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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Souvenirs, souvenirs...

· Critique communiste, n° 64, juin 1987 · p. 31-33 · 2 853 mots

t: Harmattan

Souvenirs,

souvenirs . ••

L est des livres que l'on dirait écrits tout exprès pour illustrer telle sentence ou maxime, telle réflexion sur l'air et le cours du temps présent. Lisant ainsi l'essai-reportage de Maurice Rajsfus, Retours d'Israë/ 1, et le roman de Denise Avenas, le Bois du Seigneur 2 , je n'ai pu me défaire de l'impression de découvrir comme des variations sur le très bel essai de Pierre Nora intitulé Entre Mémoire et Histoire 3 , plus précisément le passage suivant : << On ne parle tant de mémoire que parce qu'if n y en a plus ( ... ) La curiosité pour les lieux où se cristallise et se réfugie la mémoire est liée à ce moment particulier de notre histoire. Moment charnière, oû la conscience de la ntpture avec le passé se confond avec le sentiment d'une mémoire déchirée; mais oû le déchirement réveille encore assez de mémoire pour que puisse se poser le problème de son incarnation. Le sentiment de la continuité devient résiduel à des lieux. Il y a des lieux de mémoire parce qu'il n y a plus de milieux de mémoire.>>

Travaux, exercices de mémoire, quête de soi par le truchement d'un retour (où la piété le dispute au désenchantement) aux «racines», ces deux livres se ressemblent comme deux gouttes d'eau ... du Léthé, le fleuve de l'oubli. L'un et l'autre viennent hanter sous des cieux bien divers (l'Ardèche des paysans protestants dans un cas, l'Etat d'Israël des années quatre-vingt dans l'autre) des lieux incontestablement « saints » par quelque aspect - mais néanmoins inhabitables. Proches et lointains, inaccessibles. Retours d'Israël

Journaliste, essayiste, historien autodidacte, Maurice Rajsfus est une figure singulière. En 1980, il avait lancé un fameux pavé dans la mare en publiant Des Juifs dans la collaboration -

Alain BROSSA T L 'UGIF- 1941-1944 4 , enquête méticuleuse et souvent accablante pour ces notables juifs français qui, au nom de la politique du moindre mal, avaient scrupuleusement appliqué les directives de Vichy. Dans sa préface à ce livre, Pierre Vidai-Naquet écrivait ceci : «Sans doute qualifiera-t-an l'enquête de Maurice Rajsfus d"'inopportune". A peine avais-je ouvert ce dossier que j'entendais dire ceci: "Est-ce vraiment le moment ?". La réponse est: "C'est tOL{jours le moment".( ... ) Il y a parfois à discuter sur la façon dont Maurice Rajsfus aborde le matériel historique mais "Messieurs les Historiens" - et je ne m'excepte pas du lot- auraient dû commencer. »

Et en effet: depuis lors, Rajsfus n'a cessé de jouer les enfants terribles du judaïsme français en ouvrant les dossiers qu'il eût mieux valu laisser fermés (Sois juif et tais toi! Les Français "israélites "face au nazisme) mettant à mal avec jubilation consensus et légendes légitimatrices de la -ou plutôt desmémoires juives de France. Mais en même temps, ce provocateur qui aime tant à faire grincer les dents des dévots et s'est attiré de solides inimitiés du côté du judaïsme institutionnel est à sa manière un fidèle d'entre les fidèles, un Juste, au sens que la religion juive donne à ce terme - la Vérité et I'Equité sont pour lui des valeurs plus élevées que le bon renom dans sa communauté d'origine. Lui qui écrivit un livre de souvenirs insolemment intitulé Quand j'étais juif, n'écrit que sur des sujets juifs (quatre livres publiés en cinq ans et autant dans ses tiroirs!); lui qui s'indigne lorsqu'on lui parle de ses « coreligionnaires» (il est athée) ou de ses «frères» juifs (il est citoyen du monde, français de hasard, comme Pierre Goldmann) semble à tout jamais prisonnier de ce rôle d'empêcheur de danser en rond de sa communauté. Chaque fois que j'ouvre le dernier de ses ouvrages, me revient en mémoire

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cette anedocte rapportée par Isaac Deutscher : adolescent, ce grand historien du communisme perdit la foi ; soucieux de se prouver qu'il était a tout jamais émancipé de la « superstition » , il s'en fut, par une nuit de shabbat sans lune. consommer quelques tranches de jambon sur la tombe d'un rabbin au cimetiére voisin ; le Ciel ne lui tomba pas sur la tête. et il n'en fut pas peu étonné. Il y a de cela dans les inlassables excés d'hétérodoxie de Rajsfus : il est celui qui. rituellement. se léve au milieu de la priére et pousse un retentissant " merde ! ,. - mais ne rate aucun office ...

