La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Antonio Gramsci, dirigeant politique

· Critique communiste, n° 65, juillet 1987 · p. 7-14 · 6 217 mots

Les réflexions faites par

Gramsci en prison sur les formes plus complexes de la stratégie révolutionnaire en Occident sont le fruit d'un processus engagé dès la fin 1923 quand il lança sa bataille pour une réorientation politique du

Parti communiste italien.

Page 8

Il y a cinquante ans, le 15 avril 1937, Antonio Gramsci mourait après avoir passé près de dix ans en relégation dans une île pénitenciaire mussolinienne. Mort sous les coups du fascisme, il n'échappa pas à ceux de son parti, alors dirigé par Palmiro Togliatti, qui avait succombé au stalinisme le plus outrancier. Dans son article nécrologique, celui-ci le présenta comme le " premier stalinien d'Italie " qui, de sa prison, soutenait sans coup férir la politique de l'Internationale communiste et consacrait ses faibles forces à la lutte contre le trotskysme 1• Ce texte restera longtemps la biographie officielle de Gramsci en Italie, jusqu'à ce que les dirigeants du PCI jugent plus utile de le transformer en précurseur de l'antistalinisme et de la " voie italienne au socialisme ". Un héritage détourné

Un exemple qui montre que l'héritage de Gramsci a été plus souvent détourné que revendiqué et que la " redécouverte " de ses écrits a souvent été une opération intéressée. On ne saurait s'en étonner de la part de la direction du PCI qui, après 1956, a cherché à se reconstruire à postériori une identité historique et politique nationale dont Antonio Gramsci fut le fil conducteur, au prix d'une relecture réformiste de ses Cahiers de prison.

Aux belles heures de l'eurocommunisme, Gramsci connut une nouvelle vogue auprès de penseurs en rupture de stalinisme qui cherchaient une référence marxiste mieux acclimatée aux sociétés occidentales pour masquer leurs adaptations aux thèses social-démocrates. Les courants centristes nés de la radicalisation des années soixante et soixante-dix n'ont pas manqué, eux aussi, de s'approprier les réflexions de Gramsci pour étayer leur conviction d'une possible " sortie " sans rupture du système capitaliste. Au cours de ces mêmes années, les révolutionnaires ont surtout voulu se rattacher à son expérience de dirigeant des conseils ouvriers turinois durant le bienno rosso de 1919-1920. Beaucoup, aujourd'hui, aux USA en particulier, trouvent aussi dans ses écrits ultérieurs matière à réflexion.

Il en ressort un héritage contrasté, parfois fragmentaire, souvent falsifié. Gramsci ne saurait en être rendu responsable, même si de nombreuses ambiguïtés, dans ses écrits de prison, ont permis à des courants très différents de s'en revendiquer 2. Mais cela a surtout été rendu possible par la nature même - et la forme - de ces écrits. Il s'agit en effet, d'une réflexion intellectuelle coupée - sur une période de plus de dix ans (1926-1937)- de toute pratique politique et sociale, de tout lien organique avec un parti et un mouvement de masse, de tout échange et débat avec d'autres cadres du mouvement italien et international. Elle a souvent, en conséquence, un caractère très abstrait - ce qui ne diminue en rien sa valeur intrinsèque-, ses implications politiques en sont rarement précisées et il est donc relativement aisé d'en donner des interprétations différentes.

La forme des Cahiers de prison a également rendu cela plus facile. Il s'agit, pour l'essentiel, de notes de lectures ou de premières annotations sur différents thèmes que l'auteur entend élaborer par la suite. D'où un aspect fragmentaire, inachevé, de ces écrits qui laisse la porte ouverte à des lectures différentes, pour ne pas parler de réécritures. Il n'est méme pas la peine pour cela de falsifier ouvertement : il suffit de donner un caractère d'affirmation absolue à ce qui n'est qu'ébauché -et souvent contredit dans un autre passage -, ou bien de remplacer par sa propre réflexion politique les points de suspension laissés par l'auteur.

C'est aussi pour cela qu'il ne sera jamais vraiment possible de restituer l'unité de pensée de ces écrits. L'édition des Cahiers de prison publiée par le PCI a tenté d'en effacer le caractère fragmentaire en regroupant les notes arbitrairement, par thèmes, sans tenir compte de leur date d'écriture. Ce faisant , elle a réussi à briser la seule unité qui existait dans les Cahiers de prison, celle du processus de réflexion de l'auteur, de la façon dont il se posait un ensemble de problèmes au même moment, menant avec lui-même le débat qu'il ne pouvait avoir avec d'autres.

