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OUR beaucoup de marxistes, le nom d'Héraclite n'évoque qu'un père lointain et très abstrait de la dialectique, généralité qui vaut d'ailleurs mieux que le cliché ancien, dû à Lucien de Samosate, du " philosophe qui pleure " opposé à Démocrite, le " philosophe qui rit ". Celui qui, à partir de cela, s'est avisé de lire la traduction des courts fragments qui nous restent d'Héraclite (selon les " éditeurs ", entre cent trente-cinq et cent soixante et un), tels qu'ils étaient fournis par Jean Voilquin \ par Yves Battistini 2 , voire dans l'ancienne édition de Maurice Solovine 3 , risquait fort d'être déçu ou dérouté : quelques généralités répétées sur la fluidité universelle, d'autres, à allure d'aphorismes banals, d'autres enfin, bizarres, voire apparemment absurdes.
Les Anciens l'appelaient Héraclite l'obscur. Et le fait est que ceux mêmes qui lirent son livre le disaient " difficile à comprendre et à expliquer " , selon les mots de la lettre apocryphe attribuée au roi Darius par Diogène Laërce 4 • Qu'un exemplaire unique de ce livre ait été détruit dans l'incendie du temple d'Ephèse allumé par Erostrate, ou que ce soit le désintérêt pour un ouvrage que l'on ne comprenait plus et/ou dont ce qu'on en comprenait sentait le soufre (en particulier pour les chrétiens des premiers siècles) qui l'ait fait négliger par nos intermédiaires arabes et byzantins, toujours est-il que ce qui reste de ce philosophe ressemble à ces fragments de statues que les archéologues distribuent selon leur plus ou moins bonne inspiration dans un espace vide selon une hypothétique disposition de l'œuvre entière et dont on ne peut que deviner qu'elle était majestueuse. Diogène Laërce, au m• siècle de notre ère, ne le connaissait que par ouï-dire et ne sait pas si son titre était les Muses, De la nature, Un bon gouvernail pour le voyage de la vie, Science des mœurs ou Explication de l'ordre des choses. Mais il affirme qu'il était divisé en trois parties : sur le tout, sur la politique et sur la théologie, ce qui est plausible.
Par rapport à tout ce qui précède, l'édition des Fràgments qu'a donnée Maurice Conche en 1986 5 est révolutionnaire. On peut dire qu'il est à Héraclite ce que Cuvier a été à la faune fossile. Il restaure le sens total du livre perdu par un prodigieux travail d'intellection mené par tous les moyens de la philologie, de la critique historique du texte des sources ainsi que des commentaires de ses devanciers, mais surtout, en partant de l'a priori de la logique et de la cohérence de la pensée héraclitéenne. Le résultat est impressionnant.
Tout à coup, Héraclite l'obscur devient Héraclite le lumineux, un pré-Hegel (pressenti par Hegel, qui avait dit de lui: "Avec Héraclite, la terre est en vue. "), d'une hauteur de vue sans précédent et, pendant plus d'un millénaire après lui, sans égal. Restitué par Maurice Conche, Héraclite s'élève comme le plus grand philosophe de l'Antiquité, le seul peut-être dont le message puisse porter jusqu'à nous. Et qu'un tel enseignement nous vienne de si loin fait à nouveau s'écrier " Miracle! "
Mais, pour les matérialistes, les miracles doivent s'expliquer. Ce qu'on a appelé le "miracle grec" s'applique, comme l'écrit Jean Voilquin, aux " immenses progrès que le peuple grec, particulièrement doué, a fait faire à la pensée humaine ". Ce progrès est surtout manifesté par la pensée des philosophes dits " présocratiques ", surgis brusquement entre la moitié du v1• siècle et celle du Ve siècle avant notre ère. Bien qu'elle ne soit pas évidemment sans sources, ce qui lui donne son caractère de " miracle " consiste en cela qu'elle constitue pour la pensée un véritable saut qualitatif. Ce n'est pas pour rien qu'on appelle aussi ces philosophes des " physiciens ". En effet, même si les dieux ont encore une place dans les systèmes de la plupart d'entre eux, ces dieux ne sont plus les créateurs et moteurs du monde, et cette rupture est sans doute la plus importante dans l'histoire de la pensée humaine. Les systèmes de ces philosphes tentent tous de fonder une conception rationnelle du monde, en général par une dynamique de trois ou quatre éléments matériels (eau, terre, air, feu) qui vont subsister dans les théories physiques du monde occidental jusqu'à la veille des temps modernes. Ce qui stupéfie chez ces philosophes, c'est la
Vaisseaux de guerre sous voiles. Coupe attique à figures noires. (Musée du Louvre.)
