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RAMSCI: ce n'est pas par simple goüt des anniversaires que nous lui consacrons un numéro spécial. C'est parce que Gramsci occupe une place bien particuliére dans le mouvement communiste et au regard de la pensée marxiste que le cinquantiéme anniversaire de sa mort offre l'opportunité d'une réflexion nécessaire sur les questions, anciennes et toujours brülantes, qui ont trait à la stratégie révolutionnaire.
Qu'il en soit ainsi, tel est le mérite de Gramsci. Et le rappeler est le meilleur hommage qu'on lui puisse rendre.
Etonnante situation que celle d ·Antonio Gramsci. La part la plus prestigieuse et la plus mystérieuse de son œuvre - les Cahiers de prisonsymbolise ce paradoxe gramscien : celle d'tm grand dirigeant et penseur communiste, persécuté par le fascisme, soumis à la double contrainte de l'incarcération et de la censure - qui le coupait des indispensables liens vitaux avec le mouvement social et 1 'organisation ouvriére -, poursuivant avec acharnement, une décennie durant, l'élaboration d'une œuvre immense, vivante, ouverte et pleinement actuelle. Paradoxe ou ruses de la dialectique ?
Plus qu'aucun autre dirigeant de premier plan de l'Internationale communiste, Gramsci a connu, dans sa chair et sa pensée, l'expérience du fascisme.
Trots ky, dans la Révolution allemande 1, explique: «Le Parti communiste italien est apparu en même temps que le fascisme. Mais les mêmes conditions de reflux révolutionnaire, qui portaient le fascisme au pouvoir, freinaient le développement du Parti communiste. Il ne se rendait pas compte des dimensions du danger fasciste, se berçait d'illusions révolutionnaires, était irréductiblement hostile à la politique de front unique, bref, souffrait de toutes les maladies infantiles. Rien d'étonnant à cela: il avait seulement deux ans. Il ne voyait dans le fascisme que "la réaction capitaliste". Le Parti communiste ne discernait pas les traits particuliers du fascisme, qui découlent de la mobilisation de la petite bourgeoisie contre le prolétariat. D'après les informations de mes amis italiens, à l'exclusion du seul Gramsci, le Parti communiste ne croyait pas possible la prise du pouvoir par les fascistes. » Il ajoutait : " Il ne faut pas oublier que le fascisme italien était alors un phénoméne nouveau. qui se trouvait seulement en cours de formation : il aurait été difficile même pour un parti plus expérimenté de discerner ses traits spécifiques. »
Outre, si l'on en croit Trotsky, qu'il convient de créditer Gramsci d'une lucidité supérieure aux autres communistes italiens, il est clair que l'expérience dramatique de celui-ci devait conduire à une conscience aiguë, contre les erreurs gauchistes de l'Internationale communiste et du Parti communiste italien, puis de l'aveuglement criminel du stalinisme, de l'importance des ressources dont la bourgeoisie dispose pour faire front à la révolution prolétarienne.
Les dirigeants communistes italiens, les premiers, avaient connu le retournement de la vague révolutionnaire qui suivit la guerre impérialiste - même s'ils n'en prirent pleinement conscience qu'avec retard-, en son premier test radical: l'inédite victoire du fascisme. Ebranlement formidable qui oblige à mesurer les limites du legs de la Révolution russe, et les carences des conceptions stratégiques du mouvement communiste international, au regard des conditions concrétes de la révolution en Europe. Ce qui, dans l'élan juvénile de la Révolution russe, semblait relever du seul héroïsme s'avérait être un problème complexe dont on ne possédait que des clés imparfaites : la conquête des masses au socialisme révolutionnaire comme condition de la conquête du pouvoir.
