Le livre de Henri Weber sur Mai 68, Vingt Ans après, illustre une démarche et met en évidence ce qui, aujourd'hui, nous sépare.
En sept chapitres qui escamotent purement et simplement la grève générale, mais s'attardent sur « l'esprit du temps», sur la jeunesse comme« nouvel acteur historique» et sur l'« avènement de l'individualisme», il efface toute réflexion stratégique.
E
N faisant l'impasse sur le rôle propre des partis, des directions syndicales, des acteurs politiques, il élude les enjeux et les choix, les bifurcé!tions et les possibles. Cette interprétation relève d'une philosophie pratique de l'histoire. Elle met délibérément l'accent - de manière au demeurant sélective - sur les tendances lourdes et les faits de société ; elle participe ainsi du mouvement de dépolitisation qui, réduisant Mai à sa dimension culturelle, désamorce sa charge subversive.
Henri Weber revendique explicitement cette approche, non celle du partisan mais celle du " sociologue • et du • politologue •. Les références et les exergues confirment largement ce choix. A. Touraine, E. Morin, R. Aron, G. Upovetsky, D. Bell, L. Joffrin y occupent la première place. Etrange sociologie pourtant, qui contourne la classe ouvrière et ne dit pas un mot de la grève générale. Etrange politologie, qui ne fait plus de politique. Une fois de plus, le retour en force, vingt ans après, de la sociologie, confirme qu'elle est, par excellence, la discipline universitaire de l'ordre rétabli: Auguste Comte après la Révolution française, Durkheim après la Commune, et maintenant Touraine ou Upovetsky. Curieusement, ce pragmatisme sociologique, qui se voudrait aux antipodes du lyrisme messianique d'hier, n'évite pas pour autant une vision téléologique de l'histoire. Il n'est certes plus question de terre promise, de société sans classe, et de monde réconcilié dans une transparence universelle, mais les choses n'en demeurent pas moins ce qu'elles devaient devenir, dans une marche inéluctable au progrès et à la modernisation, dont 68 ne serait qu'une péripétie et un coup d'accélérateur. Bref, le Parti socialiste au gouvernement réaliserait enfin la mission civilisatrice différée par les résistances archaïques de la société française.
Sociologue, Henri Weber se veut aussi savant, et à ce titre d'une lucidité clinique. Il aurait été marxiste révolutionnaire aussi longtemps que les faits confirmaient les pronostics de la théorie. Soit jusqu'au tournant des années soixante-dix. A partir de là, s'inspirant d'une épistémologie poppérienne sommaire, il constate que les «faits falsifient la doctrine». Il faut donc, avec le courage qui sied au savant, constater la réfutation et changer de théorie.
LES VERDICTS
DE LA SCIENCE ? L'université française, qui retarde toujours d'une mode, découvre Popper avec près d'un demi siècle de retard. Depuis, la philosophie des sciences a beaucoup évolué. Qu'est-ce qu'un fait? Qu'est-ce qu'une réfutation ? Il ne manquait pas de faits troublants pour réfuter la théorie de Copernic, et pourtant ... Si la solidité d'une théorie est évaluée à la fécondité de son programme de recherche, le marxisme reste au contraire la théorie la plus féconde, non seulement pour rendre compte des mécanismes actuels de la crise, pour les prévoir à contre-courant des idéologies hier en vogue, sur le bon usage et la sortie douce de la crise, mais aussi pour comprendre la course aux armements, les dégâts du progrès, ou l'oppression des femmes.
A condition bien sûr de parler d'un marxisme vivant, en dialogue permanent avec de nouvelles expériences, et non d'une doctrine d'Etat pétrifiée. Car, si • collapse • il y a, Weber ne dit toujours pas par quoi il remplace la théorie défunte, si ce n'est un bricolage sociométrique, sans horizon et sans envergure. Nous tenons au contraire que la seule recherche féconde consiste à éprouver une théorie jusqu'à ses limites, à ne pas l'abandonner à la première difficulté, sans la remplacer autrement que par un magazin d'outils conceptuels hétéroclites.
