Il y a cinquante ans : une ténébreuse affaire
La mort de Léon Sedov
MICHEL LEQUENNE l y a cinquante ans, le 16 février 1938,
Léon Sedov mourait à Paris, dans une clinique où il avait été hospitalisé pour être opéré de l'appendicite. Fils de Trotsky, accusé n° 2 des procès de Moscou, éditeur et principal rédacteur du Biulleten Opposits ii, le Bulletin de l'Opposition en langue russe, dont il était presque seul à connaître les derniers canaux pour le faire pénétrer en URSS, sa disparition, à la suite d'une opération à cette époque déjà considérée comme bénigne, et alors qu'il préparait le congrès de fondation de la 1v• Internationale, fut immédiatement considérée comme suspecte par son père comme par tout le mouvement trotskyste.
Comment, en effet, ne pas songer à un assassinat alors que : 1. Sa mort, après que l'opération se fùt passée sans incident, fut suivie d'une étrange rechute, avec délire, déambulation somnambulique hors de sa chambre, et nouvelle intervention chirurgicale. 2. Sedov était traqué par des tueurs du Guépéou qui avait été repérés comme le serrant de près. 3 . Cette mort survenait peu après l'assassinat d'Ignace Reiss, agent secret du Komintern, qui avait pris contact avec lui après sa rupture avec Staline et qui avait été abattu avant d'avoir pu le rencontrer. 4. Il apparut vite que la clinique où il avait été hospitalisé était dirigée et infestée de Russes blancs, milieu qui était devenu un bouillon de culture du stalinisme. 5 . Enfin la police française se montra aussi peu coopérative que possible dans l'enquête exigée par Trotsky depuis son lointain exil du Mexique. Or, à cette époque, l'URSS stalinienne était fort ménagée par les gouvernements français qui se préparaient à la guerre et espéraient son alliance.
Tous ces faits ancrèrent dans notre mouvement la conviction d'un assassinat médical. L'assassinat, peu après, de Rudolf Klement 1 , puis celui de Trotsky lui-même renforcèrent cette conviction. D'ailleurs, après la guerre, en 1955, fut démasqué aux Etats-Unis, comme agent stalinien, Mark Zborovski qui, dès 1935, avait réussi à s'introduire auprès de Sedov puis à devenir son collaborateur quotidien. Il dut avouer en 1956, malgré de multiples réticences, qu'il avait bien informé ses supérieurs de l'hospitalisation de Sedov 2 • Plus tard encore, en 1978, un ancien agent de la DST, Pierre Levergeois, écrivit avoir eu entre les mains des documents d'archives de la police qui dénonçaient le propriétaire de la clinique où avait été hospitalisé Sedov, le Dr Boris Girmounski, comme un ancien médecin tchékiste qui n'avait quitté l'URSS qu'en 1929 et très légalement 3 • Les probabilités d'un assassinat médical semblaient donc grandir.