Afin de saisir la portée de certains de ces écrits, on peut tenter de les éclairer, d'une part, en les restituant dans la continuité de la période précédente d'élaboration et d'activité de Gramsci à la tête du PC!, d'autre part, en les complétant avec les discussions, directement politiques, qu'il pouvait avoir avec certains prisonniers. Il apparaît clairement que les réflexions, faites par Gramsci en prison, sur les formes plus complexes de la stratégie révolutionnaire en Occident (sur la " guerre de mouvement " et de " position ", sur l'" hégémonie " ... ) sont le fruit d'un processus engagé dès la fin 1923, quand il lança sa bataille pour une réorientation politique du PC! qui avait suivi jusqu'alors une ligne ultra-gauche. Il écrivait, en février 1924, à Togliatti: "En Occident, la présence de superstructures dues au plus grand développement du capitalisme rend plus lente et plus prudente l'action des masses et requiert, par conséquent, du parti révolutionnaire, une stratégie et une tactique bien plus complexes et de plus longue haleine que celles qui furent nécessaires aux bolcheviks entre mars et novembre 1917 3 . " Plus tard, coupé de toute activité politique pratique, il va surtout s'attacher à rechercher, dans les formes différentes des Etats bourgeois en Orient et Occident, les raisons théoriques qui rendaient nécessaire une stratégie et une tactique révolutionnaires plus complexes en Europe occidentale. La lutte pour la réorientation du PCI

Une telle réflexion était motivée, avant tout, par les échecs répétés des tentatives révolutionnaires, au lendemain de la guerre, en Europe, et en premier lieu en Italie. Mais elle était également occasionnée par un retour très critique sur la politique ultra-gauche suivie par le PC! depuis sa création, en 1921, sous la direction d'Amadeo Bordiga, et dont Gramsci avait été partie prenante.

L'intransigeance révolutionnaire de Bordiga lui avait fait saisir, avant quiconque, au sein du PSI, la nécessité d'un nouveau parti et d'une nouvelle internationale ; ses qualités organisationnelles en avaient fait l'élément moteur du regroupement des courants révolutionnaires

Page 9

L'Internationale: pour G1amsci. un cadre cie rè{érmcc 11 " Congrès cie Id /1/' Internationale!.

de ce parti. Mais son sectarisme et son spontanéisme révolutionnaire l'avaient empêché, au moment de la scission de Livourne, de gagner au PCI la base ouvrière radicalisée du vieux Parti socialiste trompée par les dirigeants maximalistes ; il avait été aussi incapable d'armer politiquement le jeune Parti communiste pour faire face à la montée du fascisme ; enfin, il avait largement contribué, en 1922, à l'échec de l'opération de fusion entre le PCI et le Parti socialiste maximaliste de Serrati, menée sous le contrôle de I'IC. Cette dernière crise avait mené le PCI au bord de la rupture avec l'Internationale.

Au cours de cette période, Gramsci joue un rôle très secondaire au sein du PCI. Il avait tardivement rejoint (au printemps 1920) la lutte pour la création d'un nouveau parti en Italie et se trouva , dès le départ, totalement subordonné à Bordiga. S'il ne partageait pas l' " intransigeance li révolutionnaire de ce dernier, il était néanmoins séduit par son sectarisme à l'égard du PSI, qu'il jugeait responsable de l'échec de l'occupation des usines de 1919-1920.

C'est en 1923, après le débat qui suivit, à Moscou, l'échec de la fusion entre le PCI et les maximalistes, et dans le cadre de la réorientation opérée par la direction de I'IC avec la tactique de front unique - à laquelle les Italiens étaient radicalement opposés-, que Gramsci exprima pour la première fois des divergences. Mais il justifiait les concessions faites à Bordiga car " il serait impossible de diriger le parti sans la participation active d' Amadéo et de son groupe de travail central 4 li.

Préoccupé par le moral du parti, conscient de l'absence d'une direction de rechange, Gramsci, qui séjourne alors à Moscou, refuse les avances qui lui sont faites par les dirigeants de l'IC pour qu'il prenne la direction du PCI. " Je leur ai dit, écrira-t-il plus tard à ses amis de Turin, qu'on ne pouvait en aucune façon (et encore moins par ma personne) remplacer Amadeo sans un travail préalable de réorientation du parti 5 . li Mais c'est dans un climat de crise ouverte du parti qu'il devra engager ce travail. Etant donné les divergences avec I'IC la direction Bordiga démissionna et se constitua vite en fraction. L'IC nomma d'autorité une nouvelle direction qui fut mal acceptée par un parti à majorité bordiguiste. C'est alors que Gramsci, qui s'installe à Vienne , car un mandat d'arrêt est lancé contre lui en Italie, commence sa bataille pour recomposer un groupe dirigeant du PCI.

