D'un septennat l'autre ...
Les paradoxes de la cohabitation
FRANCIS SITEL
R
ITUELLEMENT, le 31 décembre au soir, joie obligée et inquiétude refoulée, on s'est congratulé: "Adieu 1987, vive 1988 ! "... 1987, au prisme de la politique française, n'aura été qu'un intermède, celui de la cohabitation menée à terme dans l'attente de la véritable échéance : l'élection présidentielle. Pourtant, quelle année ! Inaugurée par les beaux mouvements de l'hiver, cheminots et instits prenant le relais de la jeunesse, elle s'est conclue par deux événements d'ampleur historique. Le krach boursier, dont l'onde de choc va conduire à une nouvelle récession, ébranlant dans ses tréfonds le système capitaliste et conduisant à une redistribution des cartes loin d'être encore pleinement perceptible. Les négociations soviéto-américaines de désarmement qui, elles-mêmes conséquences des transformations à l'œuvre en URSS, préjugent d'une nouvelle donne mondiale. Tant et si bien que, de Wall Street au Kremlin, l'année écoulée rend imprévisible celle qui s'ouvre.
Ces formidables secousses n'ont pas encore véritablement perturbé le déroulement d'une campagne présidentielle qui reste nvee aux sondages d'opinion. Comme si l'édredon de la cohabitation amortissait les chocs internationaux, l'obsession d'avril-mai 1988 suffisant à occuper toute l'attention de la " classe politique ". Pourtant, même si l'habitude les a déjà estompés, il convient de réaximer les traits déconcertants de l'élection à venir.
La première évidence, paradoxale, de cette élection est la possibilité d'une victoire de Mitterrand le 8 mai prochain. Les sondages font apparaître que telle est la prévision d'une majorité d'électeurs et que le président sortant est le candidat qui peut disposer du plus grand potentiel de voix : 59% selon le sondage IFOP-Libération du 14 décembre 1987 1 •
Cette réalité ne s'inscrit pas dans une continuité qui serait l'acquiescement à la politique défendue par le représentant de la gauche élu en 1981. Mais comme le produit des importants bouleversements politiques qui ont marqué le septennat.
Jean-Luc Parodi, conseiller politique de l'IFOP, les synthétise en quelques chiffres: • Plus de 15,5 millions d'électeurs pour le François Mitterrand de l'alternance en 1981, 12 millions seulement cinq ans plus tard pour la gauche qui l'a soutenu et subit l'un des plus grands revers de son histoire sous la v• République, 15 à 16 millions à nouveau pour le président sortant si l'on en croit les simulations publiées depuis des mois, jamais les flux et les reflux électoraux n'auront été aussi importants. C'est probablement près d'un cinquième de l'électorat français qui a ainsi modulé son vote dans la période récente 2 . "
Son éventuel succès signifiera que Mitterrand sort gagnant de l'épreuve, éminement paradoxale elle aussi, de la cohabitation. Cette mission apparemment impossible : vivre et mener à terme la dualité des pouvoirs institutionnels inaugurée en mars 1986. Quelle que soit sa décision finale, qui ne semble plus faire de doute, le fait même qu'il puisse être candidat signe cette victoire. Le fringant favori des sondages a su moins résister à l'usure du temps que tourner la page de l'échec de l'Union de la gauche et de ses promesses flétries. Il sera jugé non à l'aune des désillusions d'hier mais en fonction de la mutation, opérée à travers la cohabitation, qui situe la gauche socialiste comme recours pour rejeter la droite. Autant 1981 a été le fruit tardif du long travail d'une volonté de changement, que l'Union de la gauche après l'avoir déviée a cristallisée, autant 1988 sera l'hybride imprévisible de cette expérience inédite de la cohabitation. Celle de la concurrence, en un cadre commun, d'une gauche recentrée et d'une droite écartelée.
Ce cadre commun, qui a rendu possible la cohabitation, celle-ci à son tour le confortant, signifie un formidable rétrécissement de la politique institutionnalisée. La droite conservatrice et la gauche social-démocrate, qui sont censées représenter 80 % du corps électoral, convergent sur l'essentiel en ce qui concerne les institutions, la politique militaire et internationale
Mitterrand · 0 « Celui qui a la responsabilité ultime de l'emploi de nos armes et, par-là, de la décision dont dépend le sort du pays, c'est le chef de l'Etat. • "L'unité du commandement, qui n'appartient qu'au seul président de la République • ...
