Lors des Assises nationales des rénovateurs communistes, à Lyon, les 9 et 10 janvier dernier, Patrick Tort* a prononcé une importante allocution. Il a autorisé Critique communiste à en publier la version écrite dans son intégralité. Nous le remercions chaleureusement.
Principaux ouvrages de Patrick
Tort :
+ La Pensée hiérarchique et l'Evolution, Aubier, 1983.
+ Misére de la sociobiologie,
PUF, 1985.
+ Etre marxiste aujourd'hui,
Aubier 1986.
+ Evolutionnisme et
Linguistique, Vrin, 1980.
+ L'ordre et /es Monstres, Le
Sycomore, 1980, diff. Vrin.
+ Physique de l'Etat (examen du Corps politique de
Hobbes), Vrin 1979.
+ Sciences humaines et philosophie en Afrique, Hatier,
1979.
+ L 'origine du paradoxe sur le comédien, Vrin 1980.
+ Varburton. Essai sur /es hiéroglyphes, Aubier, 1978.
+ Maupertuis. Vénus physique, lettre sur le progrés des sciences, Aubier 1980.
+ Contes roumains,
Maisonneuve et Larose,
1982.
+ La Querelle des analogues
(Cuvier-Geoffroy), éd .
d'Aujourd'hui, 1983.
+ Spencer: autobiographie,
PUF, 1987.
A paraître :
+La Raison classificatoire,
Aubier.
+ Marx et le probléme de l'idéologie, PUF.
En préparation :
+ Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution, PUF.
L m'est souvent arrivé, à vous rencontrer et à vous entendre, d'écrire ou de dire avec un optimisme neuf qu'un immense désir politique existe aujourd'hui en France.
Mais ce que j'ai aujourd'hui à vous dire ne tient pas seulement au rappel de ces mots par lesquels j'ai pu contribuer à hâter certaines convergences, à fonder certaines intuitions, ou encore à permettre d'ordonner en discours, parmi vous, camarades, ce désir même dont je vous parle. Ces mots dont je me suis servi il y a un ou deux ans pour exprimer dans un livre le contenu d'une attente, ils me reviennent aujourd'hui sur les lèvres de gens qui pour ma plus grande joie n'ont bien souvent jamais su qu'elle en était la source, prouvant dès ce moment qu'aussi bien, elle était en chacun de ceux qui se les appropriaient, et que la vérité qu'ils emportaient avec eux avait commencé son travail de partage. Je n'aurais décidément voulu servir qu'à cela, s'il n'y avait eu, depuis, d'autres sollicitations, d'autres injonctions de la vie, d'autres problèmes à affronter, d'autres chances à assurer, d'autres paris à tenir.
THEORIE ET POLITIQUE
Le rôle de théoricien - et singulièrement du théoricien révolutionnaire - est un rôle anticipateur. Or l'anticipation, sachez-le, n'est pas, dans son surgissement, et ne saurait être, dans aucun cas, • démocratique •. Elle se contente d'être, dans quelques cas, révolutionnaire.
Beaucoup d'entre nous ont longtemps appartenu à un parti dont ils ont rejeté le fonctionnement comme non démocratique. Mais combien ont compris que si ce parti n'était plus démocratique, c'était d'abord parce qu'il n'était plus révolutionnaire? Et que s'il n'était plus révolution -naire, c'était parce qu'il n'avait plus de théorie? Et que s'il n'avait plus de théorie, c'était parce qu'il ne regardait plus le monde?
Aujourd'hui plus que jamais, ce qui est révolutionnaire, c'est d'organiser, comme j'y ai déjà plusieurs fois convié ceux qui dans un proche passé étaient en mesure de m 'entendre, une nouvelle rencontre historique des intellectuels marxistes et du monde du travail. Non seulement parce que cette initiative s'inscrit dans la logique marxiste d'une remise en cause de la division du travail manuel et intellectuel -ou, pour être ici plus exact, du travail productif assigné et prescrit, et de l'activité libre de conceptualisation et de critique-, ni seulement parce qu'elle peut aboutir à un meilleur partage des savoirs stratégiques nécessaires à cette remise en cause, mais aussi et d 'abord parce que c'est de la coopération et de l'instruction réciproques de ces deux modalités de l'activité sociale que jaillira sous une forme non adultérée la vérité théorique et pratique du futur réalisme révolutionnaire. D'une manière générale, tout progrès dans l'ordre conceptuel, pour autant qu'il permet d'articuler plus clairement le rapport entre le réel, la théorie et la politique, est un pas fait en direction de la réinstruction d'une conscience de classe que le capitalisme est en partie parvenu à faire éclater.