profondeur de leurs intuitions et déductions, alors qu'ils ne disposaient que des plus rudimentaires outils d'expérimentation et de la plus balbutiante des sciences objectives. Il y a fallu que la pensée soit " libérée " de la plupart des craintes et contraintes qui pesaient sur l'espèce humaine depuis sa naissance. Et cette " libération ", elle est la conséquence du bref moment d'essor, grâce à une quantité d'éléments favorables accordés par l'histoire, d'une société harmonieuse en ses contradictions, de collectivités de taille modérée, de cités non-séparées de la campagne, mais en équilibre avec elle, où le développement des forces productives - en particulier de la métallurgie - a fourni la production de surplus libérateurs, où l'invention d'une écriture alphabétique a permis que la culture cesse d'être le privilège d'une élite fermée et où, enfin, la lutte de classes a dégagé une démocratie que ses conflits mêmes maintenaient dynamique 6 •
Tel est le milieu où naît la philosophie. Ou, plus exactement, les philosophies ; car, autre étonnement, c'est que, d'un seul coup, tous les systèmes philosophiques possibles, de l'idéalisme absolu (Parménide) au matérialisme radical (Démocrite), sont conçus, tels que l'on peut dire que l'histoire entière de la philosophie jusqu'à Hegel (voire jusqu'à nos jours, dans la mesure où les philosophies - au sens classique du terme - ont encore des surgeons) ne seront plus que développements et approfondissements de l'une ou l'autre de ces philosophies, ou de leurs combinaison.
Dans ce concert d'esprits prodigieux, Héraclite tient, de longue date, une place à part. Mais, en le dégageant de la gangue des interprétations d'auteurs qui ne le comprenaient pas et en retrouvant la continuité cohérente de sa pensée et, par là même, de toutes ses implications, Maurice Conche, répétons-le, le place au tout premier plan.
L'incompréhension si rapide, immédiate même, et quasi générale d'une pensée si haute pose un problème, dont la solution est peut-être que c'est précisément parce qu'Héraclite s'élevait trop au-dessus de son temps qu'il ne pouvait avoir ni disciples ni postérité. Dans l'ordre des sciences, la même chose n'arriverat-elle pas à Aristarque qui, deux siècles avant notre ère, découvrit l'héliocentrisme.
L'élucidation à laquelle est parvenu Maurice Conche l'a amené à un reclassement des cent trente-six fragments qu'il a reconnus comme authentiques. S'il n'a pu reconstituer le livre perdu, il en replace les pièces de puzzle de telle façon que la dessin de l'ensemble réapparaît, parfaitement lisible, en dépit des vides.
A ce stade, une autre difficulté de lecture subsistait cependant pour les modernes. Héraclite parle un langage de son temps, dans un cadre culturel commun qui n'est plus le nôtre. Un autre aspect du travail de Maurice Conche est l'explicitation des références, directes ou sous-entendues, aux autres philosophes du temps, aux poètes, aux événements politiques, voire à la vie quotidienne et aux mœurs du siècle. Au-delà, la dernière difficulté n'était plus - mais elle était de taille - que la pénétration d'un discours procédant largement par aphorismes, qui n'ont rien d'ésotériques, comme on a pu le croire, mais qui, appartenant à la tradition cultu-
relie grecque du temps, provoque au travail de l'esprit, qu'Héraclite, plus qu'aucun autre, exige pour " réveiller " les " dormants"· Le « logos >> et 1 'univers
Dans son nouvel ordre, Maurice Conche a rassemblé d'abord les fragments où Héraclite oppose son enseignement, dans sa nouveauté absolue, à toute saisie vulgaire du monde, particulière, soumise aux désirs, aux préjugés et aux intérêts immédiats.
