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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

A nouveau sur le Parti bolchevik

· Critique communiste, n° 72, mars 1988 · p. 28-34 · 4 635 mots

L'article de François Dietrich, « Le Parti bolchevik: mythes et réalités», publié dans Critique communiste numéro 68 de novembre

1987, a suscité des réactions. David Cameron apporte, ici, sa

A nouveau

contribution sur le même sujet. N ne peut qu'être d'accord avec Dietrich quand il caractérise comme un « conte pour enfants • «l'image d'un Parti bolchevik sorti tout armé dès la fin du xw siècle du cerveau de son fondateur». Il s'agit donc bien de chercher à comprendre l'histoire réelle de ce parti et celle de la théorie léniniste, lesquelles ont évolué ensemble, l'expérience de la construction de l'un modifiant l'autre et vice versa, le tout se nourrissant de l'expérience du mouvement ouvrier russe et des étapes successives de montée et de reflux du mouvement révolutionnaire.

Pourtant, force est de constater que F. Dietrich ne parvient pas à montrer quelle était la réalité du Parti bolchevik et quel rôle il a joué dans la Révolution russe. Et donc, en quoi, il fut nécessaire à la victoire de celle-ci. Nous utilisons le mot • nécessaire • au sens le plus strict : sans ce parti il n'y aurait pas eu de révolution prolétarienne victorieuse. Ce qui ne va pas sans conséquence dans le débat sur la nécessité d'un parti révolutionnaire aujourd'hui.

La vision présentée par F. Dietrich de l'histoire du Parti bolchevik est quelque peu partielle et schématique ; elle néglige des faits importants et elle ne nous aide donc pas à comprendre la réalité de ce parti.

Avant 1905, selon F. Dietrich« les bolcheviks furent en effet une formation confinant à la secte •, avec un fonctionnement • pour le moins coupé de la spontanéité des masses». Mais, en 1905, et encore en 1917, ce parti sera sauvé essentiellement par l'élan révolutionnaire et l'énergie spontanée des masses qui se tournent vers lui et l'obligent à être à la fois démocratique et révolutionnaire.

En 1905, le parti « va devoir ouvrir davantage ses organismes de base • et • modifier son régime interne en introduisant le principe électif des directions à tous les niveaux. • En 1917, "c'est le cours même de la révolution qui va obliger le parti à s'ouvrir à tous ceux et celles qui se tournent vers lui ». En somme, « lorsque le mouvement de masse fut suffisamment puissant, en 1905 et 1917, il obligea ce parti de révolutionnaires sincères à corriger son fonctionnement interne et la vision qu'il avait de son proppre rôle, notamment en reconnaissant le rôle des soviets comme organes du pouvoir révolutionnaire •.

Va donc pour les périodes de montée révolutionnaire. Entre-temps, • comme la poussée de 1905 avait démocratisé les rangs bolcheviks, le recul des années 1908-1912 va les rescléroser, y compris dans le sectarisme interne • et encore : « dans les années de recul jusqu 'à la veille de 1917, le Parti bolchevik renoue avec ses travers sectaires qui lui interdisent de saisir dès le départ la portée de l'insurrection spontanée de février 1917 ». Pour résumer : • les travers sectaires et bureaucratiques indéniables du Parti bolchevik, qui ressurgirent à chaque phase de reflux, facilitèrent incontestablement la stalinisation du parti •.

Il semble donc que la • forme-parti • (du moins la forme du Parti bolchevik) contient des éléments de bureaucratisation et de dogmatisme qui ne peuvent être contrecarrés que par un puissant mouvement de masse. En l'absence de celui-ci, c'est la sclérose, le sectarisme et, en fin de compte, la stalinisation. Si une telle vision a des points de contact avec la réalité, elle est par trop unilatérale. Sur ce point, et plus généralement, F. Dietrich néglige des éléments clés, tels que le programme et la stratégie de ce parti, sa capacité d'élaboration tactique, l'avant-garde ouvrière qui, dès 1905, en constituait l'ossature, la volonté de sa direction de construire un parti d'avant-garde.

