ES chiffres officiels situent le nombre de chômeurs en France aux alentours de 2,6 millions à la fin octobre 1987, soit 10,5% de la population active (dont seulement 63 % sont indemnisés). Pour l'ensemble des pays de l'OCDE, le taux se situe à 8,25% de la population active, soit plus de 31 millions de personnes. L'Europe est la plus touchée (plus de 11 %) devant les Etats-Unis (6,3 %) et le Japon (2,7 %). Tous ces chiffres sous-estiment la réalité du chômage, du fait notamment des méthodes de calcul (le cas du Japon est bien particulier, les méthodes de calcul sous-estimant largement la réalité du chômage, à tel point qu'il faudrait quasiment doubler le taux officiel pour approcher la réalité). De plus, la place grandissante du chômage de longue durée se traduit aussi par un découragement tel que les personnes touchées ne se déclarent plus nécessairement comme chômeurs (les demandes d'emploi annulées pour arrêt de recherche d'emploi ont augmenté de 26% en un an en France). Ainsi, les personnes les plus touchées ont elles tendance à ne plus être comptabilisées.
Avant même que ne s'annonce la récession quasi certaine de l'après krach boursier, l'OCDE, comme l'ensemble des organismes de prospectives, n'envisage pas d'améliorations à long terme. En Europe, le taux devrait passer de 11 %à près de 11,5% soit près de 20 millions de chômeurs. DE PLUS EN PLUS DE CHOMEURS
DE LONGUE DUREE Quant à la structure du chômage, l'évohition la plus dramatique est celle des chômeurs de longue durée : près de 870 000, en progression de 7,5% depuis octobre 1986. Nous approchons ainsi du million de chômeurs de ' plus d'un an et apparaissent dans les statistiques, de façon significative, les chômeurs depuis plus de · 2 ans ( plus de 500 000) auxquels il faudrait ajouter les chômeurs découragés et non déclarés : 32 % des chômeurs en mars 1987 le sont depuis plus d'un an, 67,2 % pour les chômeurs de plus de quarante-neuf ans, plus de 30 % pour les jeunes de moins de 15-24 ans (encore faut-il tenir compte que de nombreux jeunes à la recherche d'un premier emploi ne s'inscrivent pas au chômage). L'ancienneté moyenne est de 16 mois et demi : 26 mois pour les femmes, plus de 11 mois pour l'ensemble des jeunes.
Or, la possibilité de trouver du travail diminue avec la durée du chômage. De plus, les chômeurs de longue durée cumulent les difficultés (jeunes ou âgés de plus de 50 ans, peu ou pas de qualification). Ce phénomène ne peut aller qu'en s'accentuant, malgré les replâtrages temporaires et successifs que constituent les stages pour les chômeurs de longue durée (cf plus loin).
Il existe donc d'ores et déjà une fraction significative de la classe ouvrière exclue de façon quasi définitive du marché du travail. Le " lumpen-prolétariat ., n'est plus une simple référence au passé, et les 220 000 repas par jour que prévoient de servir les seuls restaurants du cœur sont là pour l'attester.
LE CHOMAGE ACCENTUE
LES INEGALITES SOCIALES La structure du chômage est un véritable révélateur des inégalités sociales : les femmes, quelle que soit leur catégorie sociale, sont les plus touchées; les ouvriers subissent un taux de chômage cinq fois plus important que les cadres supérieurs.
