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A question « Gorbatchev va-t-il réhabiliter Trotsky? » est naïve. Elle suppose. chez le nouveau Premier de la bureaucratie et les forces dont il est la tête, une volonté réelle de revenir à la pure transparence de l'histoire et, donc , suppose une conception de la bureaucratie soviétique comme corps plastique, non sclérosé, non régi par des intérêts spécifiques précis et analysables, ce qui est particulièrement étonnant quand c'est le fait de personnes qui se prétendent marxistes et qui, à ce titre, se devraient de raisonner en termes de contradictions sociales.
Des questions prospectives pertinentes ne sont possibles que si elles reposent sur une compréhension en profondeur du phénomène en cours. Et celle-ci exige de partir d'une analyse soigneuse du contenu et du cadre de ce qui est fait par l'équipe Gorbatchev.
Après plus de deux ans et demi de pouvoir. tout le monde est d'accord sur le fait que la politique de Gorbatchev part de la nécessité de lever les blocages économiques - donc sociaux - de la société soviétique. Sa politique étrangère et sa « révolution culturelle ,, sont les leviers d'un tel déblocage.
La réforme économique « technocratique ,, qu'il propose exige surtout des sacrifices de la part de la classe ouvrière menacée de la perte du plein emploi, de l'augmentation du rythme du travail pour atteindre une plus grande productivité, et de hausses de prix non compensées par des augmentations salariales. <<M. Gorbatchev a laissé entendre, peut-on lire dans le Monde du 14 octobre, que la compensation aux prochaines augmemations de prix â la consommation devrait étre politique plutôt que salariale. JJ
A ses réformes politiques - et juridiques - compensatoires, on doit ajouter les novations idéologiques. Mais la nécessité d'y recourir et l'explication de leur efficacité supposée ne semble pas aussi évidentes ; leur hardiesse, surtout,
Michel LEQUENNE n'est-elle pas de celles qui risquent d'être incontrôlables?
Le fameux adage << On ne peut tromper tout le monde tout le temps » prend sa valeur maximum en URSS. Jamais mensonge officiel sur l'histoire a été aussi énorme que celui qu'a fabriqué le stalinisme, puisqu'il s'agit d'une inversion quasi absolue de toutes les valeurs. A ce niveau, et sur plus d'un demi-siècle, personne ne peut plus accepter comme horizon ce mur-gratteciel du mythe historique que lézardent et la mémoire et ses propres contradictions. Mais, derrière le mur, qu'y a-t-il ?
Les variations infinies de la reconstruction mentale peuvent, à la longue, devenir plus dangereuses qu'un certain écrêtement du mur. Tant que les choses ne vont pas trop mal, on ne cherche guère les causes lointaines du présent. Du moins, ceux qui s'en préoccupent restent-ils isolés. Mais voilà ! Les choses ne vont pas bien. Et plus que la déception des vieux qui ne voient toujours pas venir la progression régulière promise et attendue en échange de leurs sacrifices, l'exigence des plus jeunes est dangereuse pour le pouvoir d'aujourd'hui.
Ces jeunes, qui n'ont pas connu la terreur, subissent de plus en plus impatiemment la corruption, l'incurie, les privilèges, l'inégalité scandaleuse, la suffisance et le cynisme de la bureaucratie. Tout cela impuni, intouchable.
Et, paradoxe, par opposition à ce présent, des mécontents tendent à valoriser le passé en s'accrochant à des fragments du mythe : ce Staline mystérieux, n'était-ce pas précisément aux corrompus, aux privilégiés incapables, aux bureaucrates qu'il s'en prenait ; avec brutalié certes, voire sauvagerie, mais en des temps qui étaient eux aussi impitoyables. N 'était-il pas celui qui abaissait ceux qui s'étaient élevés et élevait ceux d'en bas?
Redoutables séquelles du mythe, utilisables aussi par les bureaucrates
AU PROCÈS D.E M OS~O~ rayés P,~~~(,ftlt~~r et le Ja on ~ 1 ~
« conservateurs », attachés au statu quo - y compris ces acquis de fait favorables aux travaileurs - et qui se contentent de dénoncer les excès et fautes du passé malgré tout héroïque et globalement positif.
Ceci, sans parler de l'opposition à cette histoire mystifiée d'une autre mystification ; celle du passé tsariste, national , dont les héros sont purs.