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On ne comprend pas à la lecture de son article ce qu'était le Parti bolchevik, qui étaient ses cadres, quels rapports il entretenait avec la classe ouvrière avant, pendant et après les périodes de montée révolutionnaire, comment il intervenait, comment se modifiaient ses analyses, comment a évolué la pensée de celui qui fut à la fois son principal théoricien et son organisateur en chef.

LE PARTI DE LA REVOLUTION

A la question • pourquoi le Parti bolchevik est devenu le parti de la révolution? • (puisque selon lui il ne l'a pas • dirigée • ), F. Dietrich répond: parce que les masses se sont tournées vers lui, l'obligeant à corriger son fonctionnement et ses erreurs politiques.

Mais pourquoi, en 1917, les masses se tournent vers lui, puisqu'il est sclérosé, sectaire et doté d'une • direction plus qu'hésitante sur le caractère bourgeois démocratique ou prolétarien du mouvement •?

Parce qu'il s'agissait d'un parti des " révolutionnaires sincères • ? Les mencheviks ne l'étaient-ils pas, au moins leurs militants ouvriers qui ont massivement rejoint les bolcheviks en 1917 ?

Lénine semble y être aussi pour quelque chose puisque, en 1905, il dut déployer • toute son énergie • pour redresser le parti, et, en 191 7, se trouve obligé de • pratiquement violenter • sa direction. On est dangereusement proche du • mythe selon lequel Lénine esseulé eut toujours raison contre tous • qui n'est évidemment pas le point de vue de F. Dietrich. Peut-être avait-il un rapport privilégié avec l'élan révolutionnaire des masses ? En tout état de cause c'est la direction du parti (sauf Lénine) et ses cadres qui se trouvent au banc des accusés. Vision très unilatérale : de l'équation parti-masses-Lénine disparaît la couche des travailleurs avancés qui constituait au moins à partir de 1905 le levier essentiel du parti et de son action.

Revenons aux origines de la démarche léniniste. En 1900, Lénine part du rôle central que, selon lui (et Plekhanov avant lui), le prolétariat devra jouer dans la Révolution russe. Ce qui justifie la création d'un parti ouvrier révolutionnaire indépendant de la bourgeoisie et capable de mener à la tête de tous les opprimés la lutte politique contre l'autocratie. La conscience politique de classe nécessaire à cette tâche • ne peut être apportée à l'ouvrier que de l'extérieur, c'est-à-dire de l'extérieur de la sphère des rapports entre ouvriers et patrons •. Le parti doit être composé de l'avant-garde, de ceux qu ont déjà acquis cette conscience et qui sont décidés à militer de manière permanente. Son caractère organisationnellement centralisé découle de la nécessité de lutter contre un Etat centralisé. Ce sont ces constats-là, et pas autre chose, qui déterminent le clivage entre Lénine et les économistes d'abord, les mencheviks et Plekhanov ensuite. C'est ce qui différencie le courant bolchevik des autres courants de la social-démocratie. Non pas le caractère largement non prolétarien des militants, la cooptation plutôt que l'élection des dirigeants, et un climat fractionnel qui menait à • des techniques politiciennes les plus discutables •. Ce sont là des conséquences de la jeunesse du mouvement social-démocrate de son manque d'implantation ouvnere, des conditions de la clandestinité, de l'exil et de la prison. Faits communs à tous les courants.

A quoi s'ajoute la très grande confusion qui a entamé la scission entre les bolcheviks et les mencheviks en 1903 concernant la définition des critères d'appartenance au parti. Ce n'est qu'au bout de six mois que Lénine comprendra cette scission comme politiquement justifiée. Ce qui apparaîtra au grand jour lors de la révolution de 1905 et la divergence stratégique avec les mencheviks concernant le rôle dirigeant du prolétariat dans la révolution, défendu par Lénine même sous la forme ambiguë de • dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie •.