Logos est un mot grec dont les traductions possibles sont très variées. Héraclite ne l'emploie qu'au sens de discours vrai, non pas théorie - par nature hypothétique- mais "mise à la lumière "• révélation de la vérité de l'univers. Celle-ci, tout d'abord, semble s'épuiser en se définissant. C'est ce "Tout s'écoule" qui dit la dialectique universelle. Mais il ne s'agit pas, comme en d'autres pensées, d'un constat désabusé de l'impermanence des choses, mais d'une loi dont les implications sont révolutionnaires.
"Tout s'écoule "• donc, voici les dieux -les "immortels" - soumis eux-mêmes à la temporalité : " Ce monde, le même pour tous, ni dieu ni homme ne l'a fait, mais il était toujours, il est et il sera, feu toujours vivant, s'allumant en mesure et s'éteignant en mesure" (fragment 80 7 ). Détrônés, les voici bientôt réduits à n'être plus que la négation des " mortels ", leur rêve de n'être pas " im-mortels " (fragment 106), ou bien fondus en un seul principe, à la fois Zeus et Hadès, la Vie et la Mort, voire le Tout (fragment 111 ), dieu spinozien avant la lettre.
" Tout s'écoule ", et voilà l'immortalité de l'âme niée, et toute l'humanité relativisée. " Tout s'écoule " et toute stabilité de substance disparaît. Le passé n'est plus, l'avenir n'est pas : il n'y a plus qu'un présent en devenir.
En absolue conséquence avec luimême, Héraclite nie tout " arrièremonde"· Tout est donné. Et si la "nature se cache ", si les phénomènes se dérobent, l'intelligence humaine peut débusquer toute réalité. Cependant, Héraclite est critique à l'égard de tous les savoirs - sciences - particuliers, en ce qu'ils sont précisément vues partielles du réel. Il exige de tout savoir le regard du logos qui dit la loi générale de la dialectique universelle. One physique dialectique
"Tout s'écoule "• mais comment? Ni épuisement du monde, ni éternel retour. La dialectique universelle d'Héraclite est balancement des contraires assurant l'équilibre infini de la nature. Sans cesse rompu, l'équilibre se reconstitue par inversion du mouvement. Mais au même niveau. Son mouvement est pendulaire. Ce n'est pas la dialectique hégélienne (et marxiste) où la synthèse est un progrès par rapport à la thèse et à son antithèse dans un mouvement de transformation continue.
Héraclite explicite cette dynamique universelle en une physique des élements dont, pour sa part, il ne retient que trois : le feu, l'eau, la terre, qui se transforment, non de façon cyclique mais dans un mouvement descendant et montant : feu-eau-terre/ terre-eau-feu. Plus de deux mille ans avant Lavoisier, Héraclite aurait pu dire : " Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. " Pour lui, la quantité de matière-énergie reste toujours égale.
Quoi qu'il puisse nous paraître, sa conception des éléments n'a rien de grossier. Elle est interprétation de phénomènes réels dont il saisit la parenté ou la liaison : activité solaire, électricité atmosphérique, cycle biologique de la vie des végétaux, des animaux, de l'homme... dont " les cadavres [sont] à jeter, plus que les fu -miers " (fragment 92).
Dans cette physique, le feu, subtil, est l'élément primordial, parce que le plus incorporel ; et de feu subtil sont constituées les âmes. Etonnante intuition de l'unité énergétique des plus complexes manifestations de la matière. Certes, aller au-delà de telles intuitions -et a fortiori les synthétiser, par exemple avec la théorie ato -mistique de Démocrite- n'était pas possible dans les conditions matérielles de ce temps, et c'est probablement ce qui expli-
que qu'elles n'aient pu survivre, ne pouvant se développer. Il n'en est que plus remarquable de constater l'ampleur des conséquences morales et politiques qu'Héraclite tirait des siennes. ane politique et un humanisme
L'humanité regardée à la lumière du discours vrai sur la dialectique universelle apparaît comme entièrement soumise à sa loi. Point de vue hautain, aristocratique, méprisant pour les petits intérêts vulgaires, tragique, mais dédaigneux même du pessimisme dans l'acceptation souveraine de la loi cosmique en quoi réside la seule Sagesse.