Le cadre de référence

de l'Internationale

Sur qui peut-il compter? Il décide de lancer sa bataille pour amener le PC! sur la ligne de I'IC au moment où celle-ci est dirigée par Lénine et Trotsky. Le cadre de l'Internationale lui semblait alors essentiel pour affronter le groupe bordiguiste majoritaire. Il le restera à ses yeux quand la bataille fera rage entre Staline et Trots ky. S'il a pu faire quelques remarques sur les interventions par trop pesantes de la direction de I'IC sur son parti en 1922-1923, Gramsci va vite mettre ses préoccupations en veilleuse , car l'entente avec I'IC, et donc avec sa fraction majoritaire, lui paraît déterminante.

Quand la division s'approfondira à Moscou, il s'appuiera sur la lutte anti-Trotsky pour mener à bien la bataille contre Bordiga. Il justifie d'ailleurs " l'hégémonie des camarades russes li dans I'IC, car " ils ont un Etat, et cela donne à leur jugement un fondement matériel que nous ne pourrons avoir qu'après une révolution , et ceci donne à leur suprématie un caractère permanent et difficilement attaquable 6 li. Mais cette justification semble se fonder avant tout sur les circonstances , car il affirme également: "Si au y e Congrès (de l'IC), notre parti est guéri de sa crise, s'il dispose d'un noyau constitutif et d'un centre qui jouit de la confiance des masses italiennes sur la base de sa propre action et non par répercussion internationale, nous pourrons prendre une position indépendante et même nous permettre le luxe de critiquer. Actuellement, il me semble que nous deuons encore louvoyer pour quelque temps afin de ne pas accroître la

Page 10

confusion et la crise de confiance et de prestige qui existe déjà sur une large échelle 7 ".

Cette réaction pragmatique face à la réalité de la situation au sein de l'Internationale et de la crise du PC! ne sera pas sans conséquences : les communistes italiens ne participeront pas à la bataille internationale, dont les enjeux seront vite clairs, facilitant ainsi la victoire de Staline qui mettra fin à toute discussion. On ne pouvait prévoir cette issue au moment où Gramsci prônait cette attitude et, quand il prendra conscience de la dynamique réelle de la lutte au sein du Parti bolchevik, il interviendra directement par une lettre de mise en garde au comité central du Parti communiste russe. Mais il était déjà trop tard et les hommes qui prendront la direction du PC! après son arrestation, privés de ses qualités politiques, s'engouffreront dans la porte qu'il avait ouverte et capituleront irrémédiablement devant le vainqueur du Kremlin.

En outre, le choix fait par Gramsci va déterminer un incroyable chassé-croisé de positions au sein du PC!. Alors qu'il engage la bataille pour gagner son parti à l'orientation prônée par Lénine et Trotsky, Gramsci se range aux côtés de la majorité stalinienne qui va bientôt les remettre en cause. Au même moment, Bordiga, qui défend les positions extrémistes et continue ainsi la bataille qui l'avait opposé à Trotsky et aux autres dirigeants bolcheviks depuis la naissance du PC!, reprend à son compte la bataille de l'opposition de gauche contre la bureaucratisation de l'Etat, du parti soviétique et de l'Internationale.

En Italie, Gramsci estime que, vu ses propres carences politiques, le groupe de l'Ordine Nuouo de Turin ne saurait être le noyau de la future direction. Il sait, par ailleurs, que Bordiga n'acceptera jamais de compromis sur la tactique. C'est donc une réorientation sur toutes les questions fondamentales , d'où proviennent les désaccords politiques, qui s'impose.

Il va mener cette bataille à deux niveaux. Au niveau des cadres du parti, à travers de longs échanges épistolaires, il va aborder les questions stratégiques : le lien entre les buts stratégiques et les moyens tactiques, la conception du parti, son lien au mouvement de masse et l'unité idéologique de sa direction. Au niveau de la masse des militants, il aborde les questions politiques centrales de l'heure : le front unique et le travail de masse et essaie de réorienter, sur cette base, l'activité du PC!. Parti et masse, stratégie et tactique

Les questions qu'il aborde avec les cadres et avec les militants sont étroitement liées. Ainsi l'explique Gramsci : " On n'a pas conçu le parti comme le résultat d'un processus dialectique dans lequel convergent le mouvement spontané des masses révolutionnaires et la volonté organisationnelle et dirigeante du centre, mais seulement comme une chose suspendue en l'air, qui se développe en soi et pour soi, et que les masses rejoindront quand la situation sera propice et quand la croissance de la vague révolutionnaire arrivera à sa hauteur, ou bien quand le centre du parti estimera devoir cornmencer son offensive et s'abaisser vers les masses pour les stimuler et les mener à l'action 8 " . C'est pourquoi le parti ne se préoccupe pas de donner des indications aux masses qui correspondent à leur niveau de développement et permettent de les mener vers le but à atteindre. C'est pourquoi il refuse le front unique et tout mot d'ordre intermédiaire, abandonnant ainsi les masses aux propositions réformistes.