Le diplôme est toujours une protection contre le chômage, et l'on comprend fort bien la volonté de prolongation de la scolarité. Il ne faut évidemment pas en conclure que l'emploi obtenu grâce au diplôme correspond au niveau de qualification acquis (même si les diplômes de l'enseignement supérieur protégent de la déqualification). Mais la concurrence est telle qu'à prix égal les employeurs recrutent de préférence un diplômé qu'un non diplômé. En conclure que l'explication du chômage est à chercher dans l'inadéquation de la formation est un bon moyen de ne pas parler de l'insuffisance des créations d'emploi au
Taux de chômage par sexe et groupe socio-professionnel
(En pourcentage. Enquête emploi 198 7 INSEE)
Le chômage En France, les derniers chiffres font apparaître une légère diminution (- 1 % en octobre 198 7, mrus rout de même + 1 , 1 % depuis septembre 1986). Ces chiffres, optimistes ne correspondent guère à la réalité. Le nombre de sans-emploi ne diminuent apparemment que sous l'effet du fameux • traitement social • du chômage qui concerne plus de 1,5 million de personnes. Le • coup de pouce • donné aux stages destinés aux chômeurs de longue durée permet à lui seul d'absorber 23 000 personnes supplémenti:Ùres, ce qui correspond à peu près à la brosse de 1 %. Toutes les entrées en stage représentent à elles seules, en octobre 1987, 83 291 personnes, en augmentation de 21,5% en un mois et 45,2% en un an. Les stages d'initiation à la vie professionnelle (SIVP), les TUC, la formation en alternance permettent d'atténuer l'arrivée des jeunes sur le marché du travail, sans compter le rallongement de la scolarité. Ainsi, le taux de chômage des jeunes semble brosser. Enfin, il faut ajouter plus de 500 000 sorties anticipées (dont les préretraites) du marché du travail . Et pourtant, le taux de chômage reste proche de 10,5 %. Ce chiffre devrait donc connaître un net infléchissement à la hausse lorsque se cumuleront la fin des effets de ce • trrutement social • et le ralentissement de l'activité.
cadres et professions professions intermédirures intellect.sup
Hommes
4,6
2,5
Femmes
3,7
5,8
Ensemble
2,9
5,1 profit de l'inefficacité du service public de formation.
Taux de chômage des femmes par niveau de diplômes
(en pourcentage)
0
2
3
4
5 ensemble
22,7
11,7
14,3
14,4
9,4
5,3
13,4
Enquête emploi 198 7 INSEE
Enfin, les jeunes ne sont pas épargnés, même s'ils restent souvent moins longtemps au chômage, ce qui confirme leur vulnérabilité face à la précarité.
Hommes
Femmes
Ensemble
15-24 ans
17,5
22,0
27,5
25-49 ans
6,7
11,0
8,5
+ 49 ans
6,9
8,0
7,3
INSEE, chiffres au 31 décembre 1986
La conclusion s'impose. Il vaut mieux être un homme, bardé de diplômes, cadre supérieur, entre 25 et 49 ans, que jeune, femme, sans diplôme et fille d'ouvrier!
LA PRECARITE
La pression croissante du chômage et la volonté politique du CNPF relayée par le gouvernement permettent le développement de ce que l'on appelle pudiquement les • formes particulières d'emploi • et qui ne sont que des emplois au rabais. Ces emplois précaires sont caractérisés par leur durée déterminée et ils alimentent le
• chômage récurrent •, c'est-à-dire l'alternance chômage-emploi précaire.
Ils ne sont évidemment pas spécifiques à la France. L'OCDE préconise • de nouveaux types de contrat de travail • constiemployés ouvriers ensemble
8,2 12,7 8 ,6 13,7 22,5 13,4 12,4 14,8 10,7 tuant des mesures • actives • de réduction du chômage. La panoplie comprend : - les différents · stages (y compris les TUC); - le travail intérimaire et le temps partiel ; -les contrats à durée déterminée (CDD).
Près d'uri million de personnes effectuent des stages en entreprise. Près de 130 000 chômeurs de longue durée sont en stage. Les jeunes sont particulièrement • gâtés • . Pompeusement appelés • dispositifs d'insertion professionnelle des jeunes •, ils ont touché en 1986 trois fois plus de jeunes qu'en 1982-1983 (952 000 contre 302 000).
La formation en alternance, créée en 1984, touche 481 000 jeunes en février 1987, contre plus de 170 000 jeunes en 1986.
1985-1986 Février 1987
Contrats de qualification 7 244 25 965 x 3,4
Contrats d'adaptation 62 723 236 448 x 3 ,8
SIVP 98 279 218 541 x 2,2 Total 168 246 480 954 x 2,9 Tous ces systèmes d'alternance donnent droit à une exonération totale ou partielle des charges sociales :
Les contrats d'adaptation ont une durée minimale de 6 mois et doivent permettre au stagiaire (disposant déjà d'une qualification) d'acquérir une formation supplémentaire. Les 20 % d'heures de formation sont largement compensées par la faible rémunération (qui doit tout de même être supérieure au SMIC!) et l'exonération des charges sociales.