Outre cette clarification sur le rôle du prolétariat dans la révolution, ressort de l'expérience de 1905 une confirmation de la nécessité d'une organisation centralisée au regard de l'organisation de l'insurrection. C'est aussi une capacité du parti de Lénine d'intégrer à sa stratégie des phénomènes nouveaux surgis du mouvement réel de la classe: les soviets comme organismes de lutte et bases d'un gouverne-

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Soldats mutinés pendant les journées de Février. ment révolutionnaire. A comparer avec l'attitude des mencheviks: ceux-ci ont montré plus de souplesse face aux soviets en 1905, mais dont le schéma de révolution dirigée par la bourgeosie leur a interdit de comprendre le caractère stratégique des soviets dans la lutte contre le tsarisme. Pour Lénine lui-même, la compréhension de cette dimension stratégique des soviets ne deviendra totale qu'à la veille de 191 7. Il révisera alors sa position sur la destruction de l'Etat bourgeois et la nécessité d'un Etat de dictature du prolétariat, et formulera le mot d'ordre de" Tout le pouvoir aux soviets».

L'expérience de 1905 a confirmé aussi la théorie générale de Lénine sur le parti comme organisation centralisée et programmatiquement délimitée, au-delà d'un système d'organisation spécifique à la période devant la révolution (cercles largement composés de révolutionnaires professionnels, cooptation, stricte clandestinité. La transition à une organisation à composition largement ouvrière fonctionnant démocratiquement s'est faite au prix d'un conflit avec les " co mitards ", mais sans déchirement car existaient des bases politiques suffisamment solides.

1905 représente, dans l'histoire de la construction du parti, la fusion entre les noyaux révolutionnaires antérieurs et l'avant-garde ouvrière née de la montée révolutionnaire. Fusion qui sera affaiblie, sans être annulée, pendant les années noires de la réaction entre 1907 et 1911, avant que le processus soit complété en 1912-1914, puis jusqu'en 1917. Notons au passage que des milliers de militants ouvriers, censés être réfractaires à un système de cooptation après l'expérience des soviets de 1905, l'ont accepté sans problèmes après 1907 quand le recul de la vague révolutionnaire l'a rendu nécessaire.

C'est donc un parti dont la composition et le fonctionnement ont été profondément modifiés qui, après 1907, affronte les années de recul. Mais c'est aussi un parti dont les principes fondamentaux se trouvent confirmés par l'expérience de cette " répétition générale • : indépendance de la bourgeoisie, centralisation, délimitation et sélection de militants sur des critères programmatiques et de disponibilité pour militer dans une organisation du parti... D'ailleurs, le principe de la sélection de militants n'est nullement mis en cause par l'intégration massive de travailleurs combatifs en 1905-1906 à un moment où ceux-ci sont capables d'évoluer vers des positions révolutionnaires et de s'engager avec une rapidité qui peut déconcerter les dogmatistes. Il en sera de même à plus grande échelle en 1917.

Avec la période de réaction qui commence en 1907, le Parti bolchevik comme toutes les organisations ouvrières va connaître une chute de ses effectifs et un rétrécissement de ses capacités d'action en Russie. Se sclérose-t-il pour autant? Dans quel sens? Sur le plan organisationnel il est clair qu'il ne peut plus fonctionner de la même manière qu'en 1906-1907. Mais politiquement il s'agit de tirer les leçons de 1905 et de s'adapter à la période de reflux, ce qui conduit à des luttes entre les bolcheviks et les mencheviks, et entre les bolcheviks eux-mêmes. Situation moins réjouissante que le bain dans un mouvement de masse. Mais, tout au long de l'histoire du mouvement ouvrier, il a fallu passer par de telles périodes, qui sont souvent la préparation nécessaire à une nouvelle montée des luttes. Il en fut ainsi avec les batailles fractionnelles qui ont précédé 1905.

Le contenu des batailles politiques de l'époque témoigne de l'intransigeance de Lénine dans la défense politique et pratique de l'existence d'un parti ouvrier indépendant de la bourgeoisie ; celle-ci découle de son analyse du rôle du prolétariat dans la révolution. Les luttes qu'il mène à la fois contre les mencheviks, qui voulaient liquider le parti clandestin (c'est-à-dire, dans les conditions concrètes de la Russie à l'époque, le parti tout court), et contre les courants bolcheviks ultra-gauches, qui voulaient boycotter le parlement tsariste et

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les syndicats légaux, fur~nt strictement nécessaires pour que, lors du retournement de la situation en 1911-1912, le parti soit capable de se relancer dans un véritable travail de masse.

