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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

TABLE RONDE

Mai 68 : Nous l'avons tant aimé

· Critique communiste, n° 74, mai 1988 · p. 19-28 · 9 225 mots

Table ronde avec:

Daniel BENSAID, Gérard FILOCHE, Jacques KERGOAT et Michel LEQUENNE

MAI68

+ Critique communiste - L'lieure est ti la commémol'fltion de Mai 68. ringt ans après, les livres jleurirsent Génération, de Hamon et Rotman, est un !lest seller. D'autres, nom!Jre!IX, dans des regirtres divers, voient le jour. Engageons, nous aussi, ce retour sur Mai 68. ringt ans après, qu'est-ce qui vous semble le plus important ti mettre en lumière concernant ce qu'on a appelé les « éPénements de mai»! Michel Lequenne- A cette table, Mai 68 ne sera pas seulement une • affaire de génération •. Et c'est bien, car s'il est incontestable que 68 est d'abord une explosion de la jeunesse et essentiellement du mouvement étudiant, ce fut, aussitôt, grâce à ce formidable détonateur, tout autre chose ...

Il faut examiner pourquoi, alors que le mouvement étudiant a entraîné une grève plus importante que la France n'en avait jamais connue, en masse de grévistes, les espoirs qui étaient portés par ce mouvement n'ont pas été réalisés, pourquoi la jonction ne s'est pas réellement faite, pourquoi enfin un mouvement qui avait un caractère révolutionnaire n'a pas débouché sur une véritable révolution.

Il faut donc cerner quelles étaient les illusions, causes effectives du fait que cela n'a pas débouché, et quel est l'élément positif incontestable qui en est sorti. En effet, si les espoirs portés par le mouvement, espoirs révolutionnaires, ne se sont pas réalisés, même pas comme «pré-révolution •, comme mouvement préparatoire, à l'image de 1905 en Russie qui peut être analysé comme répétition générale, il y a eu autre chose : on a pu parler de • révolution culturelle • , et je crois que c'est indéniable. Il y a un bouleversement de la culture, des mœurs, qui part de là, bien qu'ayant des racines auparavant, et qui est d'une importance considérable.

PAS UNE AFFAIRE DE GENERATION Gérard Filoche -Je crois qu'il ne faut pas parler de • génération • quand on traite de 68. Ce mot est le titre d'un livre qui est une sorte d'œuvre de pyromanes sur l'histoire : avec un lance-flammes, ils ont détruit la réalité d'un immense mouvement de masse, de toute une période historique et ramené cela aux pérégrinations de quelques familles errant dans le quartier Latin, grossissant artificiellement des personnages en fonction de leur importance ultérieure.

En ce vingtième anniversaire, il faut d'abord rejeter ce genre de présentation dénaturée, celle d'Hamon et Rotman, comme celle de Cohn-Bendit. Cohn-Bendit, c'est un élément usé, qui avait été médiatiquement porté au pinacle durant les événements, au détriment des vrais acteurs, les dix millions d'ouvriers grévistes .. . Depuis, il se survit, en racontant maintenant que Mai 68 était « un mouvement du XJX• siècle • ! Voilà encore une idée qu'il faut rejeter vigoureusement : Mai 68, c'est plutôt un avant-goût des mouvements du xxt• siècle! Ce n'est même pas la " suite • 1936-1945-1968, c'est le début de quelque chose qui montre ce que seront à l'avenir tous les mouvements dans les pays capitalistes avancés ; c'est-à-dire des mouvements révolutionnaires qui toucheront jusqu'aux tréfonds des populations concernées. On ne peut comprendre les mouvements révolutionnaires à venir qu'à partir de Mai 68, qui représente la première grande crise révolutionnaire du XXJ• siècle. Un pays entier, une classe ouvrière dans sa totalité, des couches sociales contaminées par le mouvement de la classe ouvrière se mettent à bouger ensemble. S'il y avait quelque chose de vieillissant là-dedans, c'était les théories anarchistes ou staliniennes, de Cohn-Bendit à Waldek-Rochet; s'il y avait quelque chose du Xtx•siècle, à côté de la plaque, c'était les idées des gauchistes décomposés qui ont sans arrêt alimenté une fantasmagorie sur Mai 68, au détriment de la réalité puissante, massive, démocratique du mouvement, et sans comprendre comment la conscience de millions de gens, de petites gens, même pas syndiqués souvent, qui ne faisaient pas de politique, peut être amenée à changer dans une crise révolutionnaire. C'est cela qui est essentiel à comprendre dans Mai 68, et non pas les tentatives ultérieures pour se l'accaparer.

La comparaison avec le mouvement des jeunes de décembre 1986 va d'ailleurs dans ce sens : ce mouvement avait des liens profonds, comparables à 68 ; on a vu des millions de jeunes en mouvement, toute une société à nouveau concernée et c'est allé jusqu'au bord de Mai 68 ; pas jusqu'au bout mais jusqu'au bord. Et quand il y aura encore de grandes secousses dans notre pays, cela se passera ainsi.

J'ai lu récemment que des jeunes de décembre 1986 avaient dit que • Mai 68, c'était vieux • ; mais,

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pour eux, cela signifiait qu'ils voulaient faire mieux, plus loin, plus vite. C'est typique: quand il y a une situation de combat, de lutte, de clash entre un mouvement massif et le pouvoir, les gens se ressourcent spontanément, en se comparant avec Mai 68, en cherchant à transposer le meilleur de ce mouvement, plus en avant ... Ce fut le cas de tous ces jeunes du mouvement qui sont souvent aujourd'hui dans le Parti socialiste, comme hier, en 1968, ils étaient souvent dans le PC, en sortaient ou y entraient, en tout cas étaient " autour •, ce qui, à vingt ans d'intervalle, est comparable. Ces jeunes de décembre 1986, ils nous ressemblaient ; et il ne s'agit pas d'une question de " look ", mais d'une question politique, la question de savoir comment des mouvements de masse, des crises révolutionnaires surgiront à l'avenir.