Il fàllait que cela arrive un jour: son dernier blasphéme. c'est a propos d'Israël qu'il le profere. D'emblée. les premieres pages du livre nous le montrent Janus h({"rons du judaïsme : s'il a décidé. nous dêclare-t-il. un beau jour de mai 1984. d'entreprendre l'obligatoire périple en terre de Sion. c'est qu'il avait une trace a y suivre, une piste a y retrouver : celle de son pere qui. partageant pour un temps le rêve sioniste, s'était embarqué en 1914, pour Haïfa. Acte de piété, donc, devoir de mémoire. Mais à peine ce chemin balisé, Rajsfus fait volte-face : c'est « sans état d'âme >>, '' sans aucune émotion », proclame-t-il. qu'il monte dans l'avion d'El Al. .. Et de préciser qu'il n'en avait pas été de même lorsque. quelques années auparavant, ii avait entrepris un pélerinage en Pologne, aux portes de la maison de sa mere et de sa grand-mere qui ne revinrent pas des camps nazis. «Ach. disait le poéte, ::ll'ei See/en ll'olmen in meiner Brusl ii, deux âmes vivent dans mon cœur. .. Face a Israël. comme face au communisme juif, au probléme de son « assimilation ,, française, le moi de Rajsfus se divise ... Mais cette division. ce déchirement fàce au monde et a la communauté, ne sont-il pas le propre de tout judaïsme non dévot ?

Le rêve ne se revisite guére d'une génération a l'autre. Le périple israélien de Rajsfus n'est au fond qu'une succession de rendez-vous manqués. Entre Jérusalem et Tei-Aviv, il a certes trouvé « la plus belle démocratie du monde ii (où la parole est libre et où il lui est permis d'assister sans accréditation particuliére au procés d'un militant palestinien a Gaza) -mais une démocratie qui a « réilll'enté le racisme ii au point de s'apparenter' bientôt, peut -être, a une petite Afrique du Sud ; parti sur les pas de son pere. sur une piste juive dessinée en pointillés depuis le lointain shtet/ polonais des origines. il rencontre. surtout, 11 ces nou!Wllt.\" Ju((."r.; qui campent depuis plus de detl.\" générations aux portes mémes de ce qui.fill leur pays ii -les Palestiniens : lui qui se réjouissait d'avance de retrouver a Haïfa ou

Tei-Aviv telle vieille connaissance juil'e (une amie d ·enfance, un ancien des Brigades internationales) séduite un jour par l'appel de l'afra, il rencontre des Israéliens blindés,. inaccessibles à tout débat sur le probléme palestinien, des étrangers avec lesquels la conversation s'épuise rapidement en considération sur la beauté des lieux et la clémence du temps ; animé du secret espoir de retrouver au moins en cette terre juive, en deçà des crispations politiques, quelque chose de cette chaleur communautaire (celle de la famille , du shtetl, de la société des immigrés des années trente) a laquelle l'a arraché la planification ,, exterminationniste ,, nazie, il n'a trouvé qu'une société nerveuse. anxieuse, agressive où 11 partout, c 'est à celui qui passera le premier, qui criera le plus fort pour se faire entendre de l'auTre ii, où le conservatoire du souvenir de l'horreur et la souffrance se mue en usine a fabriquer la haine et le mépris ( 11 Comme111 peut-on être le fils ou la .fille de parents jadis pourchassés et tant haïr les Arabes'! ii).

Bref, Israël n'est pas un lieu habitable pour la mémoire du Pere. 11 J'ai sillonné le pays d 'est en ouest el du sud au nord, écrit mélancoliquement Rajsfus, j'ai passé une grande partie de mon temps à Jérusalem. J'ai cherché ce pays fraternel dont mon père m 'rll'ail parlé - il y a si longtemps - et je ne l'ai pas trouvé ( ... ) Un peu imprudemment, j'ai voulu poursuil're les soul'enirs de mon père sur celle terre lointaine et je n'ai Trouvé que l'oubli sur le terrain de ses espoirs, là 01/, à vingt ans, il croyait encore à un monde meilleur bâti par des Ju((s pour des Juifs. ii Et voici donc l'auteur. nouveau Chasseur Gracchus, rejeté, refoulé de cette terre juive réelle mais illusoire, condamné à errer sans relâche et sans paix sur les territoires de l'imaginaire juif. Il ne se fera pas, comme lian Halevy, « nouveau juif ,, -c'est-à-dire palestinien par ce périlleux transfert d'espérance et d'utopie qui le condamnerait a tolérer l'appel des noms ju((s sur f'Achille-Lauro ou ailleurs ; il se sent trop " solidaire du drame ,, juif pour glisser de la position de « non-Jewish Jew ,, (Isaac Deutscher) à celle de « Self-Hatred Jew >>, comme ces renégats inconscients qui, naguére, constituérent la claque de l'infréquentable Faurisson.

