MICHEL LEOUENNE
A huitième année qui s'achève de la guerre d'Afghanistan aura été celle d'un bouleversement de toutes ses données sans que, pourtant, s'ouvre encore vraiment la perspective de la voir finir. Le blocage militaire
Il y a un an, la résistance afghane était en fâcheuse posture. L'armée soviétique avait adapté sa tactique et son armement, et avait porté des coups très durs sur presque tous les fronts, quoique sans résultats décisifs. Cette année, tout a changé.
Désormais, les Afghans - tous les Afghans - sont armés, et solidement, et, surtout, les fameux Stingers américains, efficaces entre les mains des moudjahiddines à 75 % et dont on assure qu'ils ont abattu, dans la dernière période, une moyenne de trois engins volants tous les deux jours, ont fait perdre aux Soviétiques la terrible supériorité que leur donnait la maîtrise du ciel, en particulier avec les hélicoptères lourds dont la précision de frappe et l'aptitude à déplacer des commandos n'importe où en faisaient une arme quasi absolue dans un tel type de guerre. L'effet de choc des Stingers a eu l'effet le plus démoralisant pour l'envahisseur.
Ce rééquilibrage relatif des forces a eu des conséquences considérables. D'abord celle d'une sorte de double " sanctuarisation ". Les forces de l'URSS ne peuvent plus attaquer les bastions de la résistance. Il leur faudrait pour cela risquer de grosses pertes qu'elles ne peuvent se permettre -instruites qu'elles sont par l'expérience américaine au Viêt-nam. Mais, en face, la résistance reste encore divisée en multiples maquis ; la distribution de l'armement est anarchique (des " redistributions .. se font par vente, racket, péages politiques, conditions d'adhésion aux partis); le maintien de rivalités tribales ou ethniques est un obstacle épais à une guerre généralisée. On est encore loin d'une armée de libération nationale. Paradoxalement, même, la meilleure capacité de se défendre partout bloque l'action. Pour des petits maquis, prendre un poste implique des pertes trop lourdes pour un gain qu'il est ensuite impossible de tenir quand viendra la contre-offensive inévitable, puisque qui ne peut avancer doit reculer.
Toutefois, la situation n'est pas restée stationnaire. Les Soviétiques ont dû reserrer leur dispositif sur les trois grandes villes du pays, sur les axes de communication et la frontière soviétique, où ils s'appuient sur une énorme artillerie, montant par ailleurs des embuscades sur les voies de passage en zones désertifiées. Ayant échoué à tenir la frontière pakistanaise, c'est directement le Pakistan qu'ils menacent, maintenant une pression par les bombardements terroristes à haute altitude.
En général, les engagements ont été beaucoup moins nombreux cette année, du fait des pertes en morts, blessés et prisonniers (il y en a maintenant un peu partout en Afghanistan), pertes de plus en plus avouées en URSS. Surtout, pas de grande offensive cette année du type de celles menées naguère contre Massoud.
Ces élements d'échec sont d'autant plus lourds que l'" afghanisation " de la guerre a fait faillite. Si un corps d'officiers afghans a pu être créé, celui-ci n'a pas de troupes et, à chaque engagement, il y a des désertions ; ainsi, en juin-juillet dernier, 50 % des troupes afghanes ont déserté. Nadjibullah a dû reconnaître que son " gouvernement " ne contrôlait que 30 % du territoire. Encore est-ce probablement exagéré.
Si l'on s'en tenait aux seules considérations militaires, ce gel du rapport des forces pourrait durer encore longtemps. Les considérations politiques permettent de déceler des signes dont le développement pourrait faire changer tout le tableau. La conférence de Ghor et le conseil du Nord
La mosaïque de la résistance afghane reste bigarrée, mais c'est une mosaïque qui bouge. Si quantité de secteurs tribaux
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R-•rs peuvent demeurer côte à côte dans leurs vallées, voire s'affronter comme par le passé mais plus dangereusement que jadis parce qu'équipées d'armes modernes, la conscience du caractère funeste de cet archaïsme n'a pas manqué de travailler les esprits, surtout ceux des plus jeunes " commandants " que la guerre a projetés vers un horizon politique plus large.
Ce n'est pas de cette année que datent certaines collaborations militaires de groupes et de formations de localités, d'ethnies et d'affiliations politiques différentes. Cela a particulièrement lieu dans la zone - brûlante - de Kandahar où ces guérillas diverses s'entremêlent, parfois à seulement un quart d'heure de marche de distance de l'une à l'autre, mais se concertent en un Conseil des commandants pour le règlement des conflits et pour l'action en commun contre l'envahisseur.