La scission définitive (on ne saurait s'étendre ici sur le caractère toujours fragile et provisoire des époques de« semi-unité" entre bolcheviks et mencheviks entre 1905 et 1912), consommée à la conférence de Prague des bolcheviks en janvier 1912, fut la conséquence de la remise en question du cadre organisationnnel commun par une majorité des mencheviks et de l'incapacité des autres de rompre avec ceux-ci.

Quant aux gauchistes bolcheviks, il semble plus important de souligner non le « sectarisme interne » de Lénine (dans de telles périodes, les luttes politiques, qui par définition ne peuvent pas être tranchées par la pratique, sont toujours plus âpres et mènent fréquemment à des ruptures organisationnelles) mais le véritable sectarisme politique d'une partie des cadres bolcheviks qui ne surent pas adapter leur tactique à la nouvelle situation ; et dont la défaite politique était nécessaire pour que le parti soit capable d'agir et survivre.

LA REMONTEE DES LUTTES C'est donc un parti qui a su défendre son programme et son organisation dans une période de grande démoralisation qui allait aborder la remontée des luttes en 1911-1912. Car, contrairement à la formule de F. Dietrich sur " les années de recul, jusqu'à la veille de 1917», il n'est pas possible de considérer les années 1912-1917, à la différence des années 1907-1911, comme une période de recul. Le tournant commence en 1911 et, par la suite, tous les indices de combativité et d'activité politique de la classe ouvrière croissent jusqu'au mois de juillet 1914, qui voit des barricades dans les rues de Saint-Petersbourg. Cette montée est interrompue par l'éclatement de la guerre. Le mouvement des masses recommence à monter en 1915 pour culminer dans la révolution de février.

F. Dietrich affirme :«Quant à l'activité du parti dans la préparation même de la révolution le Parti bolchevik était devenu, à la veille de février, une force exsangue, dont la direction décapitée ne parvenait même plus à faire éditer régulièrement tracts etjournaux. »Il s'agit là d'un mythe qui, pour être assez largement répandu, n'en est pas moins faux. Il n'y manque que l'image d'un Lénine isolé, en exil, ne contrôlant plus rien, pour ne plus rien comprendre à la suite, à savoir la révolution dirigée par ce parti et cette direction.

Car la période entre 1912 et 1917 est effectivement cruciale pour comprendre la suite. C'est pendant cette période que le Parti bolchevik devient un parti de masse. Plus exactement, il devient le parti de l'avant-garde ouvrière disposant d'une audience de masse et de multiples liens avec celle-ci. Ceci est surtout vrai en ce qui concerne Saint-Petersbourg, ville qui jouait un rôle phare dans le mouvement ouvrier russe à la veille de 191 7.

Le retournement de situation commence en 1910-1911 avec le mouvement étudiant, la courbe des grèves monte à partir de 1911. Après le massacre des mineurs d'or du Lena, en avril 1912, on assiste à une grève de quatre cent mille ouvriers le 1er mai. Le mouvement continue sa courbe ascendante jusqu'au début de la guerre. Dans les six premiers mois de 1914, 1 059 000 travailleurs participèrent à des grèves politiques ( 1 843 000 pour toute l'année 1905). C'est dans ce contexte que le Parti bolchevik se transforme en parti de masse. Sans dissoudre ses structures clandestines, au contraire en les renforçant, il profite de chaque ouverture, combinant travail légal et illégal.

Déjà en décembre 1910, les bolcheviks avaient créé un hebdomadaire légal, Zvezda, qui, à partir de janvier 1911, était publié deux fois par semaine, et trois fois par semaine à partir de mars 1911. En avril 1912, ils lancent le quotidien la Pravda, qui atteindra les 40 000 et 60 000 exemplaires, chiffre énorme pour la Russie de l'époque. Le journal servait d'organisateur des groupes ouvriers lecteurs, qui constituaient en quelque sorte une périphérie sympathisante et légale du parti illégal. Les groupes d'ouvriers lecteurs de la Pravda furent quatre fois plus nombreux que ceux organisés autour du journal des mencheviks. L'autre grand axe du travail légal du parti était représenté par le groupe

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Trotsky, Lénine et Kamenev. des députés. Aux élections à la quatrième Douma, en 1912, les bolcheviks eurent six députés élus contre sept pour les mencheviks. Mais les collèges électoraux où furent élus les bolcheviks regroupaient 1 144 000 ouvriers d'industrie, contre 136 000 pour les mencheviks. Ces députés, profitant de leur statut, jouaient le rôle de véritables " tribuns populaires • et assuraient les liens entre les structures légales et illégales. Le parti s'implantait aussi dans les syndicats et, plus encore, dans les organismes des assurances-maladie.