Mais c'est aussi pourquoi le parti ne s'est pas attaché à une analyse concrète des rapports de classes en Italie et des structures de l'Etat bourgeois dans la péninsule. Analyse qui aille au-delà de la constatation de l'antagonisme fondamental entre bourgeoisie et prolétariat et de la nécessité de l'assaut révolutionnaire pour le pouvoir 9 • C'est à cette époque que Gramsci écrira la Question méridionale, première tentative d'élaborer une telle analyse.

Enfin, c'est pourquoi le parti ne se préoccupe pas d'élaborer des mots d'ordre politiques immédiats et transitoires. Il aborde à ce propos la place du mot d'ordre de Constituante dans la lutte contre le fascisme : " Est-il probable que le mot d'ordre de Constituante redevienne actuel? Si oui, quelle sera notre attitude? En bref, la situation actuelle doit avoir une solution politique : quelle forme plus probable revêtira-t-elle? Peut-on penser que l'on passera directement du fascisme à la dictature du prolétariat ? Quelles sont les phases intermédiaires possibles et probables? Nous devons faire ce travail d'analyse politique( ... ). Je pense que, dans la crise que traversera le pays, c'est le parti qui aura le mieux compris ce processus nécessaire de transition qui dominera et donnera aux larges masses une impression de sérieux 10 ". Comme on le verra, il reviendra sur ce point dans ses discussions politiques en prison, au moment où I'IC aura pris le tournant de la troisième période. Gramsci « bolchevise » le PCI

Le deuxième axe de la bataille de Gramsci, la question de l'unité idéologique des groupes dirigeants, est, sans doute, celui qui a le plus souffert des contrecoups du débat international. Gramsci insistait au départ sur la nécessité d'arriver à une unité idéologique de la direction, qui se fonde sur un bagage théorique commun et qui permette des débats sur les choix politiques sans risque d'éclatement.

Mais, bien vite, cette " unité idéologique " va prendre un autre contenu . En effet, Gramsci expérimente la difficulté de mener sa bataille alors que Bordiga est en opposition dans un parti encore majoritairement bordiguiste. Pour attaquer ce dernier, il trace un parallèle avec l'attitude de Trotsky au sein du parti bolchevik. " Ce qui s'est passé récemment au sein du parti russe doit avoir valeur d'expérience pour nous ", écrit Gramsci. "L'attitude de Trotsky, dans un premier temps, peut être comparée à celle de Bordiga. Trotsky, tout en participant "de façon disciplinée" aux travaux du parti, avait, par son attitude d'opposition passive ( ... ), créé un sentiment de malaise dans tout le parti qui ne pouvait pas ne pas être

Page 11

Gramsci oriente le parti t•ers une politique de ti-ont unique contre le (ascisme (défilé de Mussolini el de ses généraux!.

au courant de cette situation. ( ... ) Ceci prouve qu'une opposition - même si elle se maintient dans les limites de la discipline formelle - de la part de personnalités de premier plan du mouvement ouvrier peut, non seulement empêcher le développement de la situation révolutionnaire, mais peut mettre en danger les conquêtes de la révolution 11 " . On n'est pas loin de la prétendue unité léniniste du parti, de la " bolchevisation " qui sera défendue peu après.

Le débat qui s'ouvre pour préparer le Ill" Congrès du PC! marque la seconde phase de la conquête du parti par Gramsci. Elle va se dérouler sous le signe de la lutte contre Trotsky en URSS mais se saurait en aucun cas être réduite à celle-ci. Gramsci a, en effet, commencé à réorienter l'activité du parti. Avec la création de I'Unità début 1924 (par le PC! et la fraction pro-III • Internationale du Parti socialiste maximaliste) et la proposition d'une liste unique aux deux partis socialistes pour les élections d'avril 1924, il s'oriente vers une politique de front unique face au fascisme. Les socialistes refuseront et le PC! aura dix-neuf élus, dont Gramsci, au Parlement. Il peut dès lors rentrer en Italie pour parfaire son travail.

S'il a gagné une majorité au comité central, il constate lors de la conférence nationale de Côme, en mai 1924, qu'il reste minoritaire dans le parti. La base reste bordiguiste et, de plus, témoigne de fortes sympathies pour Trotsky. Pour surmonter ses difficultés, Gramsci va opter résolument pour la " bolchevisation " dans sa version purement disciplinaire. Il présente, au comité central de mai 1925, le compte rendu du v• Plénum de l'exécutif international qui a appelé les partis communistes à généraliser la lutte contre Trots ky . Pour lui, la tâche de l'heure est la " stabilisation léniniste de la composition idéologique des partis"· En Italie, il s'agit de "résoudre la question des tendances et des possibles fractions qui pourraient naître, c'est-à-dire de faire triompher dans notre parti la conception bolchevique 12 ".

