaux truqués, les exécutions sommaires). Même Berman, pourtant responsable de la sécurité, affirme ne pas savoir ce qui s'est véritablement passé dans les prisons. D'ailleurs, il n'a jamais cherché à savoir la vérité, même face aux bruits persistants concernant les tortures -car, comme il l'explique, il n'a pas voulu prêter foi aux rumeurs diffusées par les ennemis de l'Etat.

Gc) Ils affirment que les « déviations » étaient le résultat des agissements des «conseillers». Car, si en Pologne comme dans les autre pays de l'Est, la désignation « eux » est sans

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ité au pied du HL'VI de Lech Walesa, emblemes de

Ents drapeaux polonais mélés. ambiguïté pour la population, on constate que les « eux » polonais parlent aussi de leurs « eux » : les « conseillers » soviétiques.

Berman, qui utilise beaucoup cet argument pour se défendre des accusations les plus graves lancées contre lui, fait des distinctions savantes entre ((eux)) - c'est-à-dire, pour lui, les Soviétiques parachutés dans les services polonais, les Polonais qui étaient « des leurs » car mobilisés, souvent dans les camps, · comme collaborateurs par le NKVD - et (( les nôtres, mais très obéissants)). Berman considère que lui-même et les autres membres de la direction étroite du parti étaient de bons patriotes polonais, qui ont lutté d'arrache-pied contre Staline pour lui extorquer le maximum de concessions· en faveur du peuple polonais. Il a cependant du . mal à énumérer ces concessions. Et certaines des anecdotes racontées par lui dans le livre ne témoignent pas d'une autonomie excessive, par exemple l'histoire de la correction dans le détail du projet de Constitution polonaise par Staline qui, magnanimement, a accordé aux Polonais le droit d'y mentionner le fait que la Pologne était divisée entre l'Autriche, l'Allemagne et la Russie au lieu de ne mentionner, comme c'était dans la première version, que l'Allemagne et l'Autriche.

Le livre est riche - notamment avec le témoignage de Julia Mine, la veuve de

Hilary Mine - en détails, souvent pittoresques, de la vie des dignitaires du régime. Vie de château, certes - appartements et villas de service, chauffeurs et serviteurs envoyés d'office, repas officiels à profusion -, mais pas exactement une partie de plaisir. Etre servi, c'est commode, mais c'est un privilège à double tranchant ; il faut toujours se méfier des serviteurs, car on n'est jamais sûr de leur véritable maître. Par exemple, pendant les repas officiels, la nourriture est servie dans un silence glacé, car on ne parle pas devant les serviteurs. Chain comprit qu'on l'avait mis sur la touche quand on lui attribua la gouvernante qui avait travaillé pour Gomulka avant l'arrestation de celui-ci. Pendant les repas officiels on peut manger copieusement, mais pour le reste ... Les joies et les misères de la vie de château

Les fréquentes « visites de travail » à Moscou étaient l'occasion de nombreuses festivités, mais la chaleur humaine ne devait pas être de mise dans les rapports entre les partis frères. Berman se rappelle avec une émotion profonde la seule fois où un dirigeant soviétique (Malenkov) l'a salué d'une manière plus personnelle. Berman raconte également un repas chez Staline à l'occasion duquel il a dansé avec Molotov. Avec madame Molotov, corrige Toranska. Non avec monsieur Molotov : sa femme était alors au goulag. Il se trouve que la femme de Molotov, une Juive, avait été accusée de déviations nationalistes pendant la campagne antisémite déclenchée par Staline en 1948. A la question naïve de Toranska -est-ce que Molotov, une des personnes clés du régime soviétique, n'avait pas pu aider sa femme ? - Berman répond qu'évidemment il l'a aidée, la preuve : elle est restée vivante. Et Molotov danse avec Berman, parce que c'est la seule possibilité de lui glisser quelques mots d'avertissement à l'oreille. « Eux » et les autres

Dans l'atmosphère de méfiance générale, ne craignant pas seulement leurs adversaires mais aussi, et peut être surtout, leurs «amis», les dirigeants du POUP vivaient en cercle clos. Isolés dans leurs villas de Kostancin (à une vingtaine de kilomètres de Varsovie), fréquentant uniquement les autres membres de la direction de même rang, il est peu étonnant qu'ils aient rapidement perdu le contact avec les réalités du pays. Werfel souligne que dans le parti clandestin d'avant la guerre, pourtant peu démocratique, la direction était obligée de prendre en considération les aspirations de la base. Même en l'absence de consultations formelles, la base avait toujours le choix de « voter avec ses pieds », c'est-à-dire de refuser de s'engager dans des actions qu'elle désapprouvait. Elle n'avait plus ce choix après la guerre. Parmi les dirigeants, nombreux sont ceux qui ont fini, selon Chain et Klosiewicz, par croire à leur propre «propagande du succès», aux « réunions avec les électeurs » soigneusement mises en scène, à l'avalanche de lettres de lecteurs enthousiasmés publiées dans les journaux, aux applaudissements organisés. D'autres étaient vraisemblablement plus lucides. Ainsi Berman ne nie pas avoir eu conscience que le pouvoir qu'il représentait était haï par une bonne partie de la population. Cela ne le préoccupe pourtant pas outre mesure ; sûr de posséder la vérité historique, et de plus en plus emmuré dans ses certitudes, il ne se souciait guère de l'incompréhension grandissante entre la direction du parti ( ((l'avant-garde))) et les masses. Il peut tranquillement affirmer que, de toute façon, historiquement, c'est toujours la minorité qui sauve la majorité, contre la volonté de ladite majorité.