A défaut de pouvoir vraiment habiter quelque petite ou grande patrie communautaire, politique ou intellectuelle, il est condamné à l'errance dans la mémoire. Au fond (sa frénésie investigatrice en témoigne), il ne fait jamais que reconstituer, inlassablement, les lieux et les circonstances du drame qui ont fait de lui cet « homme à part ,, qui se retrouve seul. à peine adolescent, sur le pavé de Paris, en 1943. En ce sens, Rajsfus ne sera jamais un bon historien '' normal ''· j'entends. un de ceux qui ordonnent, critiquent, mettent en forme des séquences du passé - avec la distance et l'« objectivité ,, de rigueur. Il ne peut, lui. que travailler dans la mémoire. sans cesse assailli, débordé par la présence en lui des ruines, du deuil et du manque. A la différence radicale de l'histoire-historiographie. sa mémoire ne met pas en ordre. elle ressasse. ajoutant sans cesse une nouvelle pierre du souvenir au champ de ruines : ni haineuse ni revancharde (il n'est jamais venu a l'idée de Rajsfus de faire un mauvais parti au flic qui vint chercher ses parents pour les conduire a Drancy et qu'il retrouva après guerre). cette mémoire est inquiete, anxieuse. Chacun des livres de Rajsfus est avant tout le témoin de sa douleur. Le Bois du Seigneur

Moins déchiré et déchirant que celui de Maurice Rajsfus, le retour aux origines de Denise Avenas vient, lui aussi. confirmer la proposition de Nora selon laquelle l'intensité du besoin et du désir de mémoire est proportionnelle à la rapidité avec laquelle s'estompent et disparaissent les milieux de mémoire. Tableau d'un monde dïtier aussi irrévocablement englouti que celui de Stefan Zweig (celui d'une paysannerie du Haut-Vivarais vivant encore largement. au tournant du siècle, en autarcie), ce roman oscille entre le souvenir (pieusement recueilli de la bouche des parents de l'auteur) et l'imaginaire, entre la minutie du travail archéologique et le libre exercice de la tàntaisie. Périlleuse entreprise. la difficulté, à laquelle l'auteur n'échappe pas toujours, étant de ne point trop laisser apparaître les raccords de l'un avec l'autre. Mais laissons cela. l'essentiel est ailleurs: le livre de Denise Avenas ne travaille pas dans la nostalgie, ne nous refait pas le coup de l'enchantement des vallons ombreux et de la vie saine sur les plateaux, façon éleveurs de chèvres post-soixantehuitards. L'existence recluse étroite de ses grand-mères et arrièregrand-méres dont elle reconstitue l'image vraisemblable est faite de labeur harassant, de morts prématurées. de mariages malheureux, davantage que de fêtes au village. Objectivement, suggère avec insistance l'auteur, ce monde perdu est davantage à plaindre qu'à regretter, et comme dirait Snoopy, mieux vaut être professeur et en bonne santé dans une métropole urbaine en 1987 que fermière vivaraise et veuve de guerre en 1917 ... Et pourtant, ce monde gueux et austère, est source.

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lumière: s'y replongeant, le réinventant, y séjournant dans le souvenir et l'imaginaire, Denise Avenas dit s'être « rassurée > >, rassérénée, « campée plus fermement>> face à << un futur tOI!iours plus gros de menaces et de catastrophes > >. Peut-on concevoir meilleure énonciation de la nécessité vitale du travail de mémoire? La reconquête, le ressassement d'un passé communautaire que l'on sait perdu arment, galvanisent face à un avenir dont on pressent tous les dangers. Au fond, dans leurs réflexions prémonitoires sur le temps historique vécu, Walter Benjamin et Ernst Bloch disaient-ils autre chose ? « Il est, écrit Benjamin, un tableau de Klee nommé Angelus Novus. Un ange y est représenté qui semble vouloir s'arracher à un spectacle qui le fascine. Il a les yeux écarquillés, la bouche béante, les ailes déployées; tel doit apparaÎtre l'ange de l'histoire. Son visage est tourné vers le passé. Là oû ne nous apparaÎt à nous qu'une suite dëvénements, il voit, lui, une unique catastrophe, amoncelant inlassablement les décombres et les projetant à ses pieds. Il voudrait un répit pour éveiller les morts, pour rassembler ce qui a été dispersé. Mais du paradis Sot!ftle une tempête. Elle s'est engoi!{frée dans ses ailes si violemment qu'il ne peut plus les refermer. Et sans répit, elle le pousse vers cet avenir auquel il tourne le dos tandis que devant lui l'amas de décombres s 'élève jusqu 'au ciel. Cette tempête, c 'est ce que nous nommons le progrès. >>