LES « EFFETS RETARDS » de 68 Jacques Kergoat - J'ai plutôt envie de réagir à la question de la " révolution culturelle " soulevée par Michel. Cette notion a été employée d'une manière qui est dangereuse. Le point de vue où nous étions placés par rapport à la réalité sociale du mouvement, comme le point de vue où étaient placés la plupart des gens qui étaient à même de théoriser en tant qu'acteurs conscients le mouvement de Mai 68, ont fait qu'il y a eu une relativisation de ce qui s'est passé dans la classe ouvrière. Je crois qu'il faut le reconnaître ; la comparaison avec le mouvement de décembre 1986 est aussi intéressante de ce point de vue, car on a, en 1986, des mobilisations étudiantes plus importantes que les mobilisations étudiantes de 1968.

Ce qui se passe à l'extérieur, ce qui est visible et repéré, ce sont de grandes manifestations charpentées par la jeunesse étudiante ; mais, au quotidien, la réalité c'était la gestion quotidienne des luttes ouvrières, et pas seulement dans les endroits où il n'y avait pas de grandes concentrations étudiantes. J'ai passé Mai 68 dans le 15 • arrondissement de Paris, où la réalité de tous les jours, c'était Citroën, la CGCT, l'Imprimerie nationale, les chèques postaux, et où le mouvement étudiant venait comme une ponctuation. Si on regarde les chiffres, autant il y a eu un peu fanstasme sur l'aspect • autogestion-contrôle " dans les usines en Mai 68, autant en ce qui concerne la massivité de la grève, des secteurs profonds de la classe ouvrière qui se mettait en mouvement, c'est quelque chose qui a été largement sous-estimé et, au demeurant, toujours peu étudié ...

Sur l'aspect " révolution culturelle " : si on veut dire par là qu'il y a eu une diffusion et un choc dans l'ensemble de la société, c'est vrai au niveau des mœurs, mais on a alors une acception très large de la notion de révolution culturelle ... Je trouve frappants les • effets retards • de Mai 68. Hamon et Rotman expliquent que " cent nouveaux terrains de construction • étaient ouverts, mais qu'ils ont été recouverts par une pratique populiste et ouvriériste. C'est inexact. Une série de phénomènes ne sont parvenus à maturité qu'après 68. On peut en dresser une liste assez impressionnante : la question des travailleurs immigrés est absente de Mai, pourtant c'est déjà une grande partie de la classe ouvrière, mais cela ne débouchera qu'ensuite ; la question de la place de femmes dans la classe ouvrière, et non seulement dans la société en général, n'est pas posée non plus; et je plaide que la question de la jeunesse n'est pas vraiment posée en 68: les problèmes de la jonction du mouvement étudiant avec l'ensemble de la jeunesse n'apparaissent que bien après. Même chose pour les problèmes de l'armée, du racisme - et pas seulement des travailleurs immigrés- qui ne seront posés qu'après Mai 68. Toute une série de problèmes de la " société civile " n'apparaissent qu'à retardement, et c'est une des raisons pour lesquelles il faut revenir sur la notion de " répétition générale ", terme qui, à l'usage, ne s'est pas révélé excellent ...

On peut aussi, pour relancer le débat, traiter de notre propre bilan. Deux choses rapides là-dessus. Comment avons-nous abordé le problème du rapport avec les grandes organisations ouvrières traditionnelles ? Disons globalement que la compréhension que nous avions du front unique restait tout à fait relative et largement insuffisante. Et je pense que cela n'est pas sans rapport avec la manière dont nous nous étions dégagés du Parti communiste : il n'y avait pas beaucoup de thèmes possibles sur lesquels pouvait se faire la scission de 1965, on peut dire d'ailleurs rétrospectivement qu'il n'y avait pas vraiment le choix, mais qu'elle ait eu lieu sur le thème du refus du soutien à la candidature de Mitterrand n'est pas resté sans entraîner de lourdes conséquences. L'incompréhension du processus de reconstruction d'une gauche traditionnelle et non communiste, déjà à travers Mai 68, a aussi influé sur les questions de front unique.

La deuxième chose qui a pesé dans les années suivantes, pour ce qui concerne notre bilan, èst le télescopage des rythmes: l'idée, sur laquelle Daniel et Alain reviennent dans leur livre récent, que l'histoire nous mord la nuque et que l'on dispose de très peu de temps pour construire un instrument adapté ...

LEÇONS POUR L'AVENIR

Daniel Bensaïd - Sur l'idée de Mai 68 comme première grève générale, crise révolutionnaire du xxi· siècle, je suis d'accord. C'est une façon plus correcte de présenter les choses, pas seulement comme polémique vis-à-vis de ceux qui parlent d'un mouvement du XIX • siècle, mais aussi pour des raisons plus profondes: c'est la première grève générale d'une société moderne, urbaine, où le prolétariat est fortement majoritaire. " L'effet 68 • n'est pas seulement de contagion, mais plus profond et social : dans la mise en œuvre des formes d'action et des formes de lutte, une capacité d'attraction et d'explicitation de revendications sociales, d'aspirations démocratiques qui se polarisent autour de la classe ouvrière et diffusent dans tous les secteurs de la société, allant jusqu'à faire irruption dans tous les mécanismes institutionnels. On assiste à des ébauches de crise de domination de l'appareil d'Etat qui sont effectivement des leçons pour l'avenir. C'est bien ce qu'il faudrait approfondir.

Maintenant, parler d'" effets de retard " me