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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Mikhaïl Gorbatchev, ou la quadrature du cercle

· Critique communiste, n° 72, mars 1988 · p. 25-27 · 1 861 mots

La tentative de Gorbatchev continue de susciter les interrogations, les commentaires, les craintes et les espoirs. Il est vrai qu'avec le processus ouvert en URSS, l'histoire mondiale est entrée dans un nouveau tournant. L'issue de l'entreprise de Gorbatchev aura de grandes conséquences sur tous les rapports de forces politiques et sociaux à l'échelle internationale, qui déterminent sans cesse davantage les évolutions nationales ou régionales.

Mais l'URSS reste une réalité difficilement intégrable dans les schémas historiques sclérosés, que ce soient ceux des analystes bourgeois ou ceux des marxistes mécanistes. Pourtant, pour le mouvement ouvrier, et en particulier en Europe de l'Ouest et de l'Est, l'appréciation de la nature de la tentative de Gorbatchev, de ses implications, de ses limites, est une question vitale. Faut-il soutenir sa tentative en y voyant la renaissance d'un espoir socialiste à l'échelle historique? Faut-il, au contraire, la dénoncer comme de la poudre aux yeux? Le livre de Michel Tatu 1 nous fournit l'occasion de prolonger la réflexion sur cette question essentielle.

A l'heure où tant de journalistes la haute bureaucratie avaient conscience confondent leur métier avec celui de qu'une première phase de stabilisation propagandistes des idéologies capiétait achevée et que la terreur devait prentalistes les plus fragiles, Michel Tatu fait dre fin que Staline aurait été assassiné.

honneur à son métier. Même si on ne

Quoi qu'il en soit, la mort de Staline partage pas ses options politiques ou idéomettait fin à une époque et ouvrait la voie logiques, il faut saluer la qualité du travail à un fonctionnement plus collectif du pouqu'il nous propose, la richesse de sa dovoir bureaucratique central.

cumentation, la profondeur de sa connais-

Après l'échec de Khrouchtchev, qui sance du monde soviétique, la prudence imprime aujourd'hui sa marque à toute la de ses jugements, et son souci de distintentative de Gorbatchev, l'ère brejnévienne guer l'analyse des données et l'interprétaa montré que cette stabilisation était ention idéologique sommaire et abusive.

core bien incertaine. Si ce n'était plus sous

Avec son précédent travail sur le problème l'effet de la terreur, le règne de Brejnev était de l'armement nucléaire intermédiaire en néanmoins à nouveau frappé par l'immobi-

Europe 2 , avec la banque de données inlisme politique, figeant le pouvoir dans un formatisée sur l'URSS que son équipe a surréaliste défilé de vieillards. Michel Tatu mise au point au sein du journal Le Monde, nous montre ainsi comment le il permet à chacun d'alimenter une vérita-

XXVI • Congrès du PCUS en 1981 se révéble réflexion collective.

lait incapable du moindre changement dans la composition des organismes dirigeants, tandis que le comité central n'était

LA FRAGILE STABILISATION renouvelé que dans une proportion de

DE LA BUREAUCRATIE

27 %, la plus faible de son histoire (page

175).

La contre-révolution stalinienne des

L'avènement de Gorbatchev au poste années trente, de par son absence de légide secrétaire général a donc une double timité historique, ne pouvait se réaliser que signification : d'une part, après un long par le mode de la dictature, tant contre les

" débat " entre conservateurs et modernisouvriers et les paysans que contre sa protes, la bureaucratie soviétique est redevepre fragilité interne. Si l'on en croit Avtornue capable de mouvement et tout simkhanov 3 , c'est parce que les dirigeants de plement de se reconfronter à la réalité so-

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MIKHAIL GORBATCHEV OU LA QUADRATURE DU CERCLE ciale ; d'autre part, le choix d'un homme jeune n'est pas seulement le fruit de la nécessité, car Michel Tatu montre bien comment d'autres choix étaient concevables, tels celui de Romanov ou de Grichine. Certes le choix de Gorbatchev est le produit d'une victoire d'appareil contre les éléments les plus conservateurs, mais il résulte surtout d'un compromis entre les différentes fractions, comme l'éclaire le rôle de " surveillant .. et d'alternative potentielle qu'exerce Ugatchev au poste de responsable de l'idéologie et de l'information. Seul un tel compromis permet de comprendre le risque de mettre un homme jeune à un poste dont le mandat est en principe illimité : un tel choix permet la durée nécessaire à une véritable entreprise politique, mais le fonctionnement suffisamment collégial est une garantie, au moins relative, contre une trop grande autonomie du personnage.