Mais le philosophe n'en déduit pas un mépris du monde (ce qui suppose toujours l'aspiration à un autre monde qui serait meilleur, ne fut-il qu'un nirvana). Au contraire, la vie - fluente, en perpétuel devenir- est la valeur qu'il tend à fonder sur l'ordre même des inévitables contradictions. Réaliste, au sens le plus profond, Héraclite enseigne qu'il n'y a pas de bonheur sans malheur, de satiété sans faim, pas plus que de jour sans nuit ou de sec sans humide. Il est anti-utopiste en ce sens qu'il est inconcevable de viser quelque positif que ce soit privé de négatif. Mais, pour autant, la fatalité de la lutte des principes contraires n'implique pas pour lui une justification de l'excès d'un principe contre l'autre.
Il décèle que la nature ne connaît pas de démesure, parce qu'elle s'autorégule, alors que seule l'humanité s'y adonne. Or, la démesure humaine n'est pas éteinte par le jeu des lois naturelles. C'est à l'homme lui-même de l'éteindre. Cela fonde une véritable " écologie " d'Héraclite qui était contemporain de l'invasion de la Grèce par Xerxès, le coupeur de montagne, l'homme qui jeta un pont sur l'Hellespont (les actuelles Dardanelles) pour réunir l'Asie à l'Europe, images même de la démesure 8 •
Certes, l'opposition des contraires est " guerre ". Et Héraclite croit la guerre nécessaire autant qu'inévitable (comme le croira Hegel), mais, bien au-delà des conditions du temps et des cités de l'Ionie
- dont l'une, Ephèse, est la patrie du philosophe qui ne semble ne l'avoir guère quittée- qui ont à défendre leur indépendance contre l'empire Perse " démesuré ", c'est le principe universel de guerre que vise le philosophe : " Il faut savoir que la guerre est universelle, et la joute justice, et que, engendrées, toutes choses le sont par joute, et par elle nécessitées " (fragment 128). La guerre assimilée à la joute, et d'ailleurs à celle d' agôn (concours, sport, jeu), c'est, en fin de compte, la lutte constitutive sans laquelle les choses se dissoudraient dans le néant de la mort, lutte qui doit être réglée, objet de loi elle-même, à ne pas outrepasser. Même dans le poème d'Homère qui célèbre pourtant une guerre, voire le prototype de la guerre, Athéna arrête Achille, le guerrier en sa démesure, par les mots: "Arrête, ne va pas plus loin. " C'est dire combien nos guerres modernes seraient aux yeux d'Héraclite l'image de la plus effroyable démesure. Sa pensée, sur ce terrain, est encore éclairée par le résultat qu'il assigne à la guerre, au sens propre du mot : " les uns elle les a fait esclaves, les autres libres " (fragment 129). En ces temps sans prisonniers de guerre, le vaincu est voué à l'esclavage. Mais, là, Héraclite touche quelque chose qui ressemble fort à une morale de la lutte sociale, de classe, au travers de la dialectique du maître et de l'esclave : les esclaves ne sont esclaves que par la volonté d'obéir au maître.
Guerre-joute aussi que la lutte des sexes, opposition des principes mâle et femelle ; joute fondamentale même par laquelle toutes les choses sont engendrées. Mais, là encore, Héraclite, seul en ce temps, en cette culture, en sa rigoureuse logique pose l'égalité complémentaire des deux principes complémentaires ; le déséquilibre entre les deux ne pouvant qu'entraîner démesure.
"L'adverse, bénéfique; à partir des différents, le plus bel assemblage "• dit le fragment 116. On voit aisément la portée politique et humaine de ce qui ne nous reste ici que comme adage. Contre les pythagoriciens, Héraclite dit que c'est dans la différence que naît l'harmonie, donc le droit de l'autre. Pas de racisme possible à partir de là, ni même de nationalisme. Autre chose est qu'" il faut que le peuple
combatte pour sa loi -pour celle qui existe- comme pour un rempart" (fragment 58). Comme tant d'autres, ce court fragment va loin. Il substitue les valeurs qui fondent la vie sociale à la matérialité de la protection de la cité elle-même. Au-delà encore, une telle défense de l'identité politique est tournée non seulement contre l'ennemi extérieur, mais aussi contre l'ennemi intérieur.