A la question soulignant que pour l'essentiel la politique étrangère de la France se poursuit avec les mêmes orientations et le même dessein, réponse : " Oui, sur les grandes questions, politique européenne, · Alliance atlantique, relations avec l'Union soviétique, politique arabe - et particulièrement au Maghreb - politique méditerranéenne, politique africaine, le dessein n'a pas changé. Avec des inflexions, de ci, de là, bien entendu. Un peu plus d'Europe, un peu moins d'Europe, etc. Quant au tiers monde, au-delà des mots, il n'y a pas eu de contreépreuve évidente. • " Je ne me plains pas quand je vois le Premier ministre, comme le faisaient ses prédécesseurs, développer avec beaucoup de dynamisme la politique qui me convient. • 0 " Je ne suis et ne veux être responsable que des actes dontje prends l'initiative ou que j'approuve. •
François MitterréWd répondant aux questions d'Alain Duhamel, in le
Point n° 738, du 10 novembre 1986 et les grandes orientations économiques. Ce qu'il est convenu d'appeler " consensus». On nouveau paysage politique
Le souci de la " continuité de l'Etat » et le sens de " l'intérêt national » - qui oblige à défendre les " intérêts français dans le monde » et à assurer la " modernisation » de l'économie française- constituent aujourd'hui le patrimoine commun des forces politiques, de gauche et de droite, qui peuvent prétendre à la gestion gouvernementale.
La transformation de Mitterrand et, dans son sillage, du Parti socialiste est ce déplacement qui, de la promesse du " changement », a conduit à rallier explicitement les exigences d'ordre, de domination impérialiste et de compétitivité capitaliste de la bourgeoisie française. La fameuse prise en compte du " réalisme », c'est l'appel fait au " peuple de gauche » de restreindre le champ de sa vision politique aux seuls choix entre diverses variantes d'une politique obéissant aux mêmes principes fondamentaux.
Nul doute que la bourgeoisie, en tant que classe, au-delà de ses propres divisions politiciennes et, surtout, de sa massive reconnaissance de la droite comme son représentant légitime, a su prendre la mesure de cette réalité politique nouvelle : l'important renfort que lui apportait une social-démocratie qui, se convertissant officiellement à ses propres valeurs, légitimait celles-ci et écartait durablement toute menace de bouleversement. Qui se permettrait de contester des institutions ayant si bien résisté aux épreuves de l'alternance et de la cohabitation qu'elles s'avèrent susceptibles de tolérer, demain, un second septennat de Mitterrand ? Qui pourrait critiquer une politique internationale dont la continuité, de De Gaulle à Mitterrand, est revendiquée aussi bien à gauche qu'à droite ? Qui oserait s'attaquer à une politique économique capitaliste dont, de part et d'autre, on s'est évertué à convaincre qu'elle était la seule possible?
Voilà pourquoi, relativement rapidement après le choc de 1981, la bourgeoisie a opté pour le strict respect des calendriers électoraux et de la lettre des institutions. Elle ne peut, aujourd'hui, que se féliciter de ce choix, à la veille d'une nouvelle échéance dont elle sait que le résultat final, quel qu'il soit, ne débouchera sur aucun bouleversement susceptible de l'inquiéter. Les enquêtes d'opinion menées auprès du patronat français sont, de ce point de vue, parfaitement éclairantes 3 . Le deal conflictuel
L'étrange partie de la cohabitation, pour être engagée entre Chirac et Mitterrand, Barre se confinant au rôle du mort, supposait, outre un aécord sur l'essentiel - les grandes orientations économiques et internationales-, un partage des domaines de compétence.
L'habileté de Mitterrand a consisté, dès avant mars 1986, à interpréter les prérogatives que donnent au président les institutions, afin de délimiter souverainement ceux-ci. A lui le "domaine réservé» de la politique internationale et militaire, le Premier ministre devant se cantonner à donner son avis et à appliquer les orientations élyséennes. A Chirac la " politique intérieure ", économie et sécurité, le président dégageant toute responsabilité à cet égard et se réservant seulement le droit d'intervenir en tant que gardien des " valeurs » nationales et protecteur des " acquis sociaux " du septennat. C'était le respect du suffrage populaire, sans l'inertie ; l'interprétation de la Constitution, dans la continuité. Qu'on se souvienne de l'entretien donné au Point le 10 novembre 1986, véritable discours du trône, dans lequel Mitterrand s'affirmait avec pompe et éclat comme d'une part seul responsable de la politique militaire et internationale de la France et, d'autre part, récusant toute cogestion de la politique intérieure.
