C CHRISTIAN JONAS
'EST un livre certes cher, mais précieux, qui a été publié récemment avec le concours du Centre national des Lettres*. Un livre étonnant pour le lecteur français : l'indépendance de la Grèce (1829) ne se réduit-elle pas -au mieux - aux souvenirs scolaires de • l'aide européenne " ( 1827 : destruction à Navarin de la flotte turque par les flottes anglaise, française et russe)? Pas de chance pour les militants internationalistes que nous sommes : peu d'ouvrages accessibles sur la Grèce moderne, les plus importants portant essentiellement sur la résistance antinazie et sur les conséquences catastrophiques de la ligne stalinienne 1 • Au mieux quelques pages sur les principaux traits du petit Etat grec qui se constitue au début du XIX" siècle 2 • Aussi la publication en français des Mémoires, livre passionnément estimé par de nombreux Grecs, est-elle un événement d'importance pour qui s'intéresse à l'époque, à la région, et à la description concrète de la confiscation d'une lutte d'indépendance.
UNE BOURGEOISIE NATIONALE
SOUS INFLUENCES Les premiers combats contre les Turcs ont lieu en 1821. A la pointe des combats, les klephtes, représentants de la traditionnelle structure des clans. Ces batailles héroïques, Macriyannis les évoque au travers de figures légendaires, tels Diakos, Dysséas, Androutsos, Markos Botsaris, pour les relier aux vertus • immortelles • de la Grèce antique, en comparant tel ou tel combat au célèbre sacrifice des Thermopyles 3 . Dans son introduction, Denis Kohler montre (trop) brièvement à quel point d'exaspération en était arrivée la population grecque, quasiment réduite au servage par les autorités turques, avec la complicité intéressée de puissants • magnats • grecs. Ce qui conduit immédiatement la lutte d'indépendance dans une dynamique sociale : non seulement guerre résolue contre l'occupant, mais aussi exigence de terres, de droits. Sans tarder, les • magnats " (kotzabassidés) saisissent le danger.
De leur côté, les klephtes peuvent s'appuyer sur un courant hétérogène, mais formellement favorable à l'indépendance : la diaspora. C'est là que s'est formée l'Hétairie (Odessa, 1814), cette association clandestine qui appelle à la lutte de libération. Or ce courant est plein de contradictions : son essor est favorisé par la Russie impériale et orthodoxe, de ses rangs surgiront les cadres politiques d'une bourgeoisie contre-révolutionnaire. Mais, en même temps, dans son sillage, se développent dans toute l'Europe des • comités grecs •, mélange de travail local de solidarité et de brigades internationales.
Macriyannis, autant par son action que par ses écrits, est au cœur de cette situation. Malgré un stupéfiant préambule où il demande grâce pour son ignorance, son absence de culture, il a une conscience aiguë des risques. Son souci militaire en est le parfait reflet : il veut dépasser la forme de clans, sortes de bandes armées, avec foi mais sans loi, dont il devine la forme politique dépassée. D'où une condamnation virulente de la plupart des chefs populaires. Ce qui ne l'empêche pas de les peindre avec une saisissante émotion. Ainsi s'explique son vœu de donner à ses soldats (quelques centaines) une structuration militaire plus efficace et plus politique, même si ce dernier terme n'est pas prononcé.
Mais le plus grand danger, aux yeux de Macriyannis, c'est l'apparition à travers les premières Assemblées nationales (pendant la guerre) d'une classe politique entièrement dévouée aux ordres de trois pays: l'Angleterre, la France, la Russie, en féroce concurrence pour s'approprier les différentes parties de l'Empire ottoman en décomposition. D'ailleurs, dès le début de la guerre, ces puissances tenteront d'enrayer le combat : la monarchie anglaise préfère l'alliance avec le sultan à une lutte lourde de revendications sociales. Pourtant, s'il n'a pas de mots assez durs pour décrire ces politiques et ces politiciens 4 , la position de Macriyannis reflète une dramatique ambiguïté : l'aide étrangère est nécessaire, et il oscille entre le mépris pour ces puissances dont il perçoit si bien les intentions 5 et l'illusion béate dans la possibilité d'une aide désintéressée 6 • Mais cette aide, aussi puissante deviendra-t-elle peu à peu 7 , ne doit pas empiéter sur la libre expression des droits des Grecs. Cette position pourrait être symbolisée dans l'attitude de Macriyannis par rapport à deux Français, venus l'un et l'autre en Grèce dans l'esprit des valeurs de 1789. Pour l'un, Fabvier, partisan loyal et efficace, il n'a que respect ; pour l'autre, Malherbe, soi-disant reflet des Lumières, venu prêcher contre les • bons sauvages • , il n'a qu'ironie.