Les mesures disciplinaires pleuvent dès lors sur les partisans de Bordiga : dissolution de directions locales bordiguistes ; les signataires de la plate-forme de la fraction bordiguiste sont démis de leurs fonctions ; la fraction elle-même est interdite en juin 1925. C'est une délégation à peu près normalisée par ces mesures qui se rendra au congrès en janvier 1926 à Lyon. A ce congrès, le rapport politique de Bordiga sera un chant du cygne, qui n'offre aucun axe de lutte politique mais s'efforce uniquement de justifier son action passée.

A l'opposé, le rapport de Gramsci et les thèses qu'il soumet ont le mérite d'offrir une analyse articulée et une orientation relativement claire aux militants. L'apport de Gramsci est particulièrement important dans l'exposition minutieuse de la structure sociale de l'Italie qui détermine l'actualité de la révolution socialiste et le devoir, pour le prolétariat, de résoudre au passage les tâches de la révolution bourgeoise laissées inachevées par le Risorgimento. Il en découle une attention particulière aux alliances à tisser avec le prolétariat agricole du Sud , absente jusqu'ici dans les analyses du PCI. Le second changement significatif, qui porte également la marque de Gramsci, est le long développement sur le rapport entre l'avant-garde et les masses, sur la nécessité d'avancer des revendications partielles et transitoires, qui permettent au parti de se lier à la masse des travailleurs et, tout en répondant à leurs exigences immédiates, de les amener à s'engager dans la lutte pour une transformation socialiste de la société.

A ces développements méthodologiques, qui s'inscrivent dans la droite ligne des premiers congrès de I'IC, correspondent cependant des indications politiques et organisationnelles émanant directement du rapport de Zinoviev au v• Congrès mondial de I'IC et des décisions du v• Plénum de l'exécutif international. La social-démocratie y est présentée comme une aile du fascisme et le front unique comme une tactique à appliquer essentiellement à la base. Mais surtout, la partie consistante des thèses consacrées à la bolchevisation et à la lutte contre les fractions indique combien les idées des épigones de Lénine avaient déjà fait leur chemin dans la direction du PCI. Les thèses reconnaissent la " fonction prédominante et de direction " du Parti communiste russe dans l'Interna-

Page 12

tionale ; elles affirment que les fractions sont incompatibles avec un parti bolchevique et qu'une " discipline prolétarienne de fer" doit régner dans ses rangs 13 • ll est impossible de porter un jugement unilatéral sur ce congrès et sur toute l'activité politique de Gramsci au cours des deux années qui l'ont précédé, de séparer ses contributions politiques de ses pratiques et conclusions organisationnelles. S'il a effectivement réarmé le PC!, et, ainsi, rendu un peu plus difficile le triomphe ultérieur des conceptions de la "troisième période " en son sein, il a néanmoins, avec ses pratiques et ses thèses organisationnelles, introduit dans le parti italien les instruments qui permettront sa soumission totale au stalinisme. On peut certes balancer, mais pas effacer, ce jugement, à la lumière de la lettre qu'il envoya, au nom de son parti, au comité central russe , quand il aura pris conscience de la dynamique de la lutte engagée à Moscou. ll souligne les conséquences internationales de l'éclatement de la direction russe. ll y réaffirme son accord avec la majorité russe sur l'unité et la discipline du parti mais, ajoute-t-il, " l'unité et la discipline ne peuvent être mécaniques et imposées ; elles doivent être loyales et fondées sur la conviction ; ce ne doit pas pas être l'unité et la discipline d'un bataillon ennemi emprisonné ou assiégé et qui cherche à s'évader ou à opérer une sortie surprise ( ... ) 14 "· Mais ce rappel à respecter les bonnes manières dans le débat n'aura aucun effet: Togliatti, qui représentait alors le PC! à Moscou , ne remettra jamais la lettre aux intéressés.

Les « Cahiers de prison »

Quelques jours plus tard, Gramsci -et de nombreux autres cadres du PCI - sera arrêté et ne recouvrera jamais la liberté. Nul ne pourra donc dire quelle aurait été son attitude concrète face à la montée du stalinisme en URSS et dans les partis communistes. On peut cependant constater que sa réflexion théorique et ses discussions politiques alors qu'il se trouvait en prison allaient à l'encontre de la ligne adoptée par l'IC au début des années trente. Cette ligne et ses effets dévastateurs qu'il pouvait mesurer auprès des militants du PCI arrêtés qui arrivaient dans son pénitencier, et qu'il ne pouvait combattre en pratique, l'ont sans doute poussé à se concentrer sur une réflexion essentiellement théorique. Celle-ci, c'est inévitable, se nourrissait de son expérience et des débats passés au sein du mouvement ouvrier italien et mondial.

