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LIVRES

« Les Théories des crises économiques »

· Critique communiste, n° 69, décembre 1987 · p. 33-34 · 1 732 mots

A propos d'un livre de Bernard Rosier*

<< Les Théories des crises économiques>>

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ES soubresauts des marchés financiers viennent de rappeler l'instabilité fondamentale de la situation actuelle des économies capitalistes : le livre de Bernard Rosier sur les théories des crises tombe donc à point nommé.

Ce livre s'ajoute à plusieurs ouvrages antérieurs et notamment à Rythmes économiques, crise et changement social. Une perspective historique (éditions La Découverte, 1983), écrit avec Pierre Dockés, qui constitue une des analyses les plus intéressantes de la crise et des cycles économiques publiées en France dans les dernières années. Se réclamant d'un marxisme vivant, et intégrant aussi bien (avec certaines nuances) les apports d'Ernest Mandel dans l'analyse des ondes longues du capitalisme que ceux de l'école de la régulation 1, B. Rosier et P. Dockés ont produit une synthèse qui, sur bien des points, est assez proche des réflexions de notre courant (cf les Lendemains de la crise, 1984, et plus récemment, la Crise, les Crises, l'Enjeu, collection Racines, La Brèche, 1987).

Le livre de B. Rosier que nous présentons aujourd'hui est de dimension plus réduite (une centaine de pages) et vise à faire le point sur les réflexions des différentes écoles de pensée économiques à propos des crises. Il montre la liaison entre l'observation des faits et la progression de l'analyse des fluctuations économiques : dés le milieu du XlX'siécle, les crises périodiques ont commencé à être analysées par les économistes (notamment par Marx), mais il faudra attendre le début du xx'siécle (et donc plusieurs décennies d'évolution du capitalisme) pour que s'impose progressivement l'idée des ondes longues. En résumant schématiquement les choses, on peut dire que deux types de fluctuations rythment l'histoire du capitalisme depuis deux siècles : les cycles courts (reprise-expansion-crise-dépression ou récession) et les ondes longues pluri-annuelles avec deux phases : expansive, où la croissance moyenne est plus forte et les dépressions moins accentuées, récessives, où les tendances inverses prédominent.

Les différentes grandes écoles de pensée économique apparaissent inégalement armées pour expliquer cette réalité et l'auteur a raison de souligner l'incapacité fon-

Henri WILNO damentale de l'école libérale néo-classique à intégrer la notion de crise. Pour qui croit à l'harmonie fondamentale de la vie économique grâce au libre jeu des lois du marché 2, il ne peut exister de période où les ressources productives sont sous-employées, où les chômeurs se multiplient. Si cela se produit, la seule explication est à rechercher dans des éléments perturbateurs extérieurs à un système qui par lui-même ne peut que bien fonctionner : « rigidités », trop grand pouvoir des syndicats, choc pétrolier, etc. Le retour en force des théories libérales depuis une dizaine d'années ne tient en aucune façon à leur capacité à expliquer la crise mais plutôt aux échecs des solutions keynésiennes nationales. Face à la crise des années trente, les différentes bourgeoisies avaient fini par adopter des politiques économiques basées sur une plus grande intervention de l'Etat, auxquelles l'oeuvre de Keynes a fourni une justification théorique.

Contrairement aux thèses néo-classiques, le schéma keynésien intègre la possibilité d'équilibres de sous-emploi, c'est-à-dire le fait que l'économie capitaliste peut connaître des situations durables de sous-utilisation des équipements, de chômage de masse ... Pour Keynes, toute production ne trouve pas forcément un débouché et les décisions des capitalistes basées sur des anticipations erronées de la demande et des profits sont susceptibles de conduire à l'apparition de situations de surproduction ; une action volontaire de l'Etat sur l'économie peut donc être nécessaire pour revenir à la croissance. Donnant un rôle central à l'Etat et aux organismes para-étatiques (protection sociale) dans la conduite de l'économie, les politiques keynésiennes se sont notamment heurtées à partir des années soixante au caractère de plus en plus transnational du capital.

L'auteur montre bien l'adéquation entre la démarche marxiste qui refuse les catégories économiques hors de l'histoire et des classes sociales, et l'analyse des fluctuations du capitalisme. Dans l'oeuvre de Marx, on trouve à la fois la démonstration des contradictions insolubles sur le long terme du système capitaliste et celle de sa capacité à fonctionner malgré ces contradictions. Même si les économistes de l'« école » de la

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régulation apparaissent, pour la plupart, de plus en plus soucieux de se démarquer du marxisme, c'est, au départ, l'utilisation d'une démarche proche de celui-ci qui leur a permis de dégager d'intéressants instruments d'analyse des années d'expansion et des causes de la crise actuelle. Il est en effet décisif d'être capable de lier les deux aspects : nul ne peut prétendre avoir fourni une explication convaincante des racines de la crise si, dans le même temps, il ne rend pas compte des raisons de la longue phase de croissance d'aprés-guerre. Certains marxistes dogmatiques ont pu ou peuvent encore se montrer incapables d'apporter des éléments de réponses intégrant l'ensemble des évolutions du capitalisme de la derniére période, mais on ne peut, à notre sens, étendre cette critique à tous ceux qui se revendiquent du marxisme et notamment à notre courant (même s'il est nécessaire de progresser sur divers points, au besoin en intégrant certains apports des régulationnistes). En fait, le débat essentiel paraît tourner autour de la sortie de crise : les tenants de l'« école>> de la régulation scrutent la réalité à la recherche des « compromis sociaux >> supposés préfigurer l'avenir (qui, pour beaucoup d'entre eux, ne peut que s'inscrire dans le cadre du capitalisme, considéré comme un << horizon indépassable>> pour notre époque) et dénoncent les

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Henri Wilno * Les Théories des crises économiques, Bernard Rosier, collection Repères, éditions La Découverte.

1. Voir Catherine Veria, « Régularités et crises du capitalisme », in la Crise, les Crises, l'Enjeu, La Brèche, 1987.

2. Un des principaux postulats des néo-classiques est la « loi » des débouchés formulée par l'économiste français Jean-Baptiste Say en 1803 et que l'on peut résumer par la formule suivante : « Tolite production crée sa propre demande. 11 S'il est exact qu'une entreprise en fabriquant un produit distribue en même temps des revenus (salaires, dividendes, intérêts) qui seront ensuite dépensés pour acheter des biens, il est facile de comprendre que l'ajustement offre-demande n'est pas automatique ni globalement, ni sectoriellement (décalage dans le temps entre la perception d'un revenu et son utilisation pour la consommation et surtout l'investissement, possibilité de déséquilibre entre le secteur des biens de consommation et celui des biens d'investissements, etc.) .

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