En réalité, si on appliquait à Henri Weber sa propre méthode, c'est encore lui qui aurait tort. Contrairement à ce qu'il prétend, les
grandes crises, correspondant au retournement des ondes longues du capitalisme, ont été d'une gravité croissante. Celle de 184 7-1848 s'est soldée par une convulsion continentale. Celle de la fin du siècle passée n'a été surmontée que par l'expansion coloniale et impérialiste, et la marche à la guerre. Celle des années trente s'est payée de la Seconde Guerre mondiale, Hiroshima, Auschwitz et le Goulag. Qui sait ce que nous réserve la crise qui s'est amorcée, alors que se sont déjà accumulés les menaces nucléaires, les conflits régionaux, les nouvelles et les anciennes pauvretés ?
L'heureuse surprise d'une sortie rapide et douce, infirmant une série statistique certes limitée et une analyse théorique, n'est malheureusement pas la plus probable. Entendons-nous bien. Nous ne confondons pas crise catastrophique et crise finale. A défaut d'une issue révolutionnaire, le capital dictera la sienne propre. Il s'agit de savoir à quel prix et sur le dos de qui. Nous disons donc que les crises ont été de plus en plus graves et rien ne permet de dire que celle-ci dérogera à cette loi. Il faut se préparer au pire : jamais un parti social-démocrate n'a constitué dans ces épreuves autre chose qu'une ligne Maginot politique. Face à l'avertissement Le Pen, il faut au contraire se préparer au pire.
LE FARDEAU
SOIXANTE-HUITARD Refoulée aux marges de la sociologie, la politique n'en est pas moins discrètement présente.
Sous forme de bilan d'abord, dans le registre de l'autosatisfaction. Si la vie nous a changés, dit Henri Weber, nous avons aussi changé la vie (p. 214). Au lieu des convulsions que nous prophétisions, nous aurions eu les douceurs hédonistes de la démocratie, • en guise de malheur, une modernisation de la société française qui la rend plus vivable"·
A croire que Weber, libéré du messianisme de mauvaise mémoire, reste hanté par un certain sens de l'histoire, celui du progrès, de son majestueux écoulement, de son tranquille cheminement de lumières. Affirmer que nous avons changé la vie est simplement prétentieux, à moins de réduire le changement en question à bien peu de chose, aux antipodes des ambitions d'hier. S'il considère réalisé le programme du vivre autrement, c'est que nous n'avons ni de la vie ni de son changement la même idée.
Quant à la modernisation, elle va de pair avec les années de croissance et de mutations technologiques. Que les classes travailleuses en ait eu leur part, que leurs besoins en aient été historiquement enrichis, quoi de plus naturel ? Mais cette modernisation a sa face d'ombre. Plus vivable notre société? Cela dépend du point de vue et cela dépend pour qui. Les trois millions de chômeurs, les exclus, les nouveaux pauvres sont l'envers indissociable de la médaille. Le progrès n'est jamais en la matière que relatif à son cortège de régressions.
Plus généralement, Henri Weber s'emploie avec sincérité à sauver de la campagne de dénigrement quelques lambeaux des aspirations soixante-huitardes. Il ne peut cependant s'empêcher d'un jugement d'ensemble qui sonne comme une condamnation : • La réactivation de la culture anticapitaliste au sein du mouvement ouvrier français, sous l'impulsion de Mai 68 et des soixante-huitards, a certainement contribué à retarder le nécessaire effort de restructuration et de redéploiement de l'économie française, lorsque l'establishment s'y est tardivement résolu. Ce n'est qu'à la faveur de l'expérience du gouvernement de la gauche unie que s'est effectué le découplage entre démocratisme et anticapitalisme de principe. »(p. 157)
Si les mots ont bien un sens, l'effet gobai de 68 serait donc un entassement pervers de blocages et d'archaïsmes. Et seule la gauche au gouvernement serait venue à bout de cette culture anticapitaliste obstinée. Tout comme les archaïsmes hérités de la Révolution française auraient pour d'autres auteurs handicapé durablement le développement du capitalisme en France. C'est donc seulement en 1983 que la France • allait entrer bonne dernière • dans la voie de la restructuration nécessaire (p. 154). Merci la gauche! Merci Fabius! Merci Tonton!
Le partage équitable de l'effort de redressement national implique aussi le partage
68 ET L'AIR DU TEMPS bles de la crise. Il se contente de constater adjectif. Ce n'est pas de cela que nous avons des responsabilités. Henri Weber n'hésite donc pas à établir celle du patronat : " Certes, les chefs d'entreprise français portent une part de responsabilité dans ce décrochage économique des dix dernières années. " Ils n'ont pas " su ,. détayloriser à temps. Ils n'ont pas " su ,. vendre. Ils n'ont pas " su ,. investir. Mais s'agit-il là seulement d'audace et de savoir faire? Weber s'impatiente : " Dès 1984, les marges des entreprises se redressent ; en 1986, elles sont revenues à leur niveau d'avant le premier choc pétrolier. " Les profits sont donc restaurés. Encore merci la gauche, encore bravo Bérégovoy!