En 1913, le directeur du département de police tsariste écrivait : " Il y a maintenant des cercles, cellules et organisations . bolchevistes dans toutes les villes. Une correspondance et des contacts permanents ont été établis avec presque tous les centres industriels. Le comité central fonctionne presque régulièrement et se trouve entièrement dans les mains de Lénine (ce dernier, de son lien d'exil à Cracovie, dirigeait la Pravda et l'activité des députés) . Vu ce qui vient d'être dit, il n'est rien d'étonnant à ce qu'actuellement le rassemblement de tout le parti clandestin se fasse autour des organisations bolchevistes et que ces dernières représentent en fait le parti ouvrier social-démocrate russe. •

Malgré les coups de la répression pendant la guerre (comme d'ailleurs avant 1914) l'organisation bolchevique ne fut pas détruite, loin de là. Son activité est décrite de façon détaillée dans les Mémoires d'Alexandre Chlyapnikov, futur dirigeant de l'Opposition ouvrière et principal agent du comité central en Russie entre 1914 et 191 7. Il explique les liaisons avec la direction à l'étranger et les groupes en exil dans divers pays, ainsi que la campagne contre la participation des industries de guerre (structures de collaboration de classe), le rôle joué dans les grèves et manifestations politiques, l'organisation du travail dans les organismes d'assurance-maladie qui constituaient le seul cadre de travail légal pendant la guerre, l'organisation bolchevique dans la flotte de la Baltique ...

Il n'en ressort pas l'image d'un parti exsangue et paralysé. Entre la fin du mois de juillet 1914 et la révolution de février, l'organisation bolchevique de Saint-Petersbourg publiait environ cent soixante tracts avec diffusion totale de cinq cent mille exemplaires : en moyenne cinq tracts par mois à trois mille exemplaires chacun, ce qui est remarquable dans les conditions de la guerre et de la clandestinité. Quant au nombre de militants, à la conférence d'Orianenbaum de toutes les fractions social-démocrates en janvier 1915, les chiffres pour les organisations de Pétrograd furent : 1 200 bolcheviks, 200 mencheviks et 60-80 pour le groupe de Trotsky. En juin 1916, un rapport de la police donnait 2 000 bolcheviks à Petrograd et, pour la fin de cette année, Chlyapnikov donne un chiffre de 3 000.

Un recensement rétrospectif du Parti bolchevik en 1922 arrive à un chiffre de 23 600 membres du parti avant la révolution de février. Ce même recensement montre une grande continuité parmi les militants, environ 2 000 ayant adhéré avant 1905 et beaucoup plus à partir de 1905. Pour les délégués au 6• Congrès du parti en août 191 7, la moyenne d'années d'appartenance au parti était de huit années et trois mois. La moitié d'entre eux avait plus de dix ans de parti et 20 % avaient adhéré avant 1905.

LE TEST DE 1917 C'est un parti dirigé par ces cadres-là qui aborda le test de 191 7. Ce sont eux qui ont donné la majorité aux thèses de Lénine à partir d'avril 1917. Dans la mesure où la spontanéité des masses et des nouveaux adhérents pesait, elle pesait par l'intermédiaire de ces cadres trempés par de longues années de lutte.

En ce qui concerne la révolution de février, il est vrai que la direction du parti à Petrograd était plus qu'hésitante sur le caractère bourgeois démocratique ou pro-

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létarien de la révolution. Mais il faut ajouter deux choses. D'abord, elle ne faisait qu'exprimer l'ambiguïté de la formule de Lénine, qui fut celle de tout le parti, sur la • dictature démocratique , . Mais aussi, dans les premières semaines de la révolution, la pression pour soutenir le gouvernement provisoire et la • défense révolutionnaire , fut considérable. Les masses ont dû faire l'expérience de ce gouvernement avant de se tourner vers les bolcheviks et leurs mots d'ordre.