Les contrats de qualification représentent un apprentissage. Contre 25 % d'heures de formation, la rémunération varie entre 17 et 25% du SMIC.
Les SIVP ne sont pas des contrats de travail et les stages sont donc rémunérés
CHOMAGE, PRECARITE, FLEXIBILITE : UNE TRILOGIE REDOUTABLE par l'Etat ( 535 à 1 580 francs par mois) et par l'entreprise (17 à 27% du SMIC). Ils doivent permettre la " découverte de la vie de l'entreprise • ! Une main-d'œuvre hors de prix!
Un ticket tuc pour un emploi toc. On ne peut évidemment oublier les TgC qui ne sont ni plus ni moins qu'une mise jJ. disposition pour un mi-temps de jeunes de 16 à 25 ans au service de l'Etat pour 1 250 françs par mois (les 500 francs supplémentaires, non obligatoires, ne sont quasiment jamais accordés) : près de 160 000 jeunes dès la première année d'application, 338 000 l'année suivante, ils sont déjà 300 000 pour la seule période de janvier à octobre 1987. Il y a de façon évidente la mise en place, dans les faits, du SMIC jeune.
Plus généralement, les stages en entreprise représentent 900 000 personnes en juin 1987, et devraient atteindre le million en mars 1988. De la même façon, les stages pour les chômeurs de longue durée devraient passer de 55 000 à 250 000 en mars 1988.
La précarité est souvent présentée comme un temps provisoire précédant l'insertion future et durable sur le marché du travail. Or, les chiffres sont accablants : -Sur 100 chômeurs en mars 1985, 47 le sont encore en mars 1986, et seulement 14 ont un emploi à temps complet sans recherche d'un autre emploi. -Sur 100 stagiaires en mars 1985, 30 seulement occupent un emploi à temps complet sans recherche d'un autre emploi en mars 1986, 43 étant soit chômeur soit encore (de nouveau?) stagiaire.
Seul chiffre '• optimiste •, les stagiaires emploi-formation (jeunes ayant déjà une qualification) retrouvent un emploi pour 75 % au bout d'un an (mais ce sont aussi les effectifs les plus faibles, voir tableau).
TRAVAIL INTERIMAIRE
ET TEMPS PARTIEL 32% des travailleurs intérimaires occupent un emploi à temps complet sans rechercher d'emploi un an plus tard. Ils font donc bien partie des emplois précaires. Il est à souligner que le nombre d'intérimaires se remet à augmenter depuis deux ans, et surtout depuis mars 1986 suite à l'assouplissement des mesures contraignantes.
Souvent plus onéreux à court terme pour les entreprises, le principal avantage est la non-intégration des intérimaires dans l'entreprise (aucun avantage acquis). L'assouplissement du recours au temps partiel et aux contrats à durée déterminée (COD) ainsi que l'ensemble des mesures en direction des jeunes limitent leur développement.
Le temps partiel touche plus de 2,5 millions de personnes, soit 11 ,8 % des salariés en 1987. Les effectifs ont doublé depuis 1974. Les postes à temps partiel sont occupés à 82 % par des femmes. Plus de 20 % des temps partiel travaillent 30 heures et plus. Fortement présent dans l'agriculture (une femme sur trois est à temps partiel), il se développe largement dans le tertiaire ( 1 femme sur 4 ; 15 % de l'ensemble des salariés). Il est souvent pratiqué dans les petites entreprises et dans les services liés au commerce de détail ou les cafés-restaurants-hôtels (34% des femmes). Ces emplois sont bien sûr peu rémunérés.
Le développement du temps partiel est-il réellement choisi ? Certes, moins de 1 0 % des salariés à temps partiel recherchent un emploi à temps plein. Pourtant, il apparaît évident que la pression du chômage joue à plein : 40 à 50 % des chômeurs se déclarent prêt à accepter un emploi à temps partiel plutôt que de rester chômeur. De plus, il ne faut pas sous estimer l'intériorisation du chômage qui amène à de nombreux renoncements à la recherche d'un emploi à temps plein, sans parler de la pression idéologique à l'égard des femmes. En fait tout concorde pour affirmer que le temps partiel masque le sous-emploi.