Le nouveau de cette année se situe toutefois à un niveau très supérieur. Entre le 12 et le 23 juillet dernier, dans la province centrale de Ghor, à trois cents kilomètres de Kaboul, à l'initiative d'lsmaïl Khan qui porte le titre d'émir général des moudjahiddins du Jamiat lslami pour les provinces de Herat, Ghor, Baghdis, Faryab, Farah, Helmand, Kandahar, Urosgan, Wardak, Logar et Kaboul - le plus prestigieux commandant avec Massaud-, s'est réunie une " conférence au sommet " des moudjahiddins de douze provinces, soit mille deux cents personnes opérant sur le centre et le sud-ouest du pays. L'appartenance des participants n'est pas bien connue; la plupart, sans doute, appartenaient au Jamiat, comme lsmaïl Khan lui-même. Mais d'autres appartenances sont mentionnées.
Cette question de l'appartenance politique pose d'ailleurs un problème général. Si la grande majorité, sinon la quasi-totalité, des " commandants" (donc des groupes de combattants) appartiennent à l'un ou l'autre des partis dits de Peshawar -et ne serait-ce que parce que c'est le moyen le plus sûr d'être armé-, cette appartenance n'a rien, la plupart du temps, d'une inféodation, sauf dans le cas du Hezb-é lslami de Gobuldin Hekmakiar, le parti fondamentaliste sunniste, organisé de façon centralisée, aussi étroitement qu'un parti stalinien.
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! Carte tirée de Défis afghans.
Ce caractère " souple " de l'appartenance se manifeste jusque dans la résolution de la conférence de Ghor, par le principe de la primauté politique qu'elle revendique pour le combattant : " 1. Le droit de décider de l'avenir de l'Afghanistan appartient aux héritiers des martyrs et aux moudjahiddins croyants qui sont engagés dans une lutte acharnée sur les champs de bataille et sont prêts au martyr. Personne ne pourra passer outre à ce droit. ( ... ) 15. Il a été décidé de tenir une deuxième conférence dans les six mois pour former le Conseil révolutionnaire suprême de la Jihad, décider de l'avenir du peuple afghan et décider de la réalisation et de la coordination des opérations militaires. ( ... ) 18. Dans toutes les provinces et tous les districts doivent se tenir des conseils et des conférences destinées à choisir des délégués à la seconde conférence. 19. Le Conseil suprême de la Jihad fera pression sur les organisations de moudjahiddins pour qu 'elles parviennent à une véritable unité à l 'extérieur, de telle sorte que des mesures militaires décisives à l'intérieur et des activités politiques à l 'extérieur mènent au retrait complet des troupes russes. "
Bien entendu, la conférence a également discuté des "moyens d'intensifier les opérations coordonnées et générales contre les troupes d'invasion russes dans tout le pays " et des " problèmes sociaux et économiques "• prévu d'installer "des bases comme certains sites stratégiques "• des cours de justice " reconnues par toutes les organisations "• discuté des problèmes médicaux, etc.
Ainsi, à côté de l'Alliance islamique, qui reste un cartel d'organisation politiquement assez impuissant, tant du fait des oppositions qui tendent son unité obligée, que par sa dépendance à l'égard du pouvoir d'accueil pakistanais, c'est bien, en
fait, un autre centre de pouvoir, intérieur, qui tend à se mettre en place.
Regroupement partiel - douze provinces sur vingt-huit-, cette conférence n'est pas le seul. Déjà Massoud avait, voici deux ans, constitué le Conseil d'observation du Nord, regroupant Cinq provinces du Nord plus Parwan et Kapissa jusqu'à Paghman. Premier à avoir " osé " dépasser le stade de la localisation des forces qu'il a rassemblées à partir de la vallée du Panshir, son Conseil du Nord a articulé autant de comités qu'il y a de problèmes à résoudre : politique, militaire, culturel, financier, sanitaire, judiciaire, accompagné du renforcement des administrations correspondantes. Son organisation militaire est, elle, articulée à quatre niveaux, du village, du canton, du district, enfin de groupes centraux, les plus mobiles, auteurs de récentes opérations de Massoud sur les positions soviéto-afghanes de Fakhar, Narhin et, tout dernièrement, de Kalafghan, prise en quarante-cinq minutes au prix seulement de trois blessés (notons au passage que Massoud est le seul commandant à ne pas avoir de Stingers).
La réussite d'un Congrès national de la résistance intérieure serait un élément bouleversant toute la situation de ce pauvre pays ; la meilleure assurance de la possibilité d'une issue positive.