Donner à ce mouvement une philoso -phie, une exigence, une éthique, et, tout ensemble, une théorie fondées sur l'expérience irrécusable d'un désir reconnu et sur l'analyse réinstruite du présent, c'est rendre possible - mais, seulement, possible - une autre politique. Une politique révolutionnaire, enfin. Tel est aujourd'hui
le sens, ou plutôt l'horizon de ce que j'ai à vous dire.
L'UNITE AUJOURD'HUI
Nous avons la chance historique de pouvoir penser la révolution hors de la guerre. Mais nous n'avons pas le droit de déclarer la guerre impossible, sous le prétexte qu'en ce qui nous concerne, ses rigueurs se sont momentanément adoucies. Nous n'avons pas ici le droit de faire semblant d'oublier, dans le confort de la paix - de cette paix qui nous permet d'entretenir entre nous des désaccords secondaires - que d'autres peuples font ou défendent leur révolution dans le sang.
Ces assises doivent nous rassembler. S'il devait advenir que nous nous séparions aujourd'hui en clans au lieu de nous unir au-delà des divergences et des antipathies qui, hélas, existent chez nous comme chez ceux d'en face- il paraît que c'est l'homme qui est comme cela-, nous serions entrés en déclin avant même que de nous être érigés en force.
Mon propos sera fait de résumés et de prospectives. Il tiendra compte à la fois du long terme et de l'urgence. Il livrera seulement les résultats de ma réflexion - non obligatoirement ses démarches, le temps ne le permettant pas.
LOGIQUE ET TACTIQUE
Etre révolutionnaire aujourd'hui - cette idée est devenue, suivant mon souhait et ce que je crois être le vôtre, l'une des plus fortes et des plus approuvées dans notre mouvement-, c'est préférer la logique aux tactiques.
La fidélité aux principes, la concordance des actes avec les fondements sont ce qui donne chance à ce mouvement d'accéder au degré d'estime publique capable de faire sortir des consciences populaires le dégoût de la politique, qui est la grande réalité psycho-sociologique de notre temps, fondement potentiel de toute résurgence du fascisme, mais aussi source possible de tout ressaisissement révolutionnaire. Le Pen est " crédible " dans l'exacte mesure où rien d'illogique ne vient rompre ou fragiliser l'unité massive de ses objectifs, de son discours et de ses actes. Le Pen donne un exemple de ce que peut être, sur fond de pessimisme politico-idéologique, la force de la fidélité aux principes. A gauche, une force qui assumera face à lui et à l'ensemble des forces réactionnaires une logique égalitaire sans faille dans les principes et dans l'action sera la seule force capable de faire effectivement régresser son influence. Le PCF, je l'ai souvent expliqué, est entré en déclin pour avoir trop souvent donné à ses militants comme à l'opinion l'image d'un parti dont les options fondamentales revendiquées étaient contredites par des tactiques à courte vue, par des opportunismes électoralistes dénoncés ensuite comme " erreurs .. , ou par des mesures contraires aux principes, décidées dans le secret, et fonctionnant comme consignes occultes (contre l'intégration des immigrés, par exemple).