Gorbatchev a donc un double besoin de réviser la révision de l'histoire ; valoriser le présent par rapport au repoussoir de la grande terreur des années trente et, du même coup, briser le garant historique de ses ad versai res conservateurs, en se rattachant à la seule tradition léninienne de la révolu-
A la différence de Khrouchtchev, Gorbatchev appartient à la première génération de bureaucrates sans responsabilité directe dans les cours de terreur qui n'ont cessé qu'avec la disparition de Staline. Seule sa génération peut se dédouaner d 'un seul coup de ce passé sinistre en le reniant totalement et, par contre coup, frapper ceux qui continuent à s'en revendiquer.
Mais penser que le pont ainsi jeté par-dessus les années trente suffit à raccorder le présent au léninisme, c'est croire que la roue de l'histoire peut tourner en arriere , que la sélection et la formation bureaucratiques sont des phénomènes superficiels, autorêforma-
La base essentielle de la réforme gorbatchêvienne révèle le fond des choses : le mot autogestion n'y renvoie qu'à un projet de co-gestion. Sur ce plan , Gorbatchev ne va pas aussi loin que Tito en 1948-19 50. Le plan idéologique reste au même niveau.
Les productions littéraires qui marquent le nouveau cours dessinent précisément le cadre qui n'est pas et ne saurait être dépassé , révélant d'ailleurs ainsi qu'elles sont téléguidées. Même quand ce sont des crimes entraînant des millions de morts qui sont dénoncés - par exemple le génocide paysan de la « dêkoulakisation » - ils ne le sont pas comme contre-révolution , mais , en somme, comme des déviations de la révolution. C'est que, si la bureaucratie peut, à la limite, renier les actes de ses pères, elle ne peut pas les expliquer par les causes qui ... l'ont tellement engendrée , sous peine de se voir remise en question.
Sans principe de causalité, l'histoire n'est que chronique d'événements. A l'ampleur des crimes contre l'humanité des années trente à cinquante, il faut une cause proportionnée. La plus simple - simpliste - c'est celle dont Soljenitsyne s'est fait, en exil, le plus haut porte-voix, et le bureaucrate renégat
··~·· · ····· ·· ·~----- ~ -- -- ---- - -" Humtwitè " du 28jam·ier 1937. Voslensky le théoricien le plus qualifié ; c'est la révolution -d 'essence occidentale et antichrêtienne - le bolchevisme, d 'où vient tout le mal. A l'encontre d'une telle « explication », on ne peut opposer avec plus de force que celle de Trotsky : celle des conditions de la dégénérescence de la révolution jusqu'à son inversion en contre-révolution.
Entre les deux , la marge est fort étroite. L'explication khrouchtchêvienne du « culte de la personnalité >> de Staline, donc de la responsabilité sinon d'un seul homme, ou du moins d'un groupe d'individus , réduit la cause d 'événements des plus formidables à quelque chose qui ressemble au fameux « nez de Clêopàtre » de l'histoire la plus primitive.
La gageure à laquelle Gorbatchev est acculé, c'est de trouver une version non grossière, mais sophistiquée de cette explication.
Et c'est à cela que s'est attelé un de ses porte-parole littéraires le dramatuge Mikhaïl Chatrov, dans la pièce la Paix à Bresr-Litovsk, qui doit être jouée trés prochainement en URSS 1• Que montre-t-elle, cette pièce? Un Lénine, non plus chef infaillible au-dessus de l'histoire, mais un humain , capable d 'avouer : " Je ne suis pas de fer » (coup d 'œil en direction de Staline, l'homme d 'acier) , mais toutefois trouvant seul une voie juste, et hors normes, dans la situation la plus difficile de la révolution. Seul ? Pas tout à fait. Appuyé par r3S.OOO , roubles . · . • ont êtê . payés
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. par les assassins Sverdlov, ici seul personnage sans ombre (il a eu la « chance >> de mourir avant la prise du pouvoir par Staline). Appuyé aussi par Staline lui-même, inconditionnel , certes, mais qui lui dit: <( Je crois en vous 11 ; ce à quoi Lénine répond : ! < Je refuse que vous croyie:: en moi. Je veux que vous me comprenie::. 11, ce que Inés Armand traduit plus loin : 11 Staline, qui n 'est avec vous que parce que vous êtes ce que vous êtes. 11 Appuyé enfin , dans ce cas, par Zinoviev, dont la même Inés Armand rappelle qu' 11 au seul mor d'insurrection (il) tombe dan s les pommes. 11
Et tous les autres ? Des traîtres ? Pas du tout ! Mais des hommes, dont, ici , les défauts l'emportent sur les qualités : Boukharine, jeune (on laisse à Trotsky le soin de préciser : <! On peut être intelligent etfaire des bêtises, surtout quand on estjeune 11, un impulsif, idéaliste, moraliste abstrait qui subtitue ses désirs - de révolution en Allemagne -aux tristes réalités immédiates, enfin un homme qui reflète lïmpressionisme des ouvriers encore gonflés de la victoire d 'Octobre et qui ne voient pas les difficultés qui s'accumulent ; qui veut la guerre révolutionnaire sans tenir compte que les moyens en manquent. Dzerjinski qui sous-estime la nécessaire alliance du prolétariat et de la paysannerie. Kollontaï, Inés Armand qui condamnent la temporisation , le recul nêcesaire, en opposant le Lénine du moment à la rigueur radicale du Lénine
d'avant la Révolution. Enfin Trotsky ! On peut parier que la pièce dessine de lui le portrait que le peuple soviétique est appelé à prendre désormais comme le bon.