LES CONTRATS
A DUREE DETERMINEE En 1985, 63 % des entrées de salariés dans les établissements de plus de 50 salariés ont été des embauches sur COD. A l'inverse, la fin d'un COD est le motif principal d'entrée en chômage. Les effectifs sous COD se développent largement
CHOMAGE, PRECARITE, FLEXIBILITE : UNE TRILOGIE REDOUTABLE
Les TUC: un bilan positif ? Mode d'insertion pour un emploi durable ? Pourtant 46% d'entre eux avaient déjà exercé une activité salariée. 70% avaient connu au moins six mois de chômage avant le TUC. Seulement 15 % d'entre eux ont eu le choix entre le TUC ou d'autres stages. 5 % d'entre eux considérent le TUC comme moyen d'embauche future. Ils ont déjà tous connus la précarité. Les TUC ne remplaçent pas des emplois ? 80 % des stagiaires exercent des tâches confiées aux salariés de l'entreprise. Les TUC, moyens de formation ? 3 % des stagiaires ont suM une formation dispensée par l'organismë d'accueil. Et seulement 48 % des stagiaires ont eu droit à une attestation d'expérience professionnelle. 1 8 % seulement des stagiaires ont jugé utile le TUC pour la définition d'un projet professionnel. Huit mois aprés leur stage; 1 3 % occupent un emploi à durée indéterminée, plus de 60 % sont au chômage ou en stage.
depuis mars 1984: 256 000, puis 390 000 en mars 1986 et enfin 478 00 en mars 1987. Le recours aux CDD a pour motif principal l'adaptation aux variations saisonnières. Mais il faut souligner que la suppression administrative de licenciement et le rallongement de la durée maximale des CDD (2 ans) ont pour effet de réduire les écarts de statuts entre eux et les contrats à durée indéterminée. De plus, le développement des stages les concurrence. L'extension des CDD n'est donc pas nécessairement durable, l'essentiel étant qu'ils restent un moyen de pression efficace sur l'ensemble des salariés employés à temps complet. Enfin, le recours aux CDD concerne pour l'essentielle personnel moins qualifié.
Cette précarité tous azimuts a le grand avantage de diluer · la frontière entre le chômage et l'emploi, tout en réduisant le passage de l'inactivité ou la précarité de l'emploi aux emplois à temps complet à durée indéterminée. De plus, il est évident que les jeunes n'ont plus guère d'autres choix que d'• en passer par là •. L'obtention immédiate d'un emploi durable est de moins en moins envisageable. L'importance grandissante de cette précarisation aboutit au fait qu'en ajoutant les chômeurs aux • formes particulières d'emploi ,. , on atteint ce chiffre phénoménal d'l membre sur 5 de la population active au chômage ou occupant un emploi précaire. On ne peut ignorer non plus le fait que depuis la suppression de l'autorisation administrative de licenciement, nous sommes loin d'avoir vu les milliers de créations d'emplois promis par le CNPF. Au contraire, le rythme de ces licenciements s'est nettement accéléré : 35 000 par mois au deuxième semestre 1985, 40 000 au deuxième semestre 1986.
En serait-on pour autant arrivé au dualisme du marché du travail ? Certes, une partie significative des chômeurs sont exclus de façon quasi définitive du marché du travail. Mais l'idée de dualisme suggère l'existence parallèle de deux marchés du travail distincts : le précaire, le stable. Or, il apparaît que le développement de la précarité non seulement n'interdit pas le passage des salariés de l'un à l'autre, mais surtout la mobilité (ou la perception du risque de cette mobilité) est un moyen de pression considérable sur l'ensemble du marché du travail. Il n'y a donc pas d'imperméabilité. N'est-il pas significatif que la notion de flexibilité, fortement présente à travers le recours aux stages et aux emplois temporaires pénètre largement les emplois • stables ...
