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Ceux géants dominaient la poésie française de notre temps. Henri Michaux est mort le 21 octobre 1984, comme englouti silencieusement -alors que son rayonnement était mondial-, fidèle jusqu'au bout à une certaine conception de l'écriture qui l'avait fait se tenir sobrement à l'écart de tout honneur, de toute reconnaissance officielle 1 ••• René Char vient de disparaître, avalé lui aussi • dans la pompe horrible "• et il faut cette mort, semble-t-il, pour que son nom soit découvert, signalé au grand public et son œuvre sortie au grand jour. Replié dans son village de l'Isle-sur-Sorgue, lui non plus, pourtant couvert de toutes les admirations dans la galaxie intellectuelle, n'avait jamais cédé à l'équivoque tentation de la • littérature-spectacle , .
Char, très jeune, participe à l'aventure surréaliste d'après-guerre. Malgré la brièveté de son séjour au sein du mouvement, il n'y sera pas un • second rôle •, mais tout de suite propulsé aux avant-postes de toutes les batailles, somptueuses et désordonnées, poétiques et physiques, déclarées par André Breton et ses compagnons. De cette association tumultueuse nous reste un brûlot toujours vivant : Ralentir travaux, écrit en collaboration avec Breton et Eluard en 1930.
Mais Char s'émancipe rapidement de la tutelle surréaliste : dès 1934 (le Marteau sans maître ) et 1936 (Moulin premier), on voit s'affirmer un style, une écriture semblable à nul autre, qui font de lui un inventeur à l'égal des plus grands. Contrairement à Michaux, autre fabriquant d'une langue parfaitement originale, qui broie et concasse les mots pour forger les véhicules susceptibles d'exprimer • l'espace du dedans "• Char, lui, déploie une écriture dont le fond est finalement d'un grand classicisme mais qui s'électrise de mille images impossibles, de mille contradictions et retournements de sens. L'aboutissement de ce travail, c'est le miracle d'une phrase où les mots, commme tenus à une imperceptible distance de leur sens initial, semblent acquérir une force, une énergie nouvelles. Et partout alors éclatent, fulgurent ces images extraordinaires qui vibrionnent dans les plus beaux poèmes de Char, • étincelles nomades », comme il les nomme lui-même, qui paraissent jaillir silencieusement du frottement des silex.
Dans ses derniers ouvrages publiés, Char semble avoir un peu cédé à la tentation du procédé, et certains de ses textes frisent malheureusement le ridicule d'une poésie champêtre et bucolique, privée de densité. Mais il faut revenir au centre de cette vie (1907-1988) pour approcher les textes les plus beaux qui aient été écrits par Char : ils sont rassemblés en deux recueils magnifiques, Fureur et Mystère et Recherche de la base et du sommet. Une partie significative d'entre eux furent rédigés à un moment où, on le sait, Char s'engagea activement dans la résistance à l'occupant nazi. Franc-tireur et montagnard, Char, sous le sobre et mystérieux pseudonyme de • capitaine Alexandre •, organisait et dirigeait tout un réseau
ALLÉGEANCE Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus ; qui au juste l'aima?
Il cherche son pareil dans le vœu des regards. L'espace qu'il parcourt est ma fidélité. Il dessine l'espoir et léger l'éconduit. Il est prépondérant sans qu'il y prenne part.
Je vis au fond de lui comme une épave heureuse. A mon insu, ma solitude est son trésor. Dans le grand méridien où s'inscrit son essor, ma liberté le creuse.
Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus; qui au juste l'aima et l'éclaire de loin pour qu'il ne tombe pas ?
Extrait de la Fontaine narrative (1947), paru aux éditions Gallimard, dans Fureur et Mystère.
RENE CHAR : LE VISAGE FINAL
1 . Lire le récit, pudique et plein de noblesse, par Diane Grangefori, des derniers jours de la vie d'Henri Michaux dans la revue Europe de juin-juillet 1 98 7. 2. Gabriel Bounoure, René Char, Céreste et la Sorgue, éd. Fata Moragana. 3. Extrait d'un entretien de René Char avec Raymond Jean dans le Monde du 11 novembre 1968.
Le boulanger n'avait pas encore dégrafé les rideaux de fer de sa boutique que déjà le village était assiégé, bâillonné, hypnotisé, mis dans l'impossibilité de bouger. Deux compagnies de SS et un détachement de miliciens le tenaient sous la gueule de leurs mitrailleuses et de leurs mortiers. Alors commença l'épreuve.