AUX MARGES DU SERAIL Cependant, le mode même d'accès de Gorbatchev au pouvoir fixe les limites de la stabilisation de la bureaucratie comme couche dirigeante. La venue au pouvoir de Gorbatchev illustre à sa façon le phénomène qui fait qu'en période de crise les représentants d'une classe dirigeante sur le déclin se recrutent souvent parmi ceux qui se situent aux marges ou même en opposition avec elle. Le sauveur Gorbatchev s'est terré durant des décennies dans des chemins de traverse pour réussir à accéder aux responsabilités réelles. A bien des égards, comme le montre la biographie de Michel Tatu, il est un homme d'appareil, mais il n'en est pas le simple produit, ni par la trajectoire de sa carrière, ni par son implication véritable dans les équipes dirigeantes de Khrouchtchev ou de Brejnev. C'est sa capacité à fuir les responsabilités semées d'embûches qui explique son ascension. Véritable " protégé " d'hommes comme Gromyko ou Souslov, le dirigeant actuel n'est donc pas le produit organique des élites bureaucratiques, qui ne s'avéraient justement plus capables que de mettre aux responsabilités majeures des vieillards falots. Dans le même temps, sa venue au pouvoir est autant le fruit de manœuvres d'appareil que de choix politiques raisonnés et débattus clairement, ne serait-ce qu'à l'échelle des niveaux supérieurs de la bureaucratie. Ainsi donc, au simple niveau des formes politiques, la venue au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev combine l'expression d'une stabilisation relative du pouvoir bureaucratique, sa capacité à s'autoréguler, mais dans des limites qui portent les stigmates de la décadence qui, au long de l'histoire, a affecté tous les appareils politiques des castes et classes dominantes en déclin.

UN CONSTAT LUCIDE

C'est dans ce rapport complexe à l'appareil bureaucratique dont il est devenu le secrétaire général que s'inscrit la caractéristique majeure de Mikhaïl Gorbatchev, sa lucidité quant à l'état réel du monde soviétique contemporain, et le défi vital que constitue sa confrontation avec le capitalisme et avec la Chine. En quelques phrases tout est dit sur l'impasse du système bureaucratique.

Lorsque Gorbatchev déclare à propos des nécessités de réforme de la gestion économique que " ce qui gêne visiblement, c'est la peur de se tromper, la crainte d'en venir aux mesures décisives, et parfois le conservatisme pur et simple " (page 128), il met le doigt sur l'incapacité du système social et politique bureaucratique à innover, à expérimenter, à tirer le bilan de tentatives faites dans tel ou tel domaine. L'immobilisme politique brejnevien est lié, reflet et cause, à l'immobilisme de la vie sociale.

Visitant l'usine Viaz, construite par Fiat, et qui produit les automobiles Lada, Gorbatchev fait le constat amer de ce que l'innovation technologique soviétique a pour seule ambition de copier au mieux celle du capitalisme : " Toutes les fois que votre usine lance un nouveau modèle, on nous dit : la nouvelle automobile sera au niveau des meilleures modèles mondiaux. Mais je voudrais vous poser une question : pourquoi la Viaz se contente-t-elle d'un tel niveau ? Pourquoi ne vous fixezvous pas un objectif de plus grande envergure : être une sorte de législateur de la

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MIKHAIL GORBATCHEV OU LA QUADRATURE DU CERCLE mode automobile dans le monde ? ( ... ) Il faut renoncer à la philosophie de l'imitation. Suivre les traces d 'autrui, emprunter de sentiers battus ne vaut rien. " (page 144)