Une vision des masses qui auraient déjà été en février-mars à gauche des bolcheviks est pour le moins à nuancer. Si les hésitations sur l'attitude de soutien critique au gouvernement provisoire furrent critiquées par un certain nombre de dirigeants et militants ouvriers bolcheviks (pas tous), les masses (y compris les masses ouvrières) votaient en février-mars pour des partis à droite des bolcheviks et dont le soutien au gouvernement provisoire, oû siégeaient d'ailleurs leurs dirigeants, n'était pas hésitant. La situation commença à changer en avril, mai, juin. Et l'interveniton consciente du Parti bolchevik et de sa direction y fut pour quelque chose. Nous y reviendrons, mais d'abord quelques remarques sur la révolution de février.

Au-delà de l'initiale sous-estimation grave de la portée des événements de la part des dirigeants présents à Petrograd, quelle fut le caractère véritable de cet événement ? Trotsky consacre un chapitre de son Histoire de la Révolution russe à la question • Qui dirigea la révolution de février? • Ayant écarté l'idée que «personne n'a conduit la révolution, elle s'est faite toute seule •, (ce qu'il appelle • la théorie des "forces élémentaires" •), il explique : «A la question posée ci-dessus : qui donc a guidé la révolution de février ? Nous pouvons par conséquent répondre avec la netteté désirable : des ouvriers conscients et bien trempés qui surtout avaient été formés à l'école du parti de Lénine. •

Trotsky ajoute aussitôt: • Mais cette direction, si elle était suffisante pour assurer la victoire de l'insurrrection, n'était pas en mesure de mettre, dès le début, la conduite de la révolution entre les mains de l'avant-garde prolétarienne •. Pour que « la conduite de la révolution fut mise entre les mains de l'avant-garde prolétarienne • il faudra encore dix mois. Il faudra surtout que cette avant-garde prolétarienne, déjà organisée dans le Parti bolchevik, et qui allait se renforcer au fil des mois de l'apport de forces neuves et surtout jeunes, fasse preuve de ses capacités à résoudre une série de problèmes tactiques. Et ce afin de gagner à la révolution socialiste la grande majorité de la classe ouvrière, et une bonne partie des masses paysannes, surtout ses éléments sous l'uniforme au front ou dans les grandes villes. Tâche encore plus complexe que la détermination du bon mot d'ordre ( • Tout le pouvoir aux soviets • ), le réinvestissement dans •l'expérience de 1917 des leçons essentielles de 1905 •, et la confiance en l'élan révolutionnaire des travailleurs.

En 1917, les bolcheviks ont d'abord avancé le mot d'ordre de • tout le pouvoir • à des soviets qui étaient sous direction menchevik-socialiste révolutionnaire, avec l'objectif d'y gagner pacifiquement une majorité. Refusant d'avancer le mot d'ordre de • renversement du gouvernement provisoire •, ils ont concentré leur tir contre les institutions de l'Etat tsariste et les ministres bourgeois. En juillet, la direction du parti a dû restreindre l'offensive spontanée du prolétariat de Petrograd. Les bolcheviks ont ensuite abandonné le mot d'ordre de • Tout le pouvoir aux soviets • et se sont interrogés sur l'avenir de ces derniers au moment de la montée de la réaction, et compte tenu du rôle joué par les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires après les journées de juillet. Ils ont dû appliquer contre Kornilov une tactique anticipant le front unique avant de devenir majoritaires dans les soviets et de poser la question de la prise du pouvoir. Tous ces tournants ont été l'occasion de débats passionnés, et ce pas uniquement dans la direction, de ruptures de discipline passagères à gauche et à droite. La cohésion politique profonde du parti, forgée sur quinze ans, rendit possible ces débats. La condition de la mise en œuvre des décisions fut l'existence de milliers de cadres du parti, formés durant des années.