Et pourtant l'investissement stagne encore et le retard sur les concurrents se creuse. La ringardise patronale y est pour quelque chose, mais avec circonstances atténuantes, car " leurs partenaires sociaux y sont également pour quelque chose : vivre et travailler au pas ! Pas de licenciement sans reclassement préalable au même niveau de qualification ! Produisons français ! Pour la semaine de 35 heures sans réduction de salaires ! Les patrons peuvent payer! ... " (p. 157). Cette nostalgie navrée de l'association capital-travail, contre les rigidités des corporatismes tant patronaux qu'ouvriers, n'est guère compatible avec une approche des rapports sociaux en termes de lutte de classe.
Qu'à cela ne tienne, la sociologie est bonne fille. Ici encore, elle vient à point à la rescousse de la politique. Il suffit de décréter sans démonstration ces catégories obsolètes. Ainsi Henri Weber se demande-t-il avec une discrète audace "si l'approche du mouvement de 68 en termes de classe est pertinente " (p. 72). A bien y réfléchir, il penche pour la négative : "Avec le recul, le caractère générationnel et même principalement étudiant du mouvement de Mai 68 apparaît avec force. " (p. 85). Ce serait donc une affaire de " bioclasse ".
On comprend mieux que la grève générale ferait désordre dans ce décor. Mieux vaut la remiser au musée des antiques ou au musée imaginaire des fantasmes.
UN CERTAIN REGARD
La bonne conscience démocratique y trouve son compte. Prudent, Henri Weber ne se prononce pas sur les dénouements possique le modèle stratégique des révolutions prolétariennes a fait faillite : pas de révolution victorieuse dans un pays capitaliste développé.
Notre approche est à l'opposé. Nous discutons d'abord de la nécessité de la transformation sociale et nous nous employons à la rendre possible. Non par la réalisation d'un modèle stratégique, mais à partir d'hypothèses établies sur les caractéristiques de toutes les crises révolutionnaires ou prérévolutionnaires contemporaines : grève générale, auto-organisation démocratique, crise des institutions étatiques ... Nous ne raisonnons pas en termes de modèle. Mais inversement, nous savons ce qui ne marche pas. Et nous avons en mémoire les impasses réformistes qui sont devenues des coupe-gorges sanglants.
Henri Weber ne veut pas renoncer à l'inspiration utopique et au principe espérance. Il prétend seulement le réconcilier au principe de réalité (avec quelques dérapages du côté du principe de rendement). Aussi l'espérance se réduit-elle à une dimension banalement quotidienne. Foin des grands espaces révolutionnaires. La guerre des utopies du troisième millénaire serait entre une " utopie libérale à droite •, et une grande utopie démocratique à gauche. Démocratie sociale, et non seulement politique, précise Weber.
Cette utopie collerait comme un gant à la social-démocratie moderne, présentée comme son incarnation naturelle. Et pourtant ... La gauche a disposé à partir de 1981 de pouvoirs institutionnels sans précédents. C'était l'occasion ou jamais de réaliser cette démocratie sociale. Elle a, au contraire, renoncé au droit de vote des immigrés, aux trente-cinq heures, au veto sur les licenciements, au plein emploi, à un grand projet de santé et d'éducation ... Elle s'est cassé ses modestes quenottes sur les noyaux durs de l'Etat. Elle a du avaler Greenpeace et l'exécution de Machoro, le programme nucléaire et la force de frappe. Elle a renié ses mandats, trahi ses promesses, enterré le changement ... Et Le Pen présente l'addition. Désormais, " la grande utopie démocratique • passe pour elle par le " bon usage ,. de Le Pen pour mieux diviser la droite, et par une alliance au centre de moins en moins compatible avec ce contenu social de la démocratie. Et d'ici un an, aux municipales, Le Pen tirera encore quelques marrons du feu.
Loin que la démocratie s'étende au social, elle se vide d'enjeux politiques, de projets, d'ambitions. Le Parti socialiste se réduit à un grand lobby de la démocratie sans besoin pour affronter les défis du nouveau millénaire. Décidément, un certain regard sur soixante-huit en dit long sur la façon de voir notre présent.