Ceux qui ont cru, tel Chirac, que Mitterrand allait vite se trouver réduit au rang de roi soliveau avaient sans doute mal vu le piège d'une partie qui allait vite s'avérer fort inégale.
Le Premier ministre et le gouvernement, tout d'abord, se sont trouvés en
·' porte-à-faux dès lors qu'ils étaient maintenus en respect sur toutes les questions internationales. Alors que l'impérialisme français se trouvait engagé militairement au Tchad et dans le golfe Persique, et que le sort du monde se décide dans les grandes négociations internationales, une " représentation de la France " incarnée en son président ne pouvait que rejeter Chirac au second plan. Et le mettre en déséquilibre puisque contraint d'approuver, souvent avec emphase, la politique présidentielle.
Souverain en ses terres du " consensus ", Mitterrand a eu toute latitude pour pousser des incursions non moins foudroyantes que ravageuses dans le domaine gouvernemental. Ses rappels à l'ordre et ses démarcations revenaient à marquer Chirac, soulignant ses faux pas et préparant les bilans. Sur les privatisations, la Kanaky, l'intransigeance face aux mouvements de l'hiver, le code de la nationalité, la CNCL, le statut de Renault. .. Mitterrand a égréné ses avertissements sans frais qui, le profilant comme défenseur des libertés et des acquis sociaux, dessinait en contrepoint la menace d'une droite laissée libre de ses faits et gestes.
Ainsi Mitterrand a progressivement reconquis une popularité perdue depuis la fin de "l'état de grâce"· Celle de l'homme d'Etat, mûr et sage, soucieux des libertés publiques, gardien des valeurs républicaines, restant quelque part homme de gauche, qui sait préserver la nation des excès d'un gouvernement mal dégrossi de ses velléités de revanche sociale. Les échecs de Chirac
Tandis qu'à l'ombre de la cohabitation Mitterrand· recomposait son image, Chirac voyait la sienne s'affaiblir et se brouiller. Résultat d'un triple échec.
Il paye tout d'abord la contradiction originaire de son accession au gouvernement. Il se trouvait en effet contraint d'accepter le cadre de la cohabitation, donc de respecter et certaines des prérogatives présidentielles et certains des " acquis sociaux " du régime, c'est-à-dire, explicitement ou non, d'approuver pour une part la politique de Mitterrand et de ses prédécesseurs à Matignon. Or, soit aveuglement,
T \lOU~ DEUX, ÇA VA ? soit volonté de compenser ce handicap, il a formé un gouvernement très étriqué dans sa composition et très réactionaire dans son programme et son image de marque. Marginalisant l'UDF, s'entourant des ultra-libéraux de la " bande à Léotard ", donnant la place d'honneur à Pasqua-Pandraud , multipliant les mesures spectaculaires pour satisfaire les bas instincts des privilégiés et des plus rétrogrades, il est vite apparu comme principalement soucieux de brader le secteur nationalisé, à commencer par la télévision, et de chasser sur les terres du Front national...
Or ses concessions répétées aux électeurs de Le Pen, en matière de chauvinisme, de racisme anti-immigrés, de démagogie sécuritaire, si elles lui aliénaient une partie de l'électorat modéré, ne lui permettaient pas de mordre sur celui de l'extrême-droite. C'était-- redonner un espace au PS qui, " avec le président ", pouvait faire entendre sa différence face à cette politique rétrograde et brutale, sans pour autant colmater les brèches ouvertes sur sa droite.
Mais ces faux pas politiques renvoient eux-mêmes à une erreur de perspective plus fondamentale, révélée en pleine lumière lorsque le gouvernement Chirac s'est trouvé heurté de plein fouet par le soulèvement de la jeunesse qui eut pu l'emporter. De façon imprévue et soudaine, le néo-libéralisme, seule référence économico-idéologique de la nouvelle majorité, trouvait ses limites ... Ce qu'elle avait cru être ses marges de manœuvre pour conformer brutalement la société aux impératifs d'un capitalisme en crise s'avérait alors n'être que sa propre inadaptation à la réalité, son aveuglement aux rapports de forces sociaux profonds.