All cherche, avant tout, à préciser les différences de structure entre l'Etat bourgeois italien et l'Etat russe en 1917. "En Orient, écrit-il, l'Etat était tout, la société civile était primaire et gélatineuse ; en Occident, entre Etat et société civile, il y a un juste rapport et derrière la façade de l'Etat on distingue tout de suite une robuste chaîne de forteresses et de casemates 15• " ll analyse précisément comment la bourgeoisie a construit son hégémonie à travers des institutions démocratiques et les formes de sa domination idéologique sur toutes les classes de la société. Ses " défenses " sont plus importantes et plongent leurs racines au sein des masses ouvrières. Cette complexité des rapports entre " société civile " et Etat, et celle des rapports de forces politiques au sein des " classes subalternes ", impose au prolétariat de substituer à la " guerre de mouvement " menée par les bolcheviks une " guerre de position " de plus longue haleine. Cette guerre de position doit permettre de construire un bloc historique des classes exploitées, fondé sur un consensus politique ; un bloc historique sur lequel le prolétariat doit établir son hégémonie avant la prise du pouvoir. Gramsci explicite longuement sa conception de l' « hégémonie " : " La suprématie d'un groupe social se manifeste de deux façons, comme domination et comme direction intellectuelle et morale. Un groupe social est dominant face aux groupes adverses qu'il tend à liquidier ou à soumettre par la force armée s'il le faut, et il est dirigeant face aux groupes assimilés et alliés. Un groupe social peut et même doit être dirigeant avant de conquérir le pouvoir gouvernemental (c'est une des conditions principales pour la conquête du pouvoir), après, quand il exerce le pouvoir, et même s'il le tient fermement en main, il devient dominant, mais il doit être dirigeant 16 • "

Dans quelle mesure ces deux éléments de sa réflexion sur la stratégie de la révolution en Occident approfondissent-ils les conceptions bolcheviques ; dans quelle mesure amorcent-elles certaines ruptures? A propos de la " guerre de position ", Gramsci note à un moment : " ll me semble que Illich (Lénine) avait compris qu'il fallait un changement de la guerre de mouvement, appliquée victorieusement en Orient en 1917, à la guerre de position qui était la seule possible en Occident ( ... ). C'est là, me semble-t-il, la signification de la formule du front unique ... 17 "· On peut en effet établir un lien direct entre les analyses de Gramsci et le tournant opéré par l'lC en 1922 pour regrouper les forces ouvrières face à la relance de l'offensive capitaliste. Et on a vu que c'est à partir de ce tournant que Gramsci a lancé sa bataille contre l'ultra-gauchisme de Bordiga . ll semble pourtant qu'il aille plus loin dans les Cahiers de prison. En effet, le tournant opéré par I'IC, avec l'adoption de la politique de front unique, représentait un changement tactique, valable pour tous les pays face à une conjoncture défavorable, Gramsci, en liant son concept de " guerre de position " à la différence de structures de la société et de l'Etat tend à lui donner une valeur stratégique. C'est là-dessus en partie que s'affirmeront ses héritiers réformistes. ll est donc intéressant de voir quel contenu politique il lui donne et dans quelle mesure ce concept s'inscrit - ou non- dans la perspective du renversement révolutionnaire de l'Etat bourgeois.

Ce n'est pas dans les Cahiers de prison que l'on peut trouver des réponses à ces questions. Mais certains éléments sont apportés par les discussions que Gramsci avait avec ses co-détenus au début des années trente sur les perspectives politiques qui pourraient s'ouvrir à la chute du fascisme. Apprenant ses désaccords avec la ligne du parti, des détenus communistes lui demandèrent de leur faire un rapport exposant ses positions. Gramsci les avertit que ce qu'il allait leur dire allait sans doute être, pour eux, un " véritable coup de poing dans l'œil "· ll se référait à la nécessité d'une tactique fondée sur la revendication d'une Assemblée constituante. ll centre son exposé sur deux questions : la tactique pour la conquête des alliés du prolétariat et la tactique pour la conquête du pouvoir. Analysant la structure sociale de l'Italie, il sou-

Page 13

ligne la nécessité de conquérir les alliés paysans et petit-bourgeois sans lesquels " tout mouvement révolutionnaire sérieux est exclu pour le prolétariat ". Il faut, en conséquence, adopter une tactique qui permette de faire faire des pas en avant à ces couches. D'autre part, cette tactique doit se fonder sur une analyse précise de la situation objective dans le pays. Pour Gramsci, la " perspective la plus probable est celle d'une période de transition. C'est pourquoi la tactique du parti doit se préparer en fonction de cet objectif sans craindre de paraître peu révolutionnaire. Il doit faire sien, avant tous les autres partis en lutte contre le fascisme, le mot d'ordre de Constituante, non comme fin en soi mais comme moyen. La Constituante représente la forme d'organisation au sein de laquelle peuvent être posées toutes les revendications les plus ressenties par la classe ouvrière, au sein de laquelle peut et doit se développer, à travers ses représentants, l'action du parti qui doit tendre à dévaloriser tous les projets de réforme pacifique, en démontrant à la classe travailleuse italienne comment la seule solution Gramsci vu par Wiaz possible en Italie réside dans la révolution prolétarienne 18 • "