L'EGALITE
Je saisirai cette occasion pour dire que ceux qui pensent que dans la campagne électorale où nous sommes engagés, l'accentuation première de nos positions antiracistes et pour l'égalité des droits civiques entre Français et immigrés a été une erreur, une maladresse, ou une insistance prolongée sur l'accessoire, non seulement
COI,tRCENCE 84
CIITIE LE RltÎSHE se trompent, mais reproduisent un état d'esprit tristement ordinaire au sein d'un appareil politique dont ils ont pour la plupart aujourd'hui choisi de s'éloigner. Cette composante première de notre discours politique et de l'actuelle campagne, qui n'exclut en rien l'obligation d'approfondir avec toute la technicité requise les autres composantes (notamment économiques) de notre recherche de l'égalité, portait en elle l'affirmation la plus forte et la plus irrécusable de notre identité politique communiste. Toute" réserve "sur laquestion de l'immigration et des droits civiques, toute " prudence " dans l'affirmation du sens intégral de la construction de l'égalité, toute hésitation honteuse sur l'exigence du droit de vote, nous auraient immédiatement conduits à partager l'option tacticienne qui régit le traitement de ces questions au sein des autres partis, et qui consiste à moduler tout discours ou toute action concernant des points politiques et éthiques aussi cruciaux en fonction d'un racisme, d'une xénophobie ou d'une pure et simple sottise que l'on eût commencé de ce fait à respecter comme une composante définitive de l'opinion publique et de la vie politique françaises. S'il est encore parmi nous des gens qui émettent des objections au principe de l'égalité totale des droits civiques entre citoyens français et travailleurs immigrés installés en France, les abritant derrière des arguments " techniques " empruntés au registre du droit
-remarquez en passant l'analogie entre l'objection juridiste à l'égalité et l'objection économiste au projet de transformation des rapports de production, dont je parlerai dans un instant-, eh bien, qu'ils se demandent s'ils opposeront aussi des objections " techniques " - seront-elles cette fois juridiques, économiques ou stratégico-militaires?- à notre soutien à la lutte du peuple kanak pour son indépendance ou s'ils formuleront aussi des objections " techniques " contre le fait que nous soyons partout avec la même netteté les ennemis de l'apartheid ? La vérité assumée et proclamée d 'une position unitaire et massive sur ces questions a été et demeure notre plus belle carte d'identité politique, et elle a fonctionné, au niveau de la campagne, comme un puissant embrayeur de communication avec le grand nombre de ceux pour qui la détermination éthique a supplanté la détermination politique exténuée par des décennies d'hypocrisie électoraliste et de négociation avec l'inacceptable. Lorsque nous parlons de " réalisme ", tâchons de faire en sorte que ce ne soit pas chaque fois le réalisme de la classe capitaliste et de son idéologie juridique et politique qui émerge de notre propos, mais ce réalisme révolutionnaire qui est aujourd'hui à construire dans sa grande stratégie de transparence et de vérité. Dans un univers oû le mensonge et la compromission ont provoqué le rejet presque généralisé de la politique et l'adhésion
DE L'INVENTION EN POLITIQUE sourdement protestataire à un vœu de moralisation qui se fourvoie aujourd'hui, parce que d'avance résigné à être indéfiniment déçu, sur le chemin de la condamnation globale de tout engagement, seule, effectivement, la vérité est révolutionnaire.
LA REINSTRUCTION
DU DESIR POLITIQUE Notre tâche est donc, répondant à ce désir de vérité, de réinstruire simultanément le désir politique.
Réinstruction du désir politique, donc. Qu'est-ce à dire, qu'est-ce à faire, et qu'est-ce donc, face à cette nécessité, que le " réalisme révolutionnaire " ?
Le réalisme révolutionnaire, c'est d'abord la mise à plat du désir politique. Il consiste d'abord à souligner cette évidence : l'expérience nous instruit non de ce qui ne peut pas être, mais des limites et des contradictions de ce qui, à ce jour, a été. L'expérience nous renseigne ainsi sur un manque, nous laissant à voir et à dire ce qui est à désirer. Ce désir, on doit en parler, parce qu'il existe. La réalité, celle qui nous appartient en propre, c'est ce désir enfin exprimé et reconnu, et ce n'est nullement ce que l'on suppose devoir toujours lui faire obstacle. Notre première tâche révolutionnairement légitime, c'est l'expression brute de notre désir politique, et de ne pas consentir à ce qu'une instance technique de quelque ordre qu'elle soit vienne la réprimer par prévention. L 'économie dans sa forme actuelle doit cesser d'être ce qui censure et gendarme l'expression du désir politique. Cela reviendrait autrement à accepter que le capitalisme dicte ses lois et impose son " principe de réalité" au mouvement révolutionnaire. C'est au nom en effet du " réalisme économique" -c'est-à-dire de l'accroissement du profit, donc de l'exploitation des salariés - que la droite freine les conquêtes sociales, étouffe l'aspiration à la justice, et que la gauche justifie la poursuite de l'austérité et l'abandon des objectifs et des principes révolutionnaires. Nous ne devons plus accepter d'être les instruments de l'économie; c'est l'économie qui doit devenir un instrument entre nos mains. C'est sur cette base - qui est la seule qui nous convienne et qui nous permette de régénérer aujourd'hui l'idée d'une transformation révolutionnaire de la société - que nous devons construire le projet d'une organisation large de la lutte contre le capitalisme.