Rappelons l'analyse que Bordiga exposa, lors du vr Plenum du comité exécutif de l'Internationale communiste en février-mars 1926 : « Le développement de la Révolution russe ne nous fournit aucune expérience sur la façon dont le prolétariat peut renverser un Etat capitaliste libéral et parlementaire qui existe depuis des années, et qui est capable de se défendre 1. » C'est l'époque où, tirant les leçons de l'échec de la révolution allemande, Lénine et Trotsky élaborent leurs thèses sur le front unique et la nécessité d'une ligne de masse, et que se développent les grands débats entre Rosa Luxemburg, Lénine,
Lukacs, Gramsci, Bordiga et Trotsky, dont Perry Anderson dit, justement, qu'ils sont « les marques du dernier grand . débat stratégique du mouvement
. ouvner europeen ».
Comme le dit aussi Perry Anderson, « il s'ensuit que les débats classiques restent encore par certains côtés la référence la plus poussée que nous possédions aujourd'hui ». Et ce, parce que la contre-révolution stalinienne a étouffé cette réflexion, avant d'instaurer une terrible rupture théorique et pratique. C'est pourquoi, aujourd'hui encore, toute élaboration stratégique suppose de renouer les fils et de rendre compte de cette rupture, condition nécessaire, sinon suffisante, du traitement des données nouvelles de la révolution dans les sociétés actuelles.
Trotsky et Gramsci sont bien des références clés. Tous deux, de façon différente, se trouvèrent en butte à la double répression, combinée, de la bourgeoisie et du stalinisme. A la différence des autres dirigeants de l'Internationale communiste, qui furent fauchés avant d'avoir pu produire une analyse de la situation fondamentalement neuve ainsi ouverte, ou qui, cédant à la pression de l'un ou l'autre camp, se renièrent ou composèrent avec leur idéal révolutionnaire, Trotsky et Gramsci se trouvèrent en situation, à l'heure de périls sans précédent, de protéger la flamme. Chez l'un et l'autre, on reconnaît le même effort titanesque de la conscience pour assurer une continuité mortellement menacée et s'efforcer d'analyser la nouvelle donne.
Là s'arrête le parallèle : Trotsky concentrait l'extraordinaire expérience de la Révolution russe et une vision unique de la révolution mondiale, il s'engageait dans un formidable effort pour maintenir vivante dans les luttes et dans une organisation internationale cette continuité. Gramsci, en son cachot, · était loin de pouvoir travailler sur des bases semblables. D'où les ambiguïtés de son œuvre, qui ont permis des tentatives de récupération impossibles pour celle de Trotsky.
Ces limites, précisément analysées par Perry Anderson, étant rappelées, il n'empêche que Gramsci constitue non seulement un maillon nécessaire entre la réflexion marxiste des années vingt et trente, les débats qui ont alors traversé l'Internationale communiste, et les problèmes auxquels les révolutionnaires sont aujourd'hui confrontés, mais est aussi porteur d'une pensée profondément originale qui a ouvert des perspectives indispensables en ce qui concerne les voies et moyens de la révolution, en particulier en Occident.
En ce sens, son œuvre apparaît incontournable au regard de toute mise à jour des questions de la stratégie révolutionnaire et de toute tentative d'actualiser celle-ci. Indispensable antidote à une conception mécaniste de la politique révolutionnaire qui, multiforme, est comme une rouille rongeante et toujours renaissante. Ce mécanisme, n'est-ce pas le fatalisme que l'on reconnaît parfois dans les figures inverses du réformisme et du gauchisme, expliquant d'éventuels et déroutants renversements de l'un à l'autre ?
D'aucuns postulent une spontanéité des masses, censée résoudre à elle seule tous les problèmes, qui peut conduire à croire que le dynamisme politique de la classe ouvrière est fonction de son « extériorité » à la société et qu'il faut avant tout préserver celle-ci ; sans craindre les risques de division au sein de la classe et d'isolement de l'avant-garde pouvant résulter d'une telle attitude. Une tel pari constitue plus une réplique qu'une réponse à l'illusion réformiste d'un changement socialiste résultant d'un accroissement du poids social de la classe ouvrière ainsi que de sa traduction électorale. L'abêtissement parlementariste est peut-être aussi le châtiment d'un certain messianisme ouvriériste. En tout cas, ces deux politiques, inverses, ont pour conséquence de dévorer l'espace d'une politique ouvrière indépendante, par confiscation, de la part des réformistes par ajournement, en attendant les lendemains qui chantent, pour les gauchistes.