Le fait historique de la majorité du comité central se prononçant finalement sur la position de Trotsky de '' ni guerre ni paix ,,, son alliance qui s'ensuivit avec Lénine, plus question de les cacher ; il s'agit de les interpréter. Ce sera Lénine traitant avec Trotsky, contre mauvaise fortune bon cœur. Il doit se satisfaire de sa parole bien que ,, son passé ne plaide pas en sa faveur. ,, C'est en somme un compagnon de route douteux , qu'un hasard de l'histoire oblige à utiliser pour un compromis à un moment où la majorité du comité central perd les pédales. Dans l'accord. Trotsky ne prend d'ailleurs pas de risque. Il veut savoir qui portera la responsabilité si cela tourne mal. Et Lénine de répondre : << Je la prends entièrement sur moi. 11
Mais. au fond, la tactique proposée par Trotsky était de l'aventurisme, où il s'est engagé sur la base psychologique de sa suffisance - sa vanité se saoülant de mots. Quant à la base politique de sa position , c'est le choix de l'hypothétique révolution en Europe occidentale et en Amérique (!) sur la réelle révolution russe encore vagissante.
Voilà finement indiqué le fond du problème : le problème de la " révolution permanente •• opposée au ,, socialisme dans un seul pays •• de ... Lénine, que l'on voit déclarer tout de go : << A I'Olre (/\'is, nous sommes incapables de réussir seuls, n'est-ce pas ! Nous en discurions dèjâ al'allt Octobre. Or, moi, j e prétends que 11011 seulement nous pouvons el/lreprelldre la construction du socialisme en Russie, mais que nous pou\'Ons la réussi!: â condirion de bien définir les objecr{{~. les mèrlwdes er les mo1·ens. Tow esr Ici. 11
Tout est là. en effet, et le tour est joué. Cette pièce si visiblement inspirée donne de l'histoire la version du premier stalinisme : celui de 1924-1928.
En ce qui concerne Trotsky : ce ne fut jamais un bolchevik. Bien plus, cet individualiste était redoutable. non seulement par ses improvisations aventuristes mais surtout par ses rêveries d'intellectuel cosmopolite, étranger au peuple russe.
Il n ·y a plus de quoi condamner un homme à mort. mais pas de quoi non plus le réhabiliter. D'autant que le reste de son histoire n'a pas beaucoup d'intérêt. Le moment de la pièce est judicieusement choisi . C'est le seul où il met Lénine en minorité, et dans une affaire où aucune voie n'allait de soi. Et 1 'armée rouge ? Chatrov ne l'a pas oubliée. Lénine dit à Sverdlov : «Il esr urgenr de créer lille armée. L'armée rouge. Prépare::. donc un décret 11. En somme, Trotsky n'aura plus qu'à être le simple exécutant de ce décret. Et plus tard encore, expulsé d'URSS où il n'avait à opposer à Staline que sa ,, révolution permanente ,, dont on nous a montré qu'elle était à la fois idéaliste et non russe, il ne fera pas ainsi partie des victimes de la grande terreur. Son cas devient un non-problème.