IDEOLOGIE SYSTEMIQUE
ET CONSENSUS REFORMISTE Il va de soi que la question du comment - comment organiser cette lutte, comment intervenir dans le champ économique, comment construire avec réalisme le projet de sortie hors du capitalisme, en vue de quelle société, avec quelles armes, dans quel cadre, etc. - doit être articulée aujourd'hui sur le terrain technique de l'économie politique, mais avec la conscience permanente du fait que commencer à réfléchir techniquement à ces problèmes ne doit pas entraîner à ces accommodements faciles avec certaines pentes idéologiques si séduisantes qu'elles ont pu un moment illusionner certains de nos camarades : idée que le système économico-social est déjà en lui-même porteur, en quelque sorte germinalement, de certaines promesses autogestionnaires, ou que l'évolution " naturelle " du capitalisme contemporain permettrait d'envisager des modalités autres que révolutionnaires de passage à une société qualitativement différente, etc. Ces idées, développements classiques d'un systémisme à la mode dont le moins que puisse faire un marxiste est d'envisager la critique, sont ce qui risque de gêner l'élaboration théorique dont nous avons aujourd'hui la charge, et de conduire certains d'entre nous sur la voie d'un banal glissement réformiste caractérisé aujourd'hui par son ralliement de moins en moins discret aux thèses et aux comportements du " réalisme " économique libéral.
QUELLE STRATEGIE, QUELLE ORGANISATION? Sur la question du comment, je dirai pour l'instant deux choses, sans les commenter: d'abord, que l'examen même de
la question de la sortie hors du capitalisme comme objectif à long terme d'une lutte à mener dans le présent ne peut plus sérieusement s'envisager dans un cadre étroitement national, mais doit s'élaborer en relation permanente avec l'état du monde et du combat révolutionnaire dans les autres pays : l'internationalisme n'est plus aujourd'hui une option à l'intérieur d'un champ de possibilités révolutionnaires, il est, face à un capitalisme qui s'est largement internationalisé, la seule stratégie possible et cohérente.
Je dirai ensuite quelques mots sur le type d'organisation qui peut nous permettre de remplir au mieux la tâche que nous nous proposons. Question qui divise, semble-t-il, nos rangs, tout au moins au cours de cette période de campagne électorale. Je dirai d'abord que tout désaccord qui naîtrait de là me paraît relativement hors champ, car prématuré et insuffisamment averti du fait que les réajustements historiques cruciaux auront lieu après l'élection, et en tenant compte de l'expérience acquise au cours de cette période. Quelles sont les positions qui, très schématiquement, semblent s'opposer? Il y aurait, ainsi qu'on le rapporte, d'une part ceux qui voudraient faire un second parti communiste, et ceux qui souhaiteraient « quelque chose de plus large ., . Cette opposition, pardonnez-moi, ne me paraît pas très consistante. Il n'y aura pas de " second ., parti communiste, tout simplement parce que celui qui serait dans ce cas considéré, par sa seule antécédence, comme le " premier.,, n'est plus à mon sens identifiable comme tel. Il s'agit donc de construire une force qui assume pleinement les objectifs, les principes, la logique et les valeurs du mouvement communiste suivant une démarche redéfinie à partir d'une analyse instruite de la société contemporaine. Elle ne le pourra et ne le fera qu'en intégrant tout ce qui autour d'elle, dans l'état contemporain de la société, constitue des éléments compatibles avec ces objectifs, ces principes, cette logique et ces valeurs. Ces éléments ne seront pas seulement humains, mais intellectuels : ce que j'ai nommé, avec d'autres, le marxisme vivant, intègre aujourd'hui, sans se démettre de sa fonction critique, mais en admettant de mieux en mieux la réciprocité de celle-ci, l'ensemble des sciences de la nature et de la société, même celles qu'il a très peu influencées et longtemps rejetées, comme par exemple la psychanalyse.