Il faut s'arrêter à ces conceptions politiques d'Héraclite. D'origine aristocratique, voire royale, et sacerdotale, il a résigné toutes dignités. Il est à la fois adversaire de toute tyrannie comme de la démocratie. Pour lui, le pouvoir et la législation doivent revenir aux " meilleurs ". Mais qu'on ne s'y trompe pas : ce n'est pas le choix d'une classe comme supérieure de naissance. L'esprit de la joute agonistique veut l'égalité des chances dans la lutte. On est au temps de l'ostracisme qui, visant à l'origine à écarter le tyran éventuel, servit bientôt à neutraliser tout adversaire politique. On lit dans le fragment 37 : " Il serait à propos, pour les Ephésiens adultes, de se pendre tous et de laisser la cité aux enfants, eux qui ont banni Hermodore, l'homme d'entre eux le plus capable, disant : que pas un seul de nous ne soit le plus capable, ou, s'il est quelqu'un de tel, que ce soit ailleurs ou parmi d'autres. " (On pense à ce paysan athénien votant l'ostracisme d'Aristide et répondant à la question: " Aristide t'a donc fait du tort. - En rien, je ne le connais même pas ; mais je suis las de l'entendre partout appeler le Juste" 9 .) Pour Héraclite, les inégalités naturelles doivent pouvoir se manifester au plan social et politique, pour le bien même de la cité. Maurice Conche a rapproché du fragment précédent celui (le 36) qui concerne Bias, dont le discours politique n'a pas été entendu de ses concitoyens de l'Ionie. Que disaient donc ces hommes ? Ils parlaient pour l'unité ionienne contre l'offensive d'expansion impérialiste perse. L'égoïsme myope de chaque cité, refusant la résistance unie, les entraîna à tomber les unes après les autres. Resituée dans le temps, l'hostilité d'Héraclite aux démagogues qui flattent l'intérêt à courte vue et l'esprit niveleur du grand nombre, tendant d'ailleurs souvent eux-mêmes à la tyrannie, est justifiée.
Mais qui sont, dans cette conception, les " meilleurs " ? Ceux qui sont capables de penser autrement, du point de vue le plus général, celui de la globalité. Comme affrontement des idées, la démocratie n'est pas récusée par Héraclite, mais exigée. Seulement, il ne lui donne pas ce nom.
De social, l'aristocratisme d'Héraclite se fait philosophique: il s'agit de l'exigence de s'élever au niveau des meilleurs, donc au niveau du discours vrai, en passant par la lutte avec soi-même, l'intériorisation, la forme la plus subtile de la lutte des contraires. "Le manque de foi fuit pour ne pas connaître" (fragment 72) et "L'homme stupide, devant tout discours, demeure frappé d'effroi" (fragment 73). L'homme stupide est ici celui qui recule devant la mise en œuvre des puissances de compréhension qu'il porte en lui. L'enseignement du philosophe, au contraire de la religion , ne va pas dans le sens du désir des hommes, de ce qu'ils croient par éducation, etc., "il oblige celui qui écoute à mettre en question jusqu'au fondement de sa personnalité intellectuelle et morale ". Comment ne pas penser ici au refus d'écoute de l'apport de Marx, de celui de Freud, en leur temps et... en le nôtre.
" Mauvais témoins pour les hommes, les yeux et les oreilles de ceux qui ont des àmes barbares" (fragment 75), ces âmes qui colorent les choses selon les désirs ou les croyances. Héraclite appelle à un effort constant pour s'élever au-dessus de l'intérêt immédiat, du particulier, de la jouissance vulgaire.
S'il condamne les rites archaïques, les bacchanales, ce n'est pas par moralisme, mais comme démesure et ignorance que " c'est le même que Hadès et Dionysos " (fragment 41 ), c'est-à-dire Eros et Thanatos, libido et mort. Et ce n'est pas sans déceler en quoi ces cultes obscènes sont des " remèdes "• spectacles qui libèrent du tort que ce qu'ils représentent nous causerait si nous le pratiquions. Il comprend donc, avant Aristote, le phénomène de la catharsis qui sera quasi oublié dans son importance fondamentale jusqu'à ... Freud.
Au chapitre encore des applications à la vie quotidienne d'une philosophie si générale, retenons le fragment 114, où on lit : "Fatigue, c'est: peiner aux mêmes
tâches et par elles commencer. " La nature de l'homme, comme toute réalité, veut le changement. L'identique que l'homme s'impose - et combien plus qu'on lui impose - l'épuise, opprime sa nature. Commencer y est recommencer. De loin, Héraclite condamne la division du travail modeme.