En revanche, l'idée des • petits boulots ,. a pour toile de fond une analyse du dualisme achevé : • les entreprises ne peuvent plus embaucher - l'Etat a besoin de faire des économies et ne peut donc plus embaucher - restent les ménages stabilisés sur le marché du travail, bénéficiant d'une sécurité d'emploi, de qualifications et de salaires élevés pour prendre le relais de l'embauche. Mais, évidemment, ces petits boulots ne peuvent être à plein temps et avec des salaires élevés : nous voilà de plain-pied dans les emplois domestiques, rendus possibles par la stabilisation d'une frange de la population active, et devant absorber une partie du chômage incompressible.
LA FLEXIBILITE
La notion de flexibilité se retrouve à différents niveaux. Assimilée trop souvent à un aménagement technique de la production (la flexibilité du travail n'en serait alors que la conséquence) ou à un aménagement du temps de travail (seule flexibilité des horaires), nous retiendrons ici trois thèmes intégrant la flexibilité : - la diversification des formes de travail ; - l'intensification du travail ; - la flexibilité salariale.
Nous avons vu précédemment la multiplication des situations d'activité entre le chômage et l'emploi • durable "· Cette précarisation, outre le fait qu'elle procure de la main-d'œuvre bon marché, est un moyen de pression important sur l'ensemble des salariés.
La diversification des formes de travail a pour objectif l'ajustement de l'activité de l'entreprise aux variations de la demande. Cet ajustement n'est pas nouveau et passait auparavant par la constitution de stocks, le recours aux heures supplémentaires, le recours aux contrats d'intérim ou à durée déterminée. Mais les stocks génèrent des frais financiers et les heures sup-
Les 35 heures, vers les 30 heures, sans réduction de salaire.
ses effectifs sur la période creuse et recou- , pourtant signataires. Le BIT élabore donc plémentaires coûtent chères. L'évolution récente vise donc à renforcer les possibilités d'utilisation de l'intérim ou de~ contrats à durée déterminée comme nous venons de lè voir, mais aussi d'introduire de nouvelles possi~ilités d'ajustement. La saturation des marchés, le développement de la concurrence et Ia diversification de la demande poussent les entreprises à vouloir ajuster leurs effectifs disponibles aux périodes de pointe ou de creux. L'argument majeur utilisé pour convaincre de la flexibilité est hélas assez simple : si le personnel n'accepte pas la flexibilité, alors l'entreprise procédera à des licenciements pour aligner rera à des emplois temporaires pour les périodes de pointe. Ces nouvelles contraintes qui jusqu'à une période récente étaient en perte de vitesse sont pour l'essentiel: . -le travail le week-end (sur la base du volontariat bien sûr ! ) ; - le travail .en continu par le recours aux 2 x 8 ou 3 x 8 (voire dans certains cas les 4 x 6); / - et par voie de ~onséquence les horaires décalés.
Toutes les nouvelles dispositions légales vont dans ce même sens (cf annexe). Le développement du travail en équipe se traduira inévitablement par une extension du travail de nuit : 16 % des 2 x 8 travaillent de nuit, 90 % des 3 x 8. De plus, avant même l'autorisation du travail de nuit pour les femmes, les travailleurs de nuit étaient en progression (la fonction publique étant particulièrement touchée : 22% des employés). Le secteur du commerce verra aussi progresser ce travail de nuit. Déjà certaines grandes surfaces comme l'AS-Eco pratiquent depuis 1981 l'ouverture vingt-quatre heures sur vingt-quatre heures.
Cette évolution n'est évidemment pas propre à la France. Les différents gouvernements européens reviennent sur leur engagement de respecter l'interdiction du travail de nuit des femmes , conformément à la convention de l'OIT dont ils étaient une nouvelle convention sans distinction "sexiste" (!) qui n'ira évidemment pas dans le sens de l'interdiction du travail de nuit des hommes !
Le travail le week -end dans le secteur des services devrait se développer. Il concerne déjà plus de huit millions de salariés en 1984 : 84 % des femmes employées dans le commerce travaillent régulièrement le samedi. De plus, le temps partiel est souvent astreint au travail le week-end (près d~ 30% des temps partiels). Enfin, 23% des femmes et 16% des hommes n'ont pas de repos hebdomadaire de 48 heures consécutives.