Cette dialectique complexe (et tragique) de l'Ange et du temps se prêtet-elle aux travaux et aux jeux littéraires ? Sans doute, mais au risque de s'y perdre. En apparence, le temps du récit de Denise Avenas est limpide (si limpide, si classique d'ailleurs qu'on retrouve exactement le même dans un autre roman récent, où, simplement, la « corsitude » remplace 1'« ardéchitude ,, - la Terre des Seigneurs, de Gabriel Culioli 5 ) : quatre générations de paysans puis d'ouvriers, puis d'intellectuels (l'auteur et les siens) ardéchois, de la fin du XIX' siècle à nos jours. Mais le temps réel du roman, celui de la mémoire, est tout autre ; si les origines symboliques de 1'« histoire ,, sont explicitement situées vers 1880, quelque part entre Lamastre et Saint-Agrève, son départ réel (le « besoin ''· le « désir ,, de ce livre s'enracine en un tout autre lieu et en un tout autre temps : à Paris, au tournant des années soixante-dixquatre-vingt, lorsque prend vraiment consistance le travail du deuil sur les grandes Espérances (l'« utopie '' · les « illusions ,, ) soixante-huitardes.

Tout, dans ce roman, tient à ce trompe-l'œil. Tout le monde n'étant pas Giono, rien de plus fastidieux, en effet, que ces histoires de paysans, avec l'inexorable cycle des travaux, des deuils et des jours. Mais, pas davantage que Heimat n'est un film << paysan ''· le Bois du Seigneur (ou la Terre des Seigneurs) ne sont des << romans paysans ''· mais des exercices de mémoire. des gammes sur la dialectique du temps. Ce qui confère à de tels livres leur ~[{et de profondeur, ce n'est certainement pas la description méticuleuse du rite des fenaisons ou de la vendetta, mais bien l'aller-retour entre le rendez-vous manqué avec la Révolution et le retour à la << petite patrie ,, ( Heimat, justement, de ces barricadiers déracinés que sont Denise Avenas et Gabriel Culioli . Où reprendre pied, atterrir après ce vol sidéral au ciel de l' << actualité de la Révolution '' · de l'universalisme sans rivage, de la culture apatride ? Sur le bitume morose d'une jungle urbaine en proie au chacun pour soi ? Horreur ! La << petite patrie ,, des origines est là, qui tend une main secourable et fait entendre une petite musique si douce - celle de l'enfance .. .

Mais la << petite patrie '' • précisément, n'existe plus. La vie des parents, commencée sur les pentes des serres, s'achève entre les quatre murs d'une HLM de sous-préfecture innommable. Le ressourcement ne peut être que le jeu de J'imaginaire. Le récit de Denise A venas le confesse inlassablement : au fond, malgré ses efforts méritoires pour la faire causer en langue vernaculaire, elle ne saura jamais comment son aïeule servait la soupe ou disait la tendresse à ses enfants. L' << arrachement ,, si cher à la problématique de Nora est là, insurmontable. Le Bois du Seigneur est un puzzle auquel manquera toujours une pièce.

Là est l'aspect un tant soit peu désespéré et, pour tout dire, répétitif, de ce genre d'entreprise- car ici se dévoilent les ruses et les raisons de la mémoire que l'auteur, généralement, ignore : croyant se << retrouver ,, dans la chaleur du << petit pays ,, et des ancêtres revisités, il en prend en fait, définitivement congé- en écrivant un livre, en s'installant dans une nouvelle patrie, celle d'une activité symbolique enracinée aux antipodes des usages, croyances et pratiques d'ascendants qui savaient que deux mains servent à élever un muret et ne pouvaient concevoir, même en rêve, J'existence d'une de ces ingénieuses machines à mémoire devant laquelle l'auteur s'est assis pour << reprogrammer ,, leur vie ...

Alain Brossat 1. L'Harmattan . 1987. 2. Joseph Clims. 1987. 3. Les Lieux de memoire. ouvrage collectif. Tome 1 : la Republique (Gallimard . 1984 ).

4. EDI, 1981. 5. Lieu commun . 1986.

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