Un dernier mot concernant les divergences sur l'insurrection d:Octobre. Qui

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«proposait d'attendre la convocation du If Congrès pan-russe des soviets afin qu'il en prenne l'initiative»? Dans un article de mars 1937, cc Comment l'insurrection a eu lieu ? •, Trotsky se défend d'avoir proposé un tel « schéma mécaniste • que Lénine avait qualifié avec justesse comme relevant d'« illusions constitutionnalistes •. Il ajoute: • Convoquer à l'avance le congrès des soviets pour n'appeler que plus tard à l'insurrection aurait signifié faciliter pour nos advervaires la possibilité de frapper ... avant l'insurrection. » En effet, l'insurrection fut déclenché par le Comité militaire révolutionnaire du soviet de Petrograd (en réalité par Je comité central du Parti bolchevik) juste avant la réunion du congrès où les bolcheviks furent, bien sûr, majoritaires.

Dès le moment où Lénine, sortant de la clandestiné d'où il avait eu du mal à saisir les aspects tactiques de l'insurrection, comprit la démarche de Trotsky et surtout vit le résultat, leur divergence passagère fut entièrement dépassée.

Pour conclure, reposons la question de F. Dietrich: qu'est-ce qui nous reste de J'expérience bolchevique aujourd'hui? Qu'est-ce qu'il faut en retenir? Le parti bolchevik a dirigé le prolétariat dans la révolution (ce qui ne signifie pas qu'il se serait substituér à lui, ni qu'il aurait dirigé à la baguette, mais bien qu'il a dirigé politiquement) parce qu'il présentait certaines caractéristiques. Lesquelles ? D'abord, il avait un projet stratégique centré sur le rôle dirigeant de la classe ouvrière dans cette révolution. Ce projet est resté • algébrique • jusqu'en 1917 quant aux rapports précis entre révolution bourgeoise dirigée par Je prolétariat et révolution socialiste, et relations entre prolétariat et paysannerie. Mais était fondamentale J'éducation du parti dans un esprit d'indépendance absolue par rapport à la bourgeoisie.

Deuxièmement ce parti avait la capacité de traduire son projet stratégique en orientations tactiques, mots d'ordre et initiatives, ainsi que de les modifier, parfois très rapidement, à la lumière de J'expérience. Troisièmement, il a pu fonctionner de cette manière parce que délimité politiquement et organisationnellement de la masse de sa classe, donc capable d'agir sur elle en pesant de tout son poids pour J'aider à devenir consciente de son rôle et à agir. Quatrièmement, il était composé non pas d'une avant-garde définie simplement sur le plan idéologique, mais d'un corps de cadres formé par une expérience commune à travers les hauts et les bas de la lutte des classes sur une période de quinze années.

Enfin, ce parti et ses cadres étaient profondément enracinés, voire fusionnés avec avec la couche des travailleurs avancés, J'avant-garde ouvrière. C'est d'ailleurs la destruction de cette couche et son non-renouvellement entre 191 7 et 1921 qui ont créé les conditions de la bureaucratisation du parti. La formation de ses cadres et les liens vivants qu'il entretenait avec la classe ouvrière furent le résultat d'un processus long. Un parti révolutionnaire ne s'improvise pas dans Je feu de la révolution. C'est d'ailleurs ce que nous confirme J'expérience positive et négative de toutes les révolutions socialistes du xx• siècle, à J'exception possible de la révolution cubaine.

Un dernier mot sur les rapports entre parti(s) et structures d'auto-organisation. Les rapports entre Je parti organisant J'avant-garde et ces structures assemblant tout la classe sont évidemment complémentaires, et dans leur articulation se trouve la clef d'un pouvoir des travailleurs. Mais quand F. Dietrich dit que • les stuctures démocratiques du pouvoir doivent mêler dans un combat commun toutes les tendances et tous les partis •, cela ne correspond qu'à la première phase de la Révolution russe, où les soviets gardaient un caractère de front unique. Plus tard, à l'épreuve de l'insurrection, furent rejetés de J'autre côté de la barrière, les partis ouvriers qui refusaient de rompre avec la bourgeoisie et qui s'opposaient donc aux structures démocratiques du pouvoir des travailleurs. Mais à ce moment-là J'essentiel de leur base ouvrière était passée du côté de la révolution.

David Cameron

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