Les théoriciens marxistes de la dernière génération, dont je suis, savent que l'avenir du marxisme dans le champ scientifique n'est jouable qu'à la condition qu'il accepte comme étant de sa vocation le rôle d'organisateur des subversions interdisciplinaires et des transversalités critiques fondatrices d'une nouvelle épistémologie, aussi bien que d'une nouvelle pratique scientifique. Un mouvement communiste moderne obéissant à l'exigence d'un marxisme vivant, intégrant toutes ces composantes expérientielles, intellectuelles, et par conséquent humaines, sera donc nécessairement plus large, humainement et intellectuellement, que celui dont nous observons aujourd'hui le déclin, en partie dû à ce qu'il n'a rien su faire vivre de ce qui pouvait, pourtant, assurer sa survie.
DE L'INVENTION EN POLITIQUE
Reste la question de la " forme ,. de l'organisation : là encore, même opposition identiquement structurée : parti, ou " mouvement ,. plus lâche aux frontières , aux contours moins précis, c'est-à-dire, dans l'esprit de ceux qui penchent pour cette solution , plus " ouvert ,. ? Là encore, problème plus rhétorique que réel. On s'illusionne si l'on croit gagner en ouverture ce que l'on accepterait de perdre en netteté . Les critiques à la mode - et qui n'auront d'ailleurs, je le souhaite, été que le fait, éphémère, de quelques esthètes révolutionnaires de salon - contre la forme " parti ,. (ils disent, avec un sens douteux du néologisme, " partidaire,. ), commettent l'erreur de croire que la crise de la politique est seulement une crise de ses formes organisationnelles, alors qu'elle provient d'un formidable déficit de ses contenus : dissocier la forme du contenu est ici l'artifice classique dont use l'idéologie dominante pour déplacer la problématique réelle qui est celle des contenus révolutionnaires : un parti " révolutionnaire ,. n'est-il pas assez démocratique? Demandons-nous d'abord s'il est réellement révolutionnaire. La démocratie à l'intérieur d'un parti révolutionnaire, ce n'est pas le pluralisme de la démocratie libérale obligée par sa nature et son fonctionnement à gérer la diversité de ses composantes socio-idéologiques. La démocratie dans un parti révolutionnaire, c'est le partage de la responsabilité politique entre tous ses militants face à un objectif révolutionnaire. Cela implique tout autre chose que la somme juxtapositive de sensibilités momentanément compatibles, qui est en ce moment même la réalité compositionnelle, au demeurant tout à fait digne d'intérêt, des comités de soutien à la candidature de Pierre Juquin à la présidentielle. Cela implique des accords fondamentaux, une homogénéité des objectifs et des principes, et un mode non éclaté de relations entre les acteurs politiques que sont les militants. Cela implique donc une structure : laquelle ?
Je commencerai par écarter toute critique radicale du centralisme démocratique, dont le fonctionnement expérimenté tend à être aujourd'hui fortement remis en cause. Juger de la nature et de la valeur du centralisme démocratique d'après l'application qu'en a faite et que continue à en faire le Parti communiste français , c'est à peu près comme juger du socialisme d'après l'actualisation historique qu'en a donnée l'Union soviétique. Nous avons de devoir d'être plus intelligents que cela.