LA REVOLUTION TRAHIE
Ainsi D. Kohler nomme-t-illa véritable confiscation qui s'opère avant même la proclamation de l'indépendance. Déjà deux courants dont les membres se côtoient dans une apparente façade nationale luttent pour obtenir la majorité dans les assemblées. Le premier courant, c'est le • parti militaire •, reposant sur les combattants grecs qui poseront bientôt la double question de leurs droits propres et des revendications sociales. Le second courant se répartira en trois partis respectivement dénommés : les partis anglais, français, russe ... Sans commentaire ! Si chaque courant connaît de profondes divisions internes, le second courant va très vite imposer sa domination, en n'hésitant pas à faire assassiner certains des chefs populaires, tels Dysseas Androutsos, et peut-être Yorgos Karaïskakis, un des dirigeants les plus estimés, dont la mort suspecte en 1826 a sans doute privé les Grecs d'une victoire décisive.
La mise en place de ce personnel politique bourgeois, au sens moderne et classiste, répond à une double nécessité : étouffer l'ascendant du
LES MEMOIRES DU GENERAL MACRIYANNIS
1 . Dominique Eudes, les Kapétanios, Fayard, 1970. 2. Constantin Tscoucalas, la Grèce de J'indépendance aux colonels, Petite Collection Maspero, 1970. 3. Bataille des Thermopyles : célébre bataille antique des Grecs qui retarderont l'avancée des Perses en bloquant l'étroit défilé. Une telle bataille préfigure les combats des partisans (1940-1944) : dans les deux cas, les Grecs se libéreront seuls. 4. Plusieurs fois, Macriyannis affirme préférer l'esclavage sous domination turque que sous domination de ses propres compatriotes ! 5. L'attitude de la monarchie anglaise ne sera pas sans suite : plutôt que de voir triompher l'armée populaire en 1944, Churchill préférera envoyer ses troupes prendre le relais de la terreur nazie, avec la bénédiction de Staline. 6. Ces contradictions de Macriyannis sont l'une des saveurs de l'ouvrage : ses adresses au roi de Grèce, Otton (venu de ... Bavière !), sont à la fois d'une audace inégalée à l'époque et d'une naïveté incroyable quant aux soucis royaux de justice sociale. 7. Revient plusieurs fois dans l'ouvrage l'image des flottes française ou anglaise semblant attendre l'issue des combats pour aider le vainqueur ! 8. Rigas, véritable révolutionnaire du début du XIX" siècle, a donné son nom à l'organisation de jeunesse du PC intérieur (Rigas Fereos), exclue avec les élections de 1 9 7 7 . Ce courant est proche aujourd'hui des positions marxistes révolutionnaires. (Cf. lnprecor no 245, • Des processus de recomposition à gauche • .) 9. L'indépendance ne s'applique en 1829 qu'à une petite portion des territoires revendiqués comme grecs : • Sur un total de trois millions de Grecs, a peine sept cent mille vivent dans J'Etat grec • (Tscoucalas). 1 O. Thessalie (nord de la Grèce): 1884. Macédoine (Salonique), Epire, iles d'Egée : 1913. En 1913 également la Crète, après plusieurs insurrections tenues en échec de 1833 à 1896 ; Nikos Kazantzakis raconte l'une d'elles dans son très beau roman la Liberté ou la mort, Livre de poche. 11 . A ce sujet, on lira avec stupeur ou amusement certains articles du no 73 (1985) des Temps modernes, consacré à • La Grèce en mouvement •. Touchante naïveté sur le changement radical en œuvre avec la social-démocratie grecque !