D'autres comptes rendus de ses discussions de prison soulignent aussi comment Gramsci valorisait l'unité d'action avec les socialistes, qu'il mettait lui-même en pratique avec les détenus socialistes alors que, pour les militants du PCI, la guerre contre les " social-fascistes " se poursuivait jusque dans les pénitenciers mussoliniens. Front unique, mots d'ordre politiques transitoires, perspective de rupture révolutionnaire : la pensée de Gramsci en prison reste fermement ancrée à l'héritage des premiers congrès de I'IC.

Qu'en est-il de ses développements sur l'hégémonie, qui ont tant été repris ces dernières années ? Là aussi, le concept n'a rien de nouveau et a toujours été utilisé, en premier lieu par les marxistes russes dans leurs discussions sur les rapports entre la classe ouvrière et ses alliés 19 • Gramsci reprend, quand il décrit les rapports entre " domination " et " hégémonie ", ce concept qui pourrait très bien synthétiser la formule de Lénine concernant la dictature du prolétariat : la plus grande démocratie pour les masses exploitées (fonction " dirigeante "), la répression la plus ferme contre les anciens exploiteurs ("fonction dominante "). Dans les Cahiers de prison, Gramsci aborde cette question de l'hégémonie d'un groupe social dans ses analyses de la révolution bourgeoise italienne, le Risorgimento, ce qui peut en donner une interprétation extensive. En effet, la bourgeoisie, du fait de sa domination économique, peut exercer une hégémonie sur de larges secteurs de la société - et pas seulement sur ses forces alliées - avant la prise du pouvoir. Ce qui ne sera jamais le cas pour la classe ouvrière. Mais quand il présente une généralisation de ce concept- dans le passage que nous avons cité-, il n'y a pas d'ambiguïté : il s'agit bien de l'hégémonie d'un groupe social - le prolétariat - sur les classes sociales qui lui sont alliées. Son insistance sur cette question de l'hégémonie est en lien direct avec ses autres constatations concernant la plus grande complexité de la société civile en Occident. La conquête de l'hégémonie sur le bloc historique des classes exploitées sera rendue plus difficile, elle nécessitera des instruments diversifiés (d'où, en particulier, son insistance sur le rôle des intellectuels révolutionnaires).

Afin de couvrir leur pratique réformiste d'après-guerre, les dirigeants du PCI seront amenés, comme on le verra, à " forcer " les concepts présentés par Gramsci dans les Cahiers de prison. L'« opération Gramsci » du PCI

Il faut noter que la revendication de l'héritage de Gramsci par Togliatti et la direction du PCI après la guerre, n'a pas visé, au départ, ces réflexions politiques. Il s'agissait d'une opération aux multiples facettes. A la chute du fascisme , participant à plein à la reconstruction

Page 14

de l'Etat bourgeois italien , le PCI s'efforçait de renforcer son image de parti " national ". Sa contribution exceptionnelle à la résistance aurait pu y suffire. Mais Gramsci apportait une dimension historique et intellectuelle non négligeable pour gagner l'intelligentsia antifasciste que la politique culturelle de Jdanov risquait de repousser. En passant, on établira (sur le modèle Lénine-Staline) le binome Gramsci-Togliatti et l'on fera bénéficier le second - absent d'Italie depuis 1926 et qui n'y rentra qu'avec l'accord des alliés - du passé antifasciste du premier.

Les Lettres de prison, remarquable document humain, furent publiées en 194 7 et eurent un écho énorme dans les cercles intellectuels et politiques du pays. Elles n'auront pourtant pas échappé à la vigilance de Togliatti. Les coupes opérées sont avant tout révélatrices des intentions du censeur. Elles visaient à faire entrer Gramsci dans le moule de l'homme modèle stalinien qui ne dévie ni dans sa vie privée, ni dans ses intérêts politiques. Trois sortes de coupures ont été opérées : les références à sa cohabitation amicale avec Bordiga dans la colonie pénitencière d'Ustica ; les listes de livres dont sont expurgés les titres de Trotsky réclamés par Gramsci ; enfin les passages qui révèlent ses relations affectives avec sa belle-sœur. Entretenir le mythe d'un Gramsci mari exemplaire était important pour améliorer l'image du PCI auprès de la hiérarchie catholique 20 !