Chirac et la politique étrangère
• Comme nous avons la chance d 'avoir en France un accord général s ur ces questions, il n'y a pas eu de difficultés entre le gouvernement et le président. Cette situation a permis de bien marquer à l'extérieur que la France parlait d'une mêm e voix et, par conséquent, de renforcer chez nos partenaires l'idée que, grâce à ce consensus, les engagements pris par notre pays ne risquent pas d'être remis en cause par l'alternance naturelle dans une démocratie. •
" J e pourrais citer bien des situations où la réaction du président de la République et la mienne étaient spontanément identiques. Je n 'ai pas observé de cas où elles étaient divergentes. •
" M.Chirac expose au
Monde sa politique étrangère ", in le Monde du 8 juillet 1987.
Quant au krach boursier, si ses effets n'ont pas fini de démanteler un néo-libéralisme hier triomphant, il a suffi à volatiliser le seul atout que conservait le gouvernement: une politique de privatisation rondement menée et juteuse à souhait. Les lampions du capitalisme populaire ont fait long feu. Balladur ne sera pas le brillant faire-valoir dont Chirac aura bien besoin lorsqu'il va lui falloir tirer le bilan de ses deux années de politique gouvernementale.
Dans la mesure où Chirac s'est fait le porte-étendard du néo-libéralisme reaganien, la crise actuelle, qui signe l'échec historique de cette idéologie, pourrait signifier sa mise en faillite pure et simple. Le gouvernement socialiste s'est lui-même trop compromis dans une politique économique de la même eau pour que la note finale soit aussi clairement présentée à Chirac. Barre, par ses critiques en demi-teinte, n'est pas le plus mal placé pour tirer son épingle du gâchis néo-libéral.
Ainsi les chances de Mitterrand ne sont pas à la mesure des échecs de Chirac. Et même l'ampleur de ces derniers recèle des effets pervers qui sont de mettre Barre en position vraisemblable de challenger. Bien que Barre, à la différence de Chirac avec le RPR, ne s'appuie pas sur un puissant appareil, il dispose d'atouts qui peuvent, dans ce contexte, être électoralement décisifs.
Il a su, par son art du mutisme bougon et des petites phrases creuses, se mettre en réserve. En réserve de la cohabitation, dont chacun sait qu'il l'a condamnée, sans y faire obstacle. En réserve du libéralisme puisque, sans s'y opposer, il s'en est démarqué, pointant chez ses partenaires RPR une hâte excessive à privatiser et une outrance condamnable dans le prétendu désengagement de l'Etat. Quant à sa grande discrétion au regard des problèmes soulevés par le Front national, elle l'autorise à ratisser large : il réussit le tour de force de mieux séduire que Chirac l'électorat centriste tout en profitant plus largement que lui des reports de voix lepénistes au second tour. Bref, le plus doué des deux en matière de duplicité, il apparaît porteur de ces ambiguïtés qui font gagner une élection présidentielle.
D'où cet avertissement dont témoignent les sondages : pour Mitterrand, un duel avec Barre serait plus aléatoire qu'avec Chirac.
Telles sont les limites des gains de Mitterrand qui, faute d'une relève crédible à gauche, semblent en outre ne pouvoir être capitalisés que par lui-même. Sa stratégie, d'un présidentialisme chimiquement pur, et donc personnalisée à l'extrême, a exercé un effet de souffle créant le vide autour de lui. Le PS, réduit à survivre dans l'ombre du président, se verrait bien en peine de faire surgir un présidentiable légitime si besoin était. Hormis Rocard, systématiquement déprécié et pour le moins excentré par rapport au parti, la cohorte des candidats à la candidature se presse davantage afin de prendre date que pour saisir un relais à l'évidence trop lourd en des mains si fragiles ... Situation qui pourrait vite prêter au ridicule si elle ne renvoyait à un problème plus fondamental : l'impuissance à avancer un quelconque programme politique 4 • Et ce, à un moment où, compte tenu de l'aggravation de la situation économique, le débat politique va se déplacer et les enjeux sociaux revenir au premier plan. Ainsi que l'épineuse question de la sortie de la cohabitation. La cohabitation chrysalide
Nul ne sait précisément quelles métamorphoses, aussi inquiétantes que troubles, se sont opérées au long de ces deux dernières années dans le cocon cohabitationniste. Mais il est sûr qu'elles sont à l'œuvre. Avec l'instauration de la fausse proportionnelle à un tour, puis avec la " coexistence institutionnelle .. , Mitterrand a engagé une réforme en profondeur de la pratique des institutions. Celle-ci tend à briser la rigidité existant depuis de Gaulle qui veut qu'au président corresponde un parti majoritaire, dominant à la fois l'Assemblée, sans craindre de l'étouffer, et la coalition qu'il dirige, au risque d'entretenir de redoutables frustrations. C'est ainsi que la bipolarisation extrême qui a marqué l'histoire de la y• République a parfois conduit à ce que, paradoxalement, les divisions internes de chaque camp fassent la décision . Par exemple en 1978, avec la
rupture de l'Union de la gauche, en 1974, avec le ralliement de Chirac à Giscard, et même en 1981 avec le peu d'enthousiasme de celui-là à soutenir celui-ci.