La dégradation des conditions de vie est souvent considérable. A terme, cette dégradation menace l'ensemble des sala-
Nouvelles technologies et nouvelles formes de pénibilité du travail. riés puisqu'il faudra bien adapter les horaires des services aux " horaires du public ".
Cette évolution va plus loin encore dans certains secteurs d'activité. Le retour en force du travail à domicile, dans le discours idéologique, est à ce titre très inquiétant, même si cette forme de travail ne connaît pas, pour le moment, d'extension (il faut cependant souligner que cette forme de travail est fortement sujette au travail clandestin, évidemment difficilement quantifiable).
Il n'y aurait en effet que 42 000 travailleurs à domicile en 1986 (ce chiffre officiel ne représenterait que 5 à 10 % du chiffre réel) contre 116 000 en 1960. Mais beaucoup d'éléments vont dans le sens d'une remontée de ce statut. Véritable règne du salaire à la tâche, il est l'incarnation de la flexibilité totale. L'allègement des coûts sociaux est considérable, le chômage technique ne coûte rien et peut être durable sans avoir à recourir à un licenciement, il n'est pas nécessaire de négocier l'aménagement d'horaires ou de réduction du temps de travail. A ce titre, le télé-travail (travail à domicile sur terminal et transmission du travail par télématique ou envoi de disquette) peut connaître de nouveaux développements, même si jusqu'à maintenant il reste peu développé. Tous ces éléments de flexibilité vont dans le sens d'une intensification du travail.
L'INTENSIFICATION
DU TRAVAIL Le climat social est un facteur important de gains de productivité. Les résultats à l'usine Renault de Billancourt sont à ce titre significatifs : la menace de fermeture totale du site et l'échec des mobilisations a permis des gains de productivité inespérés jusque-là par la direction. On retrouve ce même phénomène aux Etats-Unis dans le secteur automobile, remisant pour un temps certaines modernisations trop coûteuses. Mais ce climat ne suffit pas et le patronat préconise, et pratique déjà largement, de nouvelles propositions d'organisation du travail. Cette intensification ne passe pas forcément par une modification du processus de production.
Ces éléments sont bien connus~ diminution des pauses, contrôle de la productivité par l'informatisation des tâches (les mouchards électroniques) - contrôle de la circulation du personnel par le biais des badges magnétiques-, flexibilité des horaires qui exclut du temps de travail les retards, etc.
Par ailleurs, la mise en œuvre capitaliste des nouvelles technologies se traduit aussi par cette intensification. Les nouvelles formes de pénibilité liées à l'informatique dans le secteur des services par exemple sont très significatives. L'organisation en continu supprime les pauses techniques liées au transfert d'un atelier à l'autre. Il faut aussi intégrer les effets de ces nouvelles technologies sur la qualification et les effectifs. Il n'y a pas de fatalité technologique, mais il est clair que la façon dont sont mises en œuvre ces innovations se traduit par les dégraissages d'effectifs, une certaine polyvalence du personnel, qui n'est pas toujours synonyme de meilleure qualification, et d'une exacerbation de la division exécution/conception.
Ces transformations alimentent là encore l'idée que l'emploi dans ces entreprises innovantes suppose une main-d'œuvre permanente et qualifiée, en opposition à la
précarité. Il y aurait donc une base matérielle au dualisme du marché du travail. En réalité, il peut y avoir complémentarité entre la flexibilité quantitative (on adapte la quantité de main-d'œuvre à la quantité de production) et la flexibilité qualitative (on adapte le type de produits - et donc le travail - à la demande sans pour autant modifier le volume de la production). Et là encore nous voyons bien l'interdépendance entre ces deux types de flexibilité qui vont toutes deux dans le même sens, à savoir la baisse des co-qts relatifs de travail. Certes, il existe un écart de qualité d'emploi entre les précaires et les permanents, mais l'existence de la précarité permet que ces deux types d'emploi se dégradent ensemble, la seule condition étant que cet écart se maintienne. De plus, on peut assister dans de nombreux secteurs au transfert d'un certain nombre d'activités • périphériques • vers des services extérieurs (entretien, nettoyage, certaines actions de mercatique - ou marketing ! ) où les conditions de travail et le coùt de celui-ci connaissent une situation dégradée.