La certitude de posséder les clés de 1 'histoire et de connaître ses lois inéluc-

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Tandis qu'avant la Seconde Guerre · nais entre les deux guerres>>, in les Temps tables, de savoir quels sont les vrais intérêts des travailleurs polonais, et donc d'avoir le droit moral d'imposer ses idées par la force, permet à Berman, Werfel, Julia Mine, Klosiewicz d'éviter les remords, et même de défendre aujourd'hui la justesse fondamentale de leur démarche. Il faut dire que, parfois, Toranska leur permet d'avoir le beau rôle. Affirmant un « patriotisme » souvent voisin d'un chauvinisme grandpolonais, une vision de l'histoire polonaise qui glorifie le maréchal Pilsudski et les gouvernements droitiers de « sanacja » d'avant la guerre comme les vrais défenseurs de la démocratie et du progrès, niant la réalité de la misère et de l'oppression de cette période, reconnaissant d'une manière non discriminatoire comme « les nôtres » toutes les forces nationalistes et anticommunistes, elle donne souvent l'occasion à ses interlocuteurs de critiquer de façon 1 pertinente sa version de l'histoire. Car, eux, vieux routards de la lutte politique, pensent connaître par cœur ses arguments. Pour eux, Toranska représente simplement la continuation directe des idées de la droite nationaliste polonaise d'entre les deux guerres: celle contre laquelle ils luttent depuis une bonne soixantaine d'années. Le combat n'est pas terminé, la droite reste toujours vivante, mais, comme l'explique Berman, il n'y a aucun doute que l'histoire lui donnera raison, et, inéluctablement, la droite finira par être vaincue, même si cela demande encore cent ans.

Parmi les ex-dirigeants interviewés, aucun n'est capable de se rendre compte que le nationalisme de Toranska ne représente pas l'éternel retour des vieux démons, c'est une création toute neuve : leur création. Toranska, née après la guerre, a été éduquée dans la Pologne socialiste, et nourrie de la version officielle de l'histoire polonaise - celle racontée par des gens qui, comme l'explique clairement Berman, ne peuvent pas se payer le luxe de dire la vérité. Ecœurée comme la quasi-totalité de sa génération par les falsifications de l'histoire« officielle», Toranska présente à ses interlocuteurs une autre version, en fait l'image-miroir de leur histoire, simplement en renversant les signes, en changeant le noir en blanc et vice versa. Les interlocuteurs de Toranska sont enfermés dans leur système de pensée préétabli, leurs certitudes et leur langage stéréotypé. Ils ne sont pas capables de voir que, si les similitudes existent du fait des racines culturelles communes, le nationalisme polonais d'aujourd'hui n'a plus grand-chose à voir avec celui d'entre les deux guerres. mondiale, le nationalisme était nourri par des conflits entre les Polonais et de très larges minorités nationales qui existaient en Pologne (Ukrainiens, Lettoniens, Lithuaniens, Juifs, etc.), le nationalisme polonais d'aujourd'hui est très étoilement lié à la situation politique du pays et à son histoire récente. Ses porte-parole ne sont plus comme avant la guerre les propriétaires terriens en conflit (particulièrement à l'est du pays) avec une paysannerie ukrainienne ou lithuanienne ou les petits entrepreneurs, en l'occurrence avec les Juifs, mais les couches nouvelles, les intellectuels, l'intelligentsia technique, et même une bonne partie de la classe ouvrière. Le nationalisme polonais d'aujourd'hui réunit tous ceux qui se sentent exploités et dévalorisés par (( eux )), (( les rouges )), (( la commune)), (( les laquais de Moscou )), et qui voient dans ce qu'ils ressentent comme une occupation étrangère la source unique de tous leurs malheurs.

Les ex -dirigeants du POUP ne sont nullement capables de saisir que ce sont ((eux))- et ceci n'est peut être pas leur moindre méfait - qui ont poussé une bonne partie des Polonais nés après la guerre dans les bras de l'Eglise et des courants nationalistes les plus réactionnaires. Et ils n'ont aucune possibilité de comprendre la révolte des ouvriers polonais de 1980. Ils n'étaient pas a priori hostiles aux grèves. Ils ont soutenu la révolte des ouvriers contre les injustices et les excès de l'équipe de Gierek, unanimement jugée par eux comme incompétente. Mais après ? Toutes ces revendications démocratiques ? Berman suffoque presque quand il évoque l'appel adressé par le premier congrès de Solidarnosc aux travailleurs des pays de l'Est : personne ne pouvait tolérer cela, avaler une telle couleuvre. (( Et après il y en un qui a crié "c'est la lutte finale", il s'était rappelé 1 'Internationale (coup de poing sur la table). )) C'était Karol Modzelewski, un des militants les plus connus de l'opposition polonaise, auteur en 1964 avec Jacek Kuron de la Lettre ouverte au POUP et ... le fils de l'un d' ((eux)) (son père, Zygmunt Modzelewski, était le ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement de Bierut). ((Par ailleurs, dit Berman, c'est un garçon intelligent, mais il s'est perdu, il a tout oublié. )) Lui ?

Klara Robak 1. Cet article est fondé sur la version polonaise, publiée a Londres, en 1985, par les éditions d'Aneks. ON! a été publié en français sous le titre : ON/, des staliniens polonais s'expliquent, Paris, 1986, éditions Flammarion.

2. Voir, à ce sujet, l'interview de Isaac Deutscher << La tragédie du communisme polomodernes, mars 1958, n° 145, pages 1632-1677.

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