Guerre 1939-1945 : partisans grecs. courant populaire qui, même s'il est l'héritier du vieux monde des clans, est porteur à sa manière des exigences populaires. Mais aussi cerner la question nationale pour mieux s'en servir à son profit. Donc éviter que ne resurgissent des projets comme celui de Rigas Velestinlis, d'une Fédération balkanique 8 • Et, une fois proclamée l'indépendance, neutraliser les volontés de continuer la lutte pour les « frontières naturelles " 9 ••• tout en transformant cette revendication en " idéologie nationale de compensation • (Kohler). Même si la Grèce recouvrera au fil des ans d'anciens territoires 10 , cette " Grande Idée " sera dès lors agitée périodiquement par chaque gouvernement en difficulté. Aujourd'hui encore, s'il faut voir une différence entre les discours agressifs des colonels de 1967 à 1974 et les actuelles inquiétudes de Papandréou sur les tensions gréco-turques (Chypre, mer Egée ... ), le fond est le même : l'appel à un consensus conscient ou inconscient sur les frontières mythiques d'une " Grande Grèce ".
LE « GENERAL » MACRIYANNIS Ce sont donc les trois partis bourgeois qui vont s'imposer : Macriyannis fait ici une description édifiante et pathétique des grignotages successifs qui vont enlever au peuple grec les fruits de sa lutte. Lui-même jouera un rôle de premier plan dans l'opposition à ce processus, jusqu'à prendre la tête de la révolution de 1843, qui forcera le roi à l'application d'une Constitution ... bientôt neutralisée par le ministre Kolettis. Kolettis : un personnage clé de l'évolution du système politique grec. A la base de son action , deux principes : la sujétion complète à l'étranger ( «Le Premier ministre qui ne fa isait qu'exécuter les directives envoyées par Louis Philippe •, écrit Macriyannis). Un second principe, qui gangrène aujourd'hui encore la vie politique grecque : le rous{éti, le piston, système pyramidal dont l'ultime bénéficiaire se trouve le ministre lui-même. D'où un impressionnant clientélisme politique dont l'actuel PASOK, parti au pouvoir, ne s'est absolument pas dégagé et dont les effets se t raduisent par d es scandales en série, des mœurs à mille lieues de la moindre règle démocratique 11 !
Cette perversion d'un idéal populaire , Macriyannis la dépeint dans un ouvrage qui constitue une fresque extrêmement vivante où la colère (qui se transformera plus tard en une amertume proche de la folie) anime une écriture remarquable. Car Macriyannis, général chéri des Athéniens, a tenu à apprendre à écrire pour que l'h istoire officielle ne trahisse pas la réalité : « Sije relate ici les causes et les circonstances d e la ru ine de notre patrie, c'est parce quej'appartiens, moi aussi, à ce peuple. • Cette volonté d 'historien populaire (malgré ce qu'il nomme son ignorance, il a recours aux archives pour établir la v éracité des faits) participe d'un combat politique aux multiples facettes (il saura très vite avoir recours à la presse d'opinion) , pour lequel Macriy annis sera emprisonné, condamné, calomnié, agressé ... Il fonde son action sur cette volonté : faire triompher la loi et la foi. Cette imbrication du politique et du religieux reste importante de nos jours puisque, malgré des tensions, l'Eglise et l'Etat ne sont toujours pas séparés. La foi de Macriyannis, orthodoxie " intégriste ", peut l'amener jusqu'au racisme, contre les Juifs en particulier. T elles sont les contradictions du personnage dont, malgré tout, la lucidité et le souci de vérité dans les rapports humains (Rousseau peut paraître bien artificiel en compara ison ! ) seront ca uses d 'innombrables blessures physiques et morales. Ce combat pour la réalisation d'une utopie est l'une des forces de l'homme qui répliqua sèchement à " son " roi : • Je ne suis pas ton esclave. • Cet ouvrage passionnant est préfac é par P. Vidal -Naquet. Mais il faut saluer le travail du t raducteur Denis Kohler, dont l'introduction et les notes sont une mine de connaissances et constituent à elles seules un v éritable ouvrage historique.
Christian Jonas *Général Macriy annis, Mémoires, Albin Michel, 1986 (190 F) .