La seule différence entre ce ravalement historique et son édification des années vingt, c'est que Staline est maintenant renvoyé dos à dos avec Trotsky. La pièce souligne l'inculture de l'ex-séminariste géorgien, son incompréhension et sa sous-estimation de la révolution mondiale (l'inverse exact de Trotsky) , sa brutalité, sa ruse et même sa manière de mettre ses pairs en situation hu mi liante (il fait marcher Boukharine sur les mains ; clin d'œil en direction de Khrouchtchev qui raconta que Staline le faisait danser à la fin de leurs orgies du Kremlin). Ce Boukharine, précisément, dont une autre pièce, de Fédor Bourlatsky, autre porte-parole littéraire de Gorbatchev 2 met en évidence les idées gradualistes de socialisation opposées à la collectivisation forcée de Staline.
Boukharine, l'ex <<enfant chéri du parti ••, condamné comme complice de Trotsky dans le projet de renversement du pouvoir soviétique et de démantèlement de l'URSS au profit des puissances fascistes, lui peut être réhabilité parce que, contre Staline, il fut, dans la réalité, l'homme de la poursuite de la NEP dont le souvenir, embelli. est pour Gorbatchev comme un précédent de son cours de réforme.
La pièce de Chatrov montre que Lénine n'avait pas de sucesseurs à sa taille, et que les oppositions de ceux-ci ne pouvaient qu'aboutir aux pires gâchis. Mais, dans ces luttes, ceux qui restèrent sur la scène russe ne sont pas. eux, renvoyés dos à dos. Boukharine était l'Abel et Staline le Caïn de l'Adam de la Révolution. C'est celui-là. et les médiocres aussi, qu'il s'agit de réhabiliter en révisant les procès de Moscou de 1936 à 1938.
Mais. nous dira-t-on. est-il possible d'écrêter seulement le mur de la falsification ? A quelle brique s'arrêter? La vérité se divise mal. Si les documents ressortent, si les bouches s'ouvrent, pourra-t-on limiter le mouvement?
Trotsky (et Léon Sêdov. son fils, et le mouvement trotskyste de la IV e 1 nternationale) était le grand accusé absent des procès de Moscou. Peut-on réviser ces procès sans laver aussi le " condamné par contumace ,, de ses crimes imaginaires ?
Il n'est pas niable qu'en s'engageant dans sa révision de la révision de l'histoire, Gorbatchev prend des risques. Déjà, des '' incontrôlés ,, vont plus loin que ne le voudrait le plan de glasnosr idéologique, et c'est ce qui explique les contre-feux et les protestations des ''· conservateurs ••.
Ce que l'on ne sait pas, c'est le degré de solidité des assises politiques et sociales de Gorbatchev.
Ce qui est certain, en revanche. c'est que, jamais, depuis la période de 19 53 à 1964, la lutte n'a êté aussi violente au sein de la Nomenklatura, et surtout dans ses sommets. Dans de tels cas, la possibilité du choix des armes est très relatif. Pour faire bouger l'énorme et pesante machine, il faut mettre en œuvre des forces considérables. C'est là ce qui a mis Gorbatchev dans l'obligation d'être hardi et donc de prendre des risques. Risques, sur deux fronts : sur l'un, risque d'être écrasé, comme le fut Khrouchtchev. par l'énorme machine bureaucratique dont il sape l'une des bases ; sur l'autre, d'être remis en question ainsi que tout le système par la remise en marche révolutionnaire de la société soviétique, ce géant endormi.
La voie de la réforme gorbatchévienne est aussi étroite que l'interprétation historique qui l'orchestre. Et c'est sur cette voie que se dresse le spectre de Trotsky, qui ne peut que faire trébucher le meilleur des bureaucrates.
Trotsky n'est donc pas réhabilitable. CQFD.
Michel Lequenne 1. Le premier acte de la pièce est paru dans le numéro spécial des Temps modemes de juilletaoùt-septembre 1987. " L'URSS en transparence "· Elle est parue dans No n M ir en avril dernier. Mik haïl Chatrov a aussi ècrit. entre autres pieces sur des thèmes historiques. la Dicrmure de lu col/scit•lfCe. procès imaginaire fait à Lénine, mais qui vise en rèalitè Staline et le stalinisme. Cette pièce. jouèe à Moscou. y fait sensation. 2. Cite par Ernest Mandel. dans son article " Glasnost dans l'histoire ? Debat sur les réhabilitations "· in f 11precnr. 11° 25 1. du 19 octobre. La pièce est parue dans la Lirerawmaiil ga::era du 22 juillet 198 7.