Le grand mérite de Gramsci est, au contraire, de frayer les voies d'une véritable politique révolutionnaire. Sur la base de la conscience aiguë que le projet révolutionnaire de conquête du pouvoir implique une adhésion des masses qui est à gagner. En ce sens, il prolonge l'avancée de Lénine et Trotsky sur le front unique et dessine, autour de la notion d'hégémonie, les réflexions actuelles sur le « socialisme autogestionnaire ».
Certes, ces dernières sont souvent, comme il est difficilement évitable, entachées d'ambiguïtés gradualistes, sinon simplement réformistes. C'est pourquoi il est d'autant plus indispensable de refuser un Gramsci défiguré, un Gramsci dissocié de Lénine, dont l'œuvre serait amputée de la question de l'Etat et de la volonté de conquête du pouvoir. C'est-à-dire un Gramsci nié en tant que révolutionnaire.
Car ses avancées, quelles que soient leurs limites, concernant l'hégémonie, le rôle des intellectuels et du parti, constituent des éléments irremplaçables pour déjouer les pièges du mécanisme, parce que s'appuyant sur une approche dialectique de la situation, d'intériorité-extériorité, de la classe ouvrière par rapport à la société bourgeoise, des rapports entre les masses et le parti. En ce sens, elles sont parties prenantes de toute réflexion sur la stratégie révolutionnaire. Non que Gramsci ait apporté
des réponses définitives - ce qui supposerait une stratégie révolutionnaire élaborée-, mais il a posé des questions dont la pertinence fait la valeur. Aujourd'hui plus que jamais.
Nous ne prétendons proposer ici ni la «juste lecture » de Gramsci, ni des réflexions stratégiques achevées. Non que l'une et les autres n'apparaissent pas nécessaires. Surtout en France, où Gramsci a donné lieu à tant de déformations mêlant ignorance et malhonnêteté, et où la réflexion politique semble si souvent d'une effrayante pauvreté. Mais il y faudrait des capacités et une expérience dépassant de beaucoup les nôtres. Plus modestement, nous avons voulu proposer des éléments de réflexion et de débat, à partir de Gramsci, sur les questions soulevées par lui et par le temps. Sans craindre les va-et-vient entre hier et aujourd'hui, entre l'œuvre de Gramsci et les problèmes présents, sans craindre non plus les redites, voire les contradictions ... Il s'agit d\m aventureux travail qui, loin de la récuser, appelle une lecture plurielle de Gramsci.
Gramsci a pensé à partir de la perte de beaucoup d'illusions, mais, loin de renier l'espoir révolutionnaire, c'était pour le défendre et lui redonner corps. Beaucoup, aujourd'hui aussi, pensent que, si bien des illusions sont tombées, c'est l'occasion de reprendre et d'approfondir la réflexion et la pratique révolutionnaires. Si ce numéro de Critique commw1iste leur est utile, il aura rempli sa fonction.
1. ln Leon Trotsky, Comment rai11cre le fascisnu? :'. Buchet -Chastel.
2. Cite in Perry Anderson. Sur Gramsci. Maspero.
Nous remercions chaleureusement Eric Hetfer et
Georges Labica d'avoir accepté de contribuer à ce numero.
Christian Schmidt, des Grünen, nous a donné une contribution qui, malheureusement. nous est parvenue trop tardivement pour que la traduction puisse être réalisée dans des conditions satisfaisantes. Nous nous sommes donc vus dans l'obligation d'en reporter la publication à la rentrée. Que Christian
Schmidt veuille bien nous excuser de ce contretemps et soit remercié de son apport.