Les habitants furent jetés hors des maisons et sommés de se rassembler sur la place centrale. Les clés sur les portes. Un vieux, dur d'oreille, qui ne tenait pas compte assez vite de l'ordre, vit les quatre murs et le toit de sa grange voler en morceaux sous l'effet d'une bombe. Depuis quatre heures j'étais éveillé. Marcelle était venue à mon volet me chuchoter l'alerte. J'avais reconnu immédiatement l'inutilité d'essayer de franchir le cordon de surveillance et de gagner la campagne. Je changeai rapidement de logis.
La maison inhabitée où je me réfugiai autorisait, à toute extrémité, une résistance armée efficace, Je pouvais suivre de la fenêtre, derrière les rideaux jaunis, les allées et venues nerveuses des occupants. Pas un des miens n'était présent au village. Cette pensée me rassura. A quelques kilomètres de là, ils suivraient mes consignes et resteraient tapis. Des coups me parvenaient ponctués d'injures. Les SS avaient surpris un jeune maçon qui revenait de relever des collets. Sa frayeur le désigna à leurs tortures. Une voix se penchait hurlante sur le corps tuméfié : • Où est-il ?
conduis-nous •, suivie de silence. Et coups de pieds et coups de crosses de pleuvoir.
Une rage insensée s'empara de moi, chassa mon angoisse. Mes mains communiquaient à mon arme leur sueur crispée exaltaient sa puissance contenue. Je calculais que le malheureux se tairait encore cinq minutes, puis, fatalement, il parlerait. J'eus honte de souhaiter sa mort avant cette échéance. Alors apparut jaillisant de chaque rue la marée des femmes, des enfants, des vieillards, se rendant au lieu de rassemblement, suivant un plan concerté. Ils se hâtaient sans hâte, ruisselant littéralement sur les SS, les paralysant • en toute bonne foi •. Le maçon fut laissé pour mort. Furieuse, la patrouille se fraya un chemin à travers la foule et porta ses pas plus loin. Avec une prudence infinie, maintenant des yeux anxieux et bons regardaient dans ma direction, passaient comme un jet de lampe sur ma fenêtre. Je me découvris à moitié et un sourire se détacha de ma pâleur. Je tenais à ces êtres par mille fils confiants dont pas un ne devait se rompre.
J'ai aimé farouchement mes semblables cette journée-là, bien au-delà du sacrifice.
Extrait des Feuillets d'Hypnos ( 1943-1944 ), paru aux éditions Gallimard, dans Fureur et Mystère. chargé d'assurer la réception et la protec- sa narine un • brin de thym • qui lui raption du matériel parachuté en Provence pelle que la souveraineté de l'acte doit pour les maquis. Les Feuillets d'hypnos, encore se courber en vassalité amoureuse édités après la guerre, contiennent l'admi- devant le plus humble végétal 2 • • rable récit fragmenté de ces combats. Retenir aussi cette dernière image Sans jamais sombrer dans le lyrisme guer- • publique • de Char en 1966, quittant son rier et patriotard qu'a justement dénoncé village et sa • bibliothèque en feu •, Benjamin Péret dans Déshonneur des poè- s'ébrouant une nouvelle fois pour aller tes à propos d'Aragon et d'Eluard, sans prendre parti, courageusement, en pleine dissimuler l'âpreté et le sordide d'une lutte euphorie autour de la bombinette gaulliste, où tombent les amis et où pullulent les cas contre l'implantation de missiles nucléaires de conscience, Char réussit ici le singulier sur le plateau d'Albion, • territoire superbe, prodige, celui par lequel il nous fascine étriqué, bientôt empoisonné et couvert de instamment, qui est de transformer l'action crachats, démentiellement, pour des moet la poésie en « alliés substantiels •, de tifs sinistres, ceux des derniers instants 3 •. montrer qu'elles sont, à un certain niveau Beau visage final, calme, massif et ridé du d'intensité, compatibles, mieux : solidai- partisan réveillé, dérangé par une mobilisares. C'est ce visage, avec «sérénité cris- tion encore une fois minoritaire, mais toupée • de l'homme d'action, d'un révolu- chant à l'essentiel. tionnaire en acte de son époque, qui s'im- Nous luttons, il ne faut pas l'oublier, pose à nous désormais, à propos de René pour un monde improbable. Un monde où Char. Comme le dit Gabriel Bounoure : chacun puisse lire et laisser couler en soi « Le poème de Char naft au moment où le l'énergie vitale, l'intelligence fraternelle de partisan couché sur le sol, dans l'attente René Char. de l'ennemi, respire à cinq centimètres de Didier Hanne