Il faudrait bien sùr intégrer tout ce qui tourne autour de l'annualisation du temps de travail, qui permet de briser le cadre hebdomadaire avec à la clef l'abandon des repos hebdomadaires fixes, du calcul hebdomadaire du temps de travail et du nombre d'heures supplémentaires.
LA FLEXIBILITE, GARANTIE D'EMBAUCHES? Nous ne traitons pas ici de la flexibilité salariale et du pouvoir d'achat mais simplement de la • flexibilité • de l'emploi. Celle-ci est souvent justifiée comme pouvant relancer l'embauche. Or, les chefs d'entreprises, lorsqu'ils ne s'adressent pas à leurs salariés, avancent clairement comme frein à l'embauche le niveau de la demande. L'enquête réalisée par l'INSEE en 1986 auprès des entreprises aboutit à la conclusion que les nouvelles mesures réglementaires ou législatives n'infléchiront pas significativement la tendance prévue de l'emploi (c'est-à-dire la baisse puisque plus de 55% d'entre elles prévoient une réduction d'effectifs). Seul un petit tiers des entreprises estiment que la flexibilité pourrait entraîner une légère modification à la hausse, et il s'agit pour l'essentiel de petites entreprises pour qui la flexibilité se résume à l'assouplissement des contrats à durée déterminée, l'aménagement du temps de travail et l'assouplissement des règles de licenciement (Economie et Statistiques n° 197).
L'observation du marché du travail met donc en évidence qu'il est impossible d'analyser les trois éléments de cette redoutable trilogie: chômage, précarité, flexibilité, de façon indépendante. L'interpénétration physique (au sens où des individus " circulent • entre ces trois situations) et surtout sociale de ces trois phénomènes illustre bien ce qu'est la gestion actuelle du marché du travail : renforcer la précarité et conserver un volant de chômeurs important afin d'aller vers une réduction du coùt salarial. Il ne s'agit ni de figer la précarité ni de supprimer l'emploi à durée indéterminée mais d'exercer sur celui-ci une pression importante. Toutes les mesures intermédiaires ont la même fonction: présenter un discours social (mieux vaut 500 francs que rien, un mi-temps qu'un • zéro temps •, un stage, etc.) tout en aggravant la situation réelle du marché du travail (pourquoi payer 5 000 francs quand on peut payer 2 000 ?). Ce volant de précarité permet de conserver une main-d'œuvre stable dans l'entreprise (avec les avantages que cela comporte pour l'entreprise) sensible aux pressions de la précarité et donc prêt à des concessions majeures.
Une démarche revendicative séparant les trois éléments de cette trilogie aboutit inévitablement à des solutions de gestion qui renforcent la dégradation d'ensemble du marché du travail. Ainsi, le raisonnement du • il vaut mieux être tuciste que chômeur •, en voulant dans le meilleur des cas apporter une réponse sociale au chômage, aboutit à l'effet inverse: l'instauration d'un SMIC jeune qui ne résorbe en rien le chômage (le tuciste se substitue à un emploi) mais exerce une pression efficace à la baisse des salaires.
C'est cette démarche globale qui fonde l'idée que tout ce qui va dans le sens d'une amélioration de la situation de la classe ouvrière • favorisée • a des répercussions positives pour l'ensemble de la classe ou-
En 1982, sous le couvert de la relance de la négociation dans les entreprises, on passe d'une conception de l'horaire hebdomadaire collectif à une négociation de cet horaire au niveau de l'entreprise L'ordonnance du 16 janvier 1982: - création d'un contingent annuel d'heures supplémentaires (130 heures) non soumis à autorisation préalable de l'inspecteur du travail ; - la modulation de la durée hebdomadaire du travail est possible par accord d'entreprise sous réserve de ne pas dépasser 39 heures hebdomadaires en moyenne et plus de 1 0 heures par jour ; - possibilité d'• équipes de suppléance • de fin de semaine (remise en cause du repos dominical au profit du repos hebdomadaire) ; - possibilité de déroger à l'horaire collectif et donc d'individualiser les horaires. Loi du 28 février 1986 : C'est la fin du décompte hebdomadaire des heures supplémentaires remplacé par le décompte annuel (annualisation du temps de travail) - à condition qu'il y ait accord de branche. (Ils ont été obligés de le préciser car les accords d'entreprise respectaient de moins en moins souvent la légalité !) Le plan Séguin : - possibilité d'accords d'entreprise sur l'annualisation du temps de travail même en l'absence d'accord de branche; -la modulation n'est plus conditionnée par un accord sur la réduction du temps de travail; - possibilité de recourir au travail en continu pour raisons économiques (et non plus seulement techniques) par un accord de branche ; - possibilité du travail de nuit pour les femmes ;
Face aux questions de l'emploi, la nécessité d 'une démarche globale. vnere, et surtout pour la partie exclue ou précarisée. Il ne s'agit donc en rien d'une défense des " privilèges ". La meilleure preuve en est que l'extension de la panoplie du traitement social ne s'est jamais traduite par une amélioration de la situation sur le marché du travail.