"De tous les hommes, c'est la part: se connaître" (fragment 60). C'est le " Connais-toi toi-même " du temple d'Apollon à Delphes, mais, avant Socrate, elle ne signifie plus seulement pour Héraclite un " Prends conscience que tu n'es qu'un mortel " mais devient exigence de la prise de conscience de la spécificité humaine, à savoir que l'homme est voué à la connaissance, que la passion de la vérité est la passion propre à l'homme, que, sans la philosophie, il n'y pas d'existence humaine authentique. Quand il écrit : "Je me suis cherché moi-méme " (fragment 61 ), Héraclite dit qu'il n'est ni illuminé ni investi par l'extérieur d'un savoir supra-humain, mais qu'il a réussi à se désaliéner par un effort intellectuel, humain. Sans doute est-il aussi le premier à poser que l'élévation à l'universalité n'est pas une transcendance, mais le résultat d'une action sur soi qui est à la portée de tout humain ; plus, qui est le devoir de tout humain.
Comme individu universel, le philosophe dépasse la condition humaine ordinaire et moyenne. Idéal d'humanité qui rejoint la tension de dépassement de l'humanité telle qu'elle est exigée par Nietzsche (dont ce n'est pas par hasard qu'il fut le premier à reconnaître la primauté philosophique des présocratiques 10 qui écrivait : " L'homme est un pont, l'homme est quelque chose qui doit être dépassé. "
Dans la redécouverte de la dialectique et son développement, au travers de Hegel, par Marx, cette tension vers l'homme désaliéné devient celle de l'homme de la société communiste, sans classes, non pas société de fourmis, comprise comme sans tensions ni luttes, mais comme sans démesure, sans violence de l'homme contre l'homme, sans démesure des rapports de l'homme avec la nature, comme société de la lutte de la vie - dont l'homme doit être le champion - contre la mort ; lutte infinie mais où chaque victoire se suffit à elle-même.
Une seule chose n'a pas de contraire équivalent : c'est la vérité que le faux n'équilibre pas. Car le discours vrai sur le flux éternel et la lutte des contraires, leur combinaison, seul n'appartient pas au flux des choses. Le discours n'est pas une chose dans le tout. Il est hors du tout pour pouvoir dire et dévoiler le Tout.
L'exigence de poser tout objectif humain, toute conduite humaine sous la lumière des lois de la dialectique universelle, n'est-ce pas celle du radicalisme, au sens étymologique de prise des choses à la racine? La valeur de l'enseignement d'Héraclite tient sans doute à ce que sa puissante lumière - dégagée par Maurice Conche des brouillards qui nous en masquaient le plus vif éclat - nous oblige à nous élever sans cesse du particulier, du local, du plus immédiat et du plus bas horizon pour tout re-situer à partir des exigences fondamentales qui valent pour tous, pour le monde, et dont aucune morale politique ne saurait dévier sous peine de démesure et, donc, d'inhumanité.
Michel Lequenne
1 . Les Penseurs grecs avant
Socrate, de Thalès de Milet à
Prodicos, trad., introd. et notes de Jean Voilquin,
Garnier-Flammarion, 1964.
2. Yves Battistini, Trois
Prèsocratiques : Hèraclite,
Parmènide, Empèdocle, collection Idées, Gallimard,
1968.
3 . Maurice Solovine,
Hèraclite d'Ephèse,
Lib. Alcan, 1931 .
4. Diogéne Laërce, Vie, doctrines et sentences des philosophes illustres, tome
2. Garnier-Flammarion,
1965.
5 . Héraclite, Fragments, texte établi, traduit et commenté par Marcel
Conche, collection
Epiméthée, PUF, 1986.
6. Cf. J.-P. Vernant, Mythe et sociètè en Grèce ancienne, collection
Fondations, éd. François
Maspero, 1982.
7. La numérotation des fragments que nous utilisons est celle de Maurice
Conche.
8. Victor Hugo, • traduisant •
Hérodote, peignit de façon saisissante cette démesure dans son poéme de la
Lègende des siècles, les
Trois Cents.
9 . Plutarque, • Aristide •. in
Vie des hommes illustres.
1 O. Cf. F. Nietzsche, la
Naissance de la philosophie à /'èpoque de la tragèdie grecque.