LE BOOMERANG DE LA « GLASNOST »

Mais d'ores et déjà, la tentative de Mikhaïl Gorbatchev apparaît comme une gageure. Si le secrétaire général a tant besoin des timides ouvertures démocratiques qu'il a initiées, c'est qu'il sait que l'énorme machinerie bureaucratique doit être contournée, cernée par un mouvement social capable de faire contrepoids. On peut mesurer l'inertie et la puissance de l'appareil lorsqu'on sait que Boris Eltsine, le bouillant fidèle qui a poussé le plus loin l'épuration de l'appareil de la région de Moscou , ce qui lui a valu son limogeage, a dû, pour nettoyer les écuries d'Augias, expulser vingt mille membres du parti, renvoyer dans les usines trente mille chercheurs inutiles et procéder à l'arrestation de huit cents responsables du commerce (page 156). Qu'en serait-il à l'échelle de l'URSS tout entière ? La politique d'ouverture, l'appel aux intellectuels, aux scientifiques, voire aux dissidents vise donc à contourner l'appareil bureaucratique lui-même. "Avons-nous des garanties que le processus de transformation engagé sera conduit à son terme, que les erreurs passées ne se répéteront pas ? A ces questions, le politburo répond affirmativement : oui, nous avons de telles garanties ( .. . ). C'est le développement multiforme de la démocratisation du régime socialiste, la pleine restauration des principes léninistes de la transparence. ( .. . ) La restructuration n'est possible que par la démocratie et grâce à la démocratie. " (page 144)

Mais, au-delà de la sincérité possible de l'orateur, voici apparaître l'impasse véritable de la tentative de Gorbatchev. La classe bourgeoise, parce qu'elle repose sur un mode de production qui a connu une légitimité historique basée sur une réelle croissance de forces productives, a été capable d'adapter ses formes de domination politique. Elle a pu repasser du fascisme à la démocratie parlementaire tout en sauvegardant l'essentiel de sa domina -tion de classe. En URSS, le pouvoir de la bureaucratie est organiquement lié à la forme totalitaire du pouvoir du parti unique, vidant les organes démocratiques soviétiques de leur substance, éliminant les oppositions politiques. Il ne lui sera pas possible de revenir à une forme démocratique sans remettre en cause les bases mêmes de son pouvoir, dans ses racines économiques et sociales les plus profondes.

Déjà Michel Tatu formule le constat que la tentative gorbatchévienne piétine dangereusement, avant tout sur le terrain le plus essentiel, celui de la réforme économique. L'épisode des vacances prolongées d'aout 1987, l'affaire Eltsine, sont autant d'indices des limites dans laquelle la direction collégiale du politburo entend enfermer la politique du secrétaire général.

CHICHE, CAMARADE GORBATCHEV ! Pour autant le processus entamé en URSS peut-il laisser indifférent? Non, car ce qui se passe aujourd'hui en URSS, produit de la tension extrême des contradictions du système bureaucratique, peut permettre l'ouverture d'un espace pour les oppositions politiques, la contestation sociale, permettre le réveil de la conscience de millions de travailleurs soviétiques. Dans ce sens, tout ce qui ira dans cette direction peut et doit être appuyé pour élargir l'ouverture. Le Printemps de Prague surgit il y a vingt ans dans un contexte fort analogue. En URSS, il n'y aura pas de " grand frère " pour intervenir. Mais comme à l'époque du khrouchtchévisme, la rupture avec les illusions sur les capacités de l'aile moderniste du régime à aller au bout de ses prétentions sera une condition nécessaire pour qu'émerge à l'Est une véritable alternative socialiste et démocratique. Commençons donc, à l'Ouest, à ne pas les entretenir.

François Dietrich

1. Michel Tatu, Gorbatchev, l'URSS va-t-elle changer ?, Le Centurion-Le Monde, Paris, 1987. 2 . Michel Tatu, la Bataille des euromissiles, Le Seuil, Paris, 1 983. 3 . A. Avtorkhanov, Staline assassiné, Presses de la Renaissance, Paris, 1980.

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