En conséquence, il est vital d'apporter des réponses en terme de création d'emplois préalablement (et non exclusivement) à toute proposition en direction des exclus ou précaires , comme, par exemple: -Les 35 heures, vers les 30 heures, sans réduction de salaires. Il ne s'agit pas de choisir entre temps libre et pouvoir d'achat comme on nous le présente si souvent. De fait, depuis des années, il y a une réduction progressive du temps de travail avec en même temps une réduction du pouvoir d'achat. Les faits sont têtus, elle n'a pas permis de créer des emplois. Et la raison en est simple. Les entreprises reconnaissent elle mêmes la faiblesse de la demande. La réduction du temps de travail avec réduction de salaire n'améliore en rien la demande. La progression du pouvoir d'achat sans réduction du temps de travail ne crée pas d'emplois. -Le refus de tout licenciement. L'entreprise doit proposer une réorientation (même partielle) de son activité afin de pouvoir continuer à employer ses salariés. Combien d'exemples y a-t-il d'entreprises investissant dans un nouveau secteur d'activité après avoir purement et simplement déposé le bilan d'un de leurs établissements?.
Qua!nt au reclassement, les salariés doivent rester membres de l'entreprise tant qu'ils ne sont pas reclassés, et celui-ci ne doit pas pouvoir s'opérer sans leur accord . A la fois cela pénalise les entreprises cherchant à licencier et les contraint à se poser le problème d'un reclassement sans perte de salaires, avec le maintien des avantages acquis. Le reclassement actuel est dans
99 % des cas une vaste fumisterie : un emploi moins payé, avec plus de transports et sans les avantages acquis ou la porte. Quel choix ! - Une politique volontariste de créations d'emplois, ce qui passe par un fonds de création d'emploi, financé par un impôt sur le capital qui , par conséquent, toucherait plus fortement les entreprises rentables et représenterait la contribution obligatoire de ces entreprises à la création d'emplois. Bien sûr, il s'agit d'une ponction d'une partie du profit des entreprises en vue d'une socialisation réelle de la création d'emplois. Cela fait des années qu'on fait confiance aux patrons pour orienter l'investissement vers la création d'emplois. Le résultat est là.
Sur la base d'une politique volontariste de création d'emplois, qui suppose sans aucun doute d'être prêt à s'opposer aux refus, voire au sabotage de cette politique par les entreprises, doivent s'adjoindre des revendications en faveur de la population active sans emploi durable. Cette politique ne peut être une simple gestion de formatians bidons ou de formations déjà dépassées. Les axes de cette politique doivent être d'assurer la réinsertion sociale des exclus ou précaires, à la fois par une garantie de pouvoir d'achat qui ne peut être inférieure au SMIC, mais aussi par leur intégration et leur participation à la politique de créations d'emplois.
Evidemment, nous sommes loin de la politique menée aujourd'hui, mais également loin de celle menée par la gauche de 1981 à 1986. L'évolution du marché du travail l'atteste : l'essentiel de la politique de la gauche, et notamment des propositions du PS, continue à s'inscrire dans une gestion " sociale " du chômage qui ne s'oppose pas réellement à la volonté du CNPF.
Décembre 1987 Elie Nicolas