L'ouverture des archives de Harvard allaient amener un coup de théâtre sur ce sujet. Les docteurs Jean-Michel Krivine et Marcel-Francis Kahn , alertés par la fâcheuse réputation qu'avait dans le milieu médical le chirurgien qui avait opéré Sedov, examinaient le dossier de l'opération et arrivaient à la conclusion que Sedov avait réellement été victime d'une complication postopératoire, relativement rare, alors mal connue, mais bien étudiée de nos jours, et dont l'incapacité du chirurgien portait probablement la responsabilité 4 •
Cette étude, rendue publique en 1983, n'a pas convaincu toute le monde, bien qu'elle expliquerait la joie des agents du Guépéou, qui, selon Orlov, agent passé à l'Ouest (celui qui avait dénoncé Zborovski), disaient que "le boulot s'était fait sans eux"·
Désormais, il est douteux que l'on puisse en savoir plus, tant, du moins, que les archives du KGB ne s'ouvriront pas. Mais on peut dire que les conditions exactes de la mort de Sedov ne sont pas de nature à faire varier beaucoup le tableau général des crimes de Staline, et, en particulier, de ceux qui touchent notre mouvement. D'un côté, le cercle des tueurs cernait de si près Sedov quand il mourut, qu'aurait-il échappé à l'opération, il est peu probable qu'il eût pu échapper à ses assassins qui réussirent à tuer son père, pourtant mieux protégé que lui, et Rudolf Klement (probablement assassiné par
LA MORT DE LEON SEDOV 1 . Cf. Pierre Broué, • Quelques proches collaborateurs de Trotsky •, in Cahiers Léon Trotsky, n° 1 , janvier 1979. 2. Cf. • Déposition de M. Zborovski le 29 février 1956 •, in Cahiers Léon Trotsky n° 13, mars 1983. 3. Cf. Michel Lequenne, • Les demi-aveux de Zborovski •, 4. Cf. Jean-Michel Krivine et Marcel-Francis Kahn, • la Mort de Léon Sedov •, ibid. 5. Pierre Broué, • Ljova, "le fiston" •, ibid. 6. J.-M. Krivine et M.-F. Kahn, ibid. 7. Cf. Léon Trotsky, Œuvres, t. 16, éd. de l'Institut Léon Trotsky.
Mercader). Dans les conditions de l'époque, son assassinat n'était qu'une question de temps. D'autre part, l'état physique où se trouvait cet homme de trente ans, surmené, qui • ne mangeait pas à sa faim et n'a jamais sans doute dormi tout son soûl 5 H, entraînant l'affaiblissement de " la résistance de son organisme 6 "• constitue déjà une responsabilité criminelle pour le bourreau du Kremlin.
La peur qu'avait Staline de ce jeune homme obscur s'explique quand on examine, comme l'a fait Pierre Broué dans son étude • Ljova, "le fiston" ", le formidable travail mené tout au long des années trente par celui qu'on peut considérer comme le bras droit de son père. Il faut, pour en avoir une première idée, se reporter non seulement aux études du n° 13 des Cahiers Léon Trotsky, mais aussi aux écrits mêmes de Léon Sedov publiés dans ce n° 13 et qui forment l'entièreté du n° 14, consacré à ses Ecrits sur les procès de Moscou.
Nous ne saurions mieux conclure qu'en reprenant les termes de l'article de Pierre Broué, plus haut cité : " Dans le magnifique texte qu'il a consacré à la mémoire de son fils au lendemain de sa mort 7 , Trots ky affirme que si Sedov avait vécu, il aurait pu, à travers les grandioses événements de la Seconde Guerre mondiale qui pointait à l 'horizon, montrer sa véritable stature. Homme de masse, habitué aux feux de la rampe, Trotsky n'a-t-il pas commis une erreur d'optique en ne percevant pas que Sedov avait déjà démontré cette stature, à son poste discret ?
• Nous pensons, quant à nous, au travers d'événements qui auraient pu briser et qui ont effectivement brisé des hommes d'une trempe exceptionnelle, Ljova, en continuant à combattre, en avançant de façon décisive dans le labyrinthe de cauchemar des assassinats et des parodies de procès, dans les conditions matérielles et morales qui étaient les siennes, avait démontré alors sa véritable stature et ses dons exceptionnels que l'ombre gigantesque de son père avait masqués à bien des yeux et avant tout à lui-même. Comme son amie Nina V. Vorovskaia morte à Moscou à vingt ans, comme les autres enfants de révolutionnaires tombés à Vorkouta et ailleurs, Léon Sedov, Ljova - qui fut aussi Markine, Durand, Gil, Alex et Dix - est une figure non seulement indépendante mais encore prodigieusement attachante en elle-même de l 'histoire du communisme, un homme en tous points digne du père-héros dont il {ut, dans la tourmente, l'ami et le camarade. "
Michel Lequenne