Les Cahiers de prison ne seront pas expurgés , mais arrangés dans un ordre qui tend à donner un caractère systématique à des notes éparses et à leur appliquer comme clé de lecture la question de la " conquête de l'hégémonie " qui deviendra le césame politique du PCI au cours des décennies suivantes. Quant aux textes de I'Ordine Nuouo et les Ecrits politiqu es des années 1921-1926, ils ne seront publiés qu'une dizaine d'années plus tard et intéresseront essentiellement les historiens.

C'est surtout dans les années soixante-dix, à l'heure du compromis historique, que les dirigeants du PCI iront puiser massivement - de façon abusive - dans les écrits de prison de Gramsci. Mais la clé de lecture en avait été partiellement fournie déjà à la fin des années cinquante. On a assisté de leur part à trois " transformations " importantes qui permettaient de renverser sur sa tête l'élaboration de Gramsci. Premièrement, des analyses sur le caractère plus développé de la société civile en Occident ils concluèrent que l'on avait à faire à un " Etat-hégémonie » , en opposition à l'" Etat coercition " des sociétés orientales. (Chez Gramsci ces deux fonctions restaient liées dans tout Etat, c'est leur rapport interne qui se modifiait). Parler d' « Etat hégémonie "• cela implique que sa fonction répressive est désormais négligeable et que cet Etat n'est plus " extérieur " à la classe ouvrière, mais que celle-ci s'en considère partie prenante 21 . D'où la seconde transformation : la " guerre de position ", de tactique - de longue haleine - visant à mieux préparer l'assaut final contre l'Etat, devient à la fois le mouvement et le but (comme chez Bernstein : le mouvement est tout. .. ). Elle permet de conquérir l'Etat, casemate par casemate , forteresse par forteresse, sans qu'aucune rupture ne soit plus nécessaire. La troisième transformation offre l'instrument pour opérer cette conquête : l'hégémonie . D'hégémonie de la classe ouvrière sur les autres classes exploitées pour mener à bien le renversement de l'Etat bourgeois, on est passé à l'hégémonie de la classe ouvrière dans l'Etat bourgeois, en alliance avec les forces politiques des classes exploiteuses.

Pour étoffer leur stratégie, les dirigeants du PCI ont enrichi l'héritage de leurs contributions propres, mais sa légitimité fondamentale venait des Cahiers de prison. Même si aujourd'hui, dans leur frénésie iconoclaste , les communistes italiens prennent aussi leurs distances avec Gramsci , trop marxiste et léniniste à leur goût, leur stratégie politique demeure celle qu'ils ont élaborée à partir d'une lecture déformante des Cahiers de prison. C'est aussi cette lecture qui a donné le " la " à toute une série de cadres dans les partis communistes européens et hors de ceux-ci , et a ainsi contribué à forger une vision non seulement discutable mais très réductrice de la contribution de Gramsci au mouvement ouvrier. Il est donc important de la dépasser afin de pouvoir apprécier cette contribution dans toute sa richesse et sa complexité , avec toutes ses forces et ses faiblesses.

Anna Libera 1. Palmiro Togliatti , " Antonio Gramsci , capo della classe operaia "• Opere, T.IV, p. 213-225.

2. Pour une étude très minutieuse de ces ambiguïtés, voir Perry Anderson, Sur Gramsci, Maspero , 1978.

3. Lettre à P. Togliatti dans La (orm azione del Gruppo dirigenle del Parlilo com unista ilaliano, Editori Riuniti , 1962, p. 197.

4. Cité dans Camilla Ravera, Diario di Trent 'anni, 191 3-1943, Editori Riuniti , 1973, p. 1 12.

5. La (ormazione del Gruppo dirigenle del Parlilo comunista italiano, op. cil. , p. 196.

6. Idem, p. 190. 7. Idem, p. 262. 8. Idem, p. 195. 9. Idem, p. 196. 10. Idem, p. 246. 11 . Lo Sla to Opera io, 19 mai 1924. 12. L "Uni là, 3 juillet 1925. 13. Tesi di Liane, p. 15 à 59. 14. A. Gramsci , Scritti Politici, 1921-1926, Editori Riuniti, p. 238.

15. A. Gramsci, f'lole sul Machia uele, Editori Riuniti, 1973. 16. Il Risorg imento , Editori Riuniti , 1973, p. 94. 17. f'lote sul Machia uele, op. cit., p. 95-96 18. Athos Lisa, Memorie -ln Carcere con Gramsci, Feltrinelli, 1975, p. 85 à 88.

19. Pour un rappel historique détaillé, voir Perry Anderson, op. cil., p. 7 et suivantes.

20. Il faudra attendre la mort de Togliatti pour connaître la version non expurgée. C'est celle qui a été traduite en français.

21 . Voir, parmi tant d'autres, Pietro lngrao, Masse e Potere, Editori Riuniti , 1977, p. 167 et suivantes.

Une erreur sur cette page ?