La cohabitation dessine la possibilité d'une fluidité parlementaire qui n'oblige plus le président à s'appuyer sur un " parti godillot " pour soumettre à sa férule une " majorité parlementaire " coïncidant nécessairement avec la "majorité présidentielle" · En ce sens, l'enjeu de la pratique instaurée avec la cohabitation est bien de créer le cadre rendant possible une majorité d'un type nouveau. Celle qu'appellent de leurs vœux les membres de l'UDF qui ne cachent pas qu'ils se sentent plus enclins à des alliances avec le PS qu'avec des RPR aux penchants lepénistes. Celle que revendique un Delors lorsqu'il suggère des offres de service à Barre. Celle qu'on voit se dessiner dans les conseils régionaux, lorsqu'à l'heure du vote des budgets le PS ne prend pas part au vote sous prétexte de ne pas favoriser le rapprochement entre droite et extrême-droite.
Par ces recompositions potentielles, le RPR se sait menacé. Sauf victoire de Chirac, il risque de connaître des lendemains difficiles. Si Mitterrand est président, il lui faudra non seulement payer la note de la défaite mais surtout faire face à une restructuration de la droite l'écartelant entre la radicalisation lepéniste et les ouvertures au centre des sirènes mitterrandistes. Si c'est Barre, les périls seront plus grands encore, le premier souci du nouveau président devant être de briser un RPR encombrant toutes ses perspectives. Sa position présidentielle et le droit de dissolution lui donneront les moyens d'une telle offensive.
Mais le PS lui-même n'échappera pas à ces tourbillons. Umités dans le cas d'une victoire barriste, où ils ne toucheraient que des secteurs particulièrement fragiles, ils pourraient s'avérer ravageurs dans l'hypothèse inverse, Mitterrand engageant alors de grandes manœuvres qui ne pourraient laisser intacte l'identité socialiste.
Il est clair, par exemple, que la question de la dissolution ou non de l'Assemblée constituera au lendemain d'une élection présidentielle gagnée par la gauche le premier test politique de sortie de la cohabitation. Une première clarification immédiate devra être l'exigence de la dissolution de cette assemblée réactionnaire : toute manigance en son sein relèvera de la pêche en eau trouble.
Chirac n'aurait pas besoin de dissoudre. Il y dispose, en effet, de la majorité et peut promettre aux élus du Front national leur maintien en fonction. Barre, à l'inverse, devrait dissoudre pour casser le RPR et constituer la majorité sur laquelle asseoir sa politique. Mitterrand, lui, aura le choix. Il peut jouer de la non-dissolution, voire de la dissolution après réinstauration de la " proportionnelle ", pour faire avancer ses projets et entamer son second septennat sous le signe de nouveaux rapports entre le président et le Parlement. Après le temps de la cohabitation, l'ère du consensus ?
On atteint là le point limite de la logique paradoxale du septennat. Elu par la poussée du changement, Mitterrand a étouffé celle-ci ; après avoir écrasé la droite, il lui a perrnis de se reconstituer avant, peut-être, de la dissocier au nom des collaborations à venir. .. L'envers de la cohabitation
Les impressionnants flux et reflux électoraux qui ont marqué ces dernières années, plutôt que la recherche d'un équilibre au centre, ne sont-ils pas les signes d'un écart croissant entre les mouvements profonds de la société, ses aspirations, ses angoisses, et les traductions que la politique institutionnelle leur propose ? L'hypothèse vaut invitation à regarder derrière le miroir de quoi les effets paradoxaux de la cohabitation peuvent être les reflets déformés ...
1 . in Libération du
14 décembre 1987.
2. Ibidem.
3. Cf. sondage IPSOS-le
Monde- TF1 , in le Monde
Affaires du 5 septembre
1987.