La vraie question, la question fonda -mentale, est celle-ci : toute organisation, pour être efficace, doit-èlle nécessairement être hiérarchique ? Et toute structure hiérarchique implique-t-elle nécessairement un partage inégalitaire de la responsabilité politique et une unilatéralisation des flux de pouvoir et de décision ? A la première question, le mouvement lui-même a déjà répondu en instaurant une intégration de niveaux organisationnels culminant dans la coordination nationale et fonctionnant sur le mode de la délégation. Il semble donc qu'il y ait bien une sorte d'incontournable nécessité fonctionnelle des mécanismes de représentation, un nécessaire étagement de niveaux successifs, un enchâssement inévitable de structures chargées d'inégales capacités de synthèse. Passons à présent à la seconde question, qui porte sur le caractère inévitable ou non d'une unidirectionnalité des flux décisionnels. Passons donc de la question du centralisme à celle de la démocratie. Et là je répondrai par la négative. La perversion du système centraliste a consisté à concevoir insidieusement son étagement fonctionnel comme une hiérarchie de l'autorité politique et d'établir des pouvoirs là où ne devait exister que des relais de communication. Le permanentat politique à vie a favorisé , on le sait, l'ossification de cette structure et la reconduction d'un modèle de fonctionnement de type administratif, dont la caractéristique est la capacité permanente d'opérer des blocages. Il faut donc travailler à supprimer les élements et les tendances qui ont conduit à la paralysie de l'innovation, au blocage de l'initiative , à la séparation des militants et des responsables, à l'asphyxie de la vie démocratique. La première condition de la démocratie dans un mouvement révolutionnaire est que la pensée de chaque militant s'exprime dans la structure et participe dans le cadre où il se trouve à l'élaboration de la synthèse théorico-politique qui définit la ligne d'action du mouvement. La seconde condition est que la synthèse théorico -
Henri Lefebvre
Lukacs rgss
Patrick Tort
Etre marxiste
aujourd'hui
Aubit:r Reson nance$ politique en question, élaborée au stade terminal par des instances représentatives au niveau national, se redistribue vers les militants en rendant un compte exact de ce qui, lors de sa constitution, a permis l'élaboration d'une position majoritaire, et de ce qui se différencie de la position majoritairement adoptée. Il existe d'ores et déjà des exemples d'un tel fonctionnement démocratique : un congrès de la Ligue communiste révolutionnaire adopte une position majoritaire, mais ne parle pas d'une seule voix ; il prend acte et rend compte de toute position minoritaire représentative exprimée, l'enregistrant ainsi pour son propre usage et sa réflexion historique ultérieure. Là encore, on vérifie que la démocratie interne à un parti révolutionnaire n'a rien à voir avec le pluralisme de la démocratie bourgeoise, mais a tout à voir avec l'élaboration collective permanente d'une théorie et d'une stratégie révolutionnaires. L'institution du débat théorico-politique permanent -j'ajouterai interne et externe-, et non réservé aux congrès planifiés ou extraordinaires, est aujourd'hui l'une des exigences qui conditionnent la définition du partage de l'initiative révolutionnaire, c'est-à -dire, rigoureusement, et dans ce cadre précis, de la démocratie.
D'autres recettes peuvent nous permettre de nous garantir efficacement de la confiscation du pouvoir et de la décision par des individus ou des groupes: limitation de la durée des mandats, formation systématique de tous les militants aux connaissances et aux actes qui relèvent de l'initiative politique, partage des savoirs théoriques qui y sont régulièrement impliqués, nouvelle éthique et nouvelle déontologie de l'adhésion, refus du carriérisme et désamorçage des ambitions personnelles par la recherche d'une dé-professionnalisation de la politique. Je ne puis ici développer tous ces points.
LES OUTILS
DE LA LUTTE IDEOLOGIQUE
Mes derniers mots seront pour réaffirmer le caractère matriciel, et fécond , de notre référence au marxisme. La guerre idéologique entamée contre lui depuis qu'il existe, et renforcée depuis une vingtaine d'années d'une manière particulièrement efficace par la systématisation d'une critique tournant autour des deux axes privilégiés que sont l'association avec l'URSS et l'argument curieux de la péremption doctrinale, n'a pas empêché la théorie marxiste de façonner pendant tout le xx• siècle le visage contemporain des sciences de l'homme et de la société. Nous sommes quelques-uns à pouvoir témoigner, en tant que praticiens de la théorie à l'intérieur de ces champs, de cette vie scientifique du marxisme, et de sa capacité maintenue d'édification et de critique. Il s'agit aujourd'hui pour nous tous de faire plus que d'assurer cette survie dans les régions rela -tivement étanches des sciences humaines, de l'histoire et de l'épistémologie. Il s'agit de rétablir la communication entre cette existence théorique maintenue et le ressaisissement d'un lien vivant entre la théorie et la politique, entre l'analyse et l'action . On ne construit pas un parti révolutionnaire avec les seuls souvenirs et aspirations de militants d'un parti qui ne l'était plus, et qui ne s'est pas relevé du nivellement pragmatique à court terme ni de la marginalisation , voire du refus de l'anticipation théorique. Le souci théorique qui existe en chacun de nous doit initier une transformation de l'individualité révolutionnaire. Le marxisme est d'abord - il convient ici de le répéter pour que l'on s'en souvienne - un grand geste de la pensée théorique vers la classe ouvrière. Un geste qui se renouvelle aujourd'hui a vec des chances d'élargissement et de succès que je remets entre vos mains.
Patrick Tort, philosophe