Une telle perspective en inquiète plus d'un, car personne ne peut assurer qu'il réussira à manipuler les combattants. On n'impose pas n'importe quoi à un peuple en armes. Jeu de puissances
L'Afghanistan n'a pas d'alliés. Le Pakistan de Zia a toujours contrôlé son armement. Il s'efforce de garder le contrôle des négociations indirectes de Genève. L'appui qu'il apporte aux partis de l'Alliance islamique est inégal et change selon des calculs politiques très " orientaux ... Les vieilles revendications territoriales qui ont si lontemps opposé les deux pays ne sont qu'en sommeil. Malgré la disproportion démographique (le Pakistan a soixante millions d'habitants alors que l'Afghanistan en comptait dix-sept), le Pakistan craindrait un Afghanistan fort. L'objectif pakistanais pour l'" après-guerre " tend à conserver la situation de tuteur que la guerre lui donne, tout au moins sur les partis. Rien ne viendra de ce pays pour favoriser une expression démocratique du peuple afghan.
Le voisin de l'Ouest est pire. L'Iran khomeiniste avait jusqu'ici tendu à isoler le Hazaradja chiite. Mais cette année, brusquement, l'Iran s'est désinvesti de l'Afghanistan, entraînant un heureux recul de l'influence khomeiniste. Le plus probable est que l'attitude soviétique dans la guerre du Golfe est ce qui explique le revirement iranien envers la cause de son voisin de l'Est. Mais, déjà, l'URSS change encore de politique iranienne, peut-être comme conséquence des négociations Gorbatchev-Reagan . Et Gorbatchev ? Que veut-il? Que peut-il?
Déjà, il y a un an, nous écrivions que Gorbatchev désirait probablement le retrait de l'URSS de sa " plaie ouverte .. afghane, obstacle de poids dans sa politique générale, mais que c'était assurément pour lui une opération des plus difficiles.
La politique afghane de l'URSS est le domaine où le glasnost est le plus ... obsur. Un long séjour de Nadjibullah en URSS, suivi de longues palinodies sur la " réconciliation nationale " n'ont débouché sur rien qui ait fait bouger la situation si peu que ce soit. La reprise des négociations de Genève a vu, à nouveau, les Soviétiques varier sur des possibilités de retrait de leurs troupes, avec entre " sept à douze mois .. , mais ... après la formation d'un gouvernement de réconciliation nationale. C'est dire après ... l'irréalisable, le retrait des troupes soviétiques étant la condition préalable posée par la résistance.
Le resserrement du dispositif militaire soviétique en Afghanistan ne peut pas être considéré comme plus politique que militaire. Cependant, la nécessité militaire peut n'avoir pas été exempte d'arrières-pensées politiques.
Si l'objectif de Gorbatchev est de se retirer sans porter la responsabilité d'une
défaite, J'abandon progressif de son fantoche Nadjibullah à ses propres forces n'est-il pas envisageable? Ce serait, certes, une opération risquée dans ses effets, étant donné que le retrait soviétique signifierait l'effondrement immédiat de son régime Quisling, et qu'il est difficile de savoir quelles conséquences cela pourrait avoir en URSS, non seulement dans J'esprit des masses mais surtout dans l'utilisation que pourraient en faire les adversaires du secrétaire général.
Les opérations politiques de Nadjibullah ressemblent assez bien à des tentatives de parer à une telle éventualité ou, au moins, de tenter d'y faire face. La convocation, les 29 et 30 novembre, de la grande Jirgah de Kaboul tendait à fonder une légitimité proprement afghane à un gouvernement qui avoue par-là même qu'il n'en a aucune, et à opposer cette légitimité à celle que fonderait la conférence prévue à Ghor, c'est-à-dire celle d'un Conseil révolutionnaire suprême de la Jihad. Mais, malgré J'autocritique de la réforrne agraire de 1978 et la référence islamique mise à la nouvelle Constitution qui fait de Nadjibullah le président - pour sept ans ! - de la République d'Afghanistan, cette cérémonie n'a trompé personne alors que, pendant qu'elle se déroulait, les moudjahiddins pouvaient se perrnettre de bombarder Kaboul aux roquettes, que les Soviétiques ne parvenaient pas à lever le siège de Khost, bloqué par la résistance, et qu'un général de J'arrnée afghane, lsmat Muslim, surnommé le Bandit, rallié typique, corrompu jusqu'à la mœlle, engageait, à deux pas de la Jirgah, une bataille contre les forces de sécurité qui devaient J'abattre et massacrer au canon sa petite arrnée privée. De tels signes sont sans équivoque.
Que peut-il bien subsister du PDPA, le parti stalinien afghan ? Sous le règne de Babrak Karrnal, les membres de la tendance Khalk avaient été sévèrement décimés, et certains étaient même passés à la résistance. Sous Nadjibullah, c'est la tendance Parcham qui vient de subir des centaines d'arrestations, suivant l'envoi de Karrnal en URSS et l'attentat à la voiture piégée qui a fait soixante-douze morts et a été attribué à ses partisans.