4 . Cf. François Duval, • Parti socialiste, en attendant la présidentielle "• in Critique communiste n° 69, décembre 1 98 7.
5. in le Point n° 738 du
1 0 novembre 1986.
Le mirage fallacieux de la nouvelle majorité consensuelle et le trompeur rétrécissement du champ politique qu'il implique ne doivent pas masquer les phénomènes qui, bien que rejetés artificiellement aux marges par le discours officiel, constituent les véritables événements fondamentaux du septennat : le déclin du PCF et la montée du lepénisme. Ce sont eux qui, en dernière analyse, donnent une apparente réalité au consensus cohabitationniste, et non l'inverse, comme on voudrait tant le faire accroire.
La marginalisation croissante du PCF, qui semble comme de plus en plus voulue par sa direction même, a libéré la disponibilité du PS au recentrage et aux ouvertures à droite. Tandis que les progrès du fascisme lepénien fomentent la dissociation de la droite conservatrice.
Dégagement d'un espace mou, cohabitationniste, entre réformisme social-démocrate et conservatisme libéral, déclin du PCF, incrustation d'un puissant courant fasciste ... Telles sont bien les trois données fondamentales du septennat finissant. Ce sont elles qui tendent à transformer de fond en comble le paysage politique. Elles sont les produits combinés d'une même impuissance à répondre à la crise capitaliste et à ses effets sociaux.
Inutile de recenser les complicités entre tel ou tel qui alimentent la démagogie de Le Pen, les carences, ou pire, des uns qui justifient les duplicités des autres ... Tout cela est connu et converge en une inquiétante opposition : l'affaiblissement du mouvement ouvrier face à un cancer qui se nourrit de la pourriture du système. On ne combattra pas l'un sans apporter une solution radicale à l'autre. On ne tiendra pas une ligne de défense cantonnée au strict terrain démocratique bourgeois sans une capacité d'offensive visant à extirper les racines du mal : le chômage, la pauvreté, le mal-vivre ... Il faut donc un projet de transformation sociale.
Voilà pourquoi beaucoup va se jouer sur la capacité de dégager une nouvelle perspective : du fond même de la crise du mouvement ouvrier, là où s'est désagrégé et discrédité l'idéal communiste et révolutionnaire, faire renaître celui-ci. Les capacités de résistance à la récession néo-libérale, au racisme et au fascisme, qui se sont manifestées brillamment l'hiver dernier, ont été un souffle brûlant sur des braises que d'aucuns croyaient éteintes. La récession économique qui vient, avec son lot de misère et d'injustice, appelle à allumer des brasiers. Afin d'éclairer une autre sortie possible de la cohabitation que l'embourbement dans la collaboration de classes. Celle du combat intransigeant pour les revendications, pour le progrès social, pour la défaite de la droite, contre toute alliance avec elle, pour un projet mobilisateur de rupture avec le capitalisme et de transformation de la société. Tel est l'espoir porté par la campagne derrière la candidature de Pierre Juquin.
Si le " consensus " est le côté jardin de la cohabitation, les " affaires " n'en seraient-elles pas le côté cour? La cour, grouillante de barbouzes, encombrée de pots de vin, où se décomposent les scandales innombrables de la v • République! Car une vraie continuité, cachée aux regards mais sur laquelle un certain bon usage des affaires permet de lever le voile, s'y dissimule, putride. D'où ces coups qui font ricochet, comme balles de billard : fausses factures des uns qui obligent à révéler celles des autres, ventes d'armes qui fournissent la boucherie irako-iranienne quelle que soit la majorité en place ... Mêmes malversations financières et implacable loi du pouvoir? Plutôt continuité d'une politique impérialiste fondée sur la corruption et le pillage, mêmes besoins insatiables du cirque de la pub-politique ... Même " raison d'Etat ", de boue et de sang mêlés, car vouée au veau d'or du profit.
Un des enjeux de la prochaine élection, le seul qui compte vraiment, est de faire émerger une tout autre exigence, politique pour de bon, et donc morale, qui ne peut être que de rupture. Rompant les amarres avec toute cohabitation et tout consensus, entachés de pourriture, pour aller vers une société radicalement autre. Une société qui refuse chômage et racisme, oppression et exploitation. Assumer cette alternative à l'enfoncement dans la crise, telle est la chance offerte par la candidature de rassemblement de Pierre Juquin. Pour redonner sens au combat anticapitaliste, et avenir au communisme
Francis SITEL