Les rats quittent le navire, et ceux qui y sont rivés font la chasse au rat. Le pouvoir soviétique sait cela mieux que personne, et on peut aussi supposer qu'il y a comme un signe du désir de retrait dans la publicité que donne la presse d'URSS aux méfaits de la guerre. La Pravda elle-même, avec la grande science du double langage qui distingue la presse stalinienne, nourrit son courrier des lecteurs de lettres qui étalent les plaintes d'anciens combattants d'Afghanistan et de leurs parents et, tout en pointant un index accusateur vers les mauvais citoyens qui n'aident ni n'honorent ces vitcimes de la " guerre internationaliste ., , semble bien préparer le sentiment du " assez comme ça"·
Un médecin a dit à un combattant blessé : " Je ne vous ai pas envoyé en Afghanistan. " Mais on ne nous dit pas quelles circonstances ont amené cette exclamation. Le père d'un sergent de la garde, mort en Afghanistan, a écrit à la Pravda une lettre de vingt-sept pages qui rapporte l'indifférence méprisante des bureaucrates à l'égard de sa perte et de sa douleur, mais aussi - ce qui est intéressant - la discrétion dont on a entouré les obsèques et la tombe de son fils : " Sur la pierre tombale de mon fils, il y a seule-
Les citations et une partie des informations de cet article sont extraites de divers articles de Défis afghans n° 15, novembre 1987.
ment écrit ses dates de naissance et de décès (on peut penser qu'il a été victime d'une bagarre d'ivrognes)... Pourquoi donc on ne doit pas écrire qu'il a péri en accomplissant son devoir internationaliste en Afghanistan? De quoi avons-nous honte?"
Un sapeur, qui a perdu les jambes, la main gauche et est revenu criblé de blessures d'éclats, ayant sauté sur une mine, a eu une crise de nerfs dès qu'il est sorti de l'hôpital : "Au comité militaire, on ne voulait même pas lui parler parce qu'on n'avait pas encore reçu de l'hôpital son livret militaire ; il lui a fallu beaucoup de nerfs pour être repris à son emploi ( ... ) et, tout à coup, tout à fait récemment, les médecins l'ont fait passer du deuxième groupe d'invalidité au troisième ( ... ) et pour son logement la question n'est pas encore résolue, et quand elle sera résolue, on ne sait pas. "
Un autre démobilisé de Sébastopol vit avec sa femme et un petit enfant dans une cuisine d'été. "Au comité de ville, on( ... ) l'a mis sur une liste d'attente pour un logement de coopérative. Mais il n'a pas la possibilité de payer un logement de coopérative, et quand sera-t-il encore disponible. " Ce soldat a " été deux fois blessé en Afghanistan et décoré pour son courage de deux ordres de l'Etoile rouge. "Le journaliste glisse benoîtement : " C'est comme si nous reconnaissions certaines err:eurs que peut-être nous n'avons pas faites. "
On n'en est pas encore à répondre à la question " De quoi avons-nous honte ? " en parlant des villages brûlés, du bétail massacré et de ces enfants aux chairs lacérées, labourées, aux os brisés qu'a vus
Alain de Brures, en août dernier, dans la vallée du Laghman, au nord-est immédiat de Kaboul, où il s'efforce de sauver la terre et les cultures de ceux qui sont accrochés au sol.
Echapper à la honte, au crime de ce piège ? Gorbatchev le peut-il ? Depuis ses étranges vacances où son numéro deux, Ugatchev, a pris le contrepied de sa politique, depuis la contre-offensive où est tombé son meilleur flanc-garde, Eltsine, Gorbatchev a fait un pas en arrière. Guerassimov, chef du département de l'information du ministère des Affaires étrangères, en déclarant le 16 novembre, à Munich, que les troupes soviétiques pourraient se retirer dans un délai de sept à douze mois, allait encore trop loin pour le corps bureaucratique stalinien anti-Gorbatchev. Dès le lendemain, Guerassimov était désavoué : "La position soviétique est bien connue. Elle a été exposée clairement. Il ne s'agit pas seulement d'une question de date ou de délai, mais de la cessation des ingérences dans les affaires afghanes et des garanties contre de futures ingérences. "
Le 10 décembre, au terme de ses entretiens avec Reagan, Gorbatchev confirmait: retrait des troupes soviétiques en un an, voire moins, à condition que les Etat-Unis cessent d'armer les Afghans, en particulier en Stingers. En somme, " livrez les Afghans pieds et poings liés à nos contras bien armés par nous, et nous partirons ".
Pas de règlement en vue, donc. La guerre continue avec sa misère pour les réfugiés, la mort et la ruine pour ceux de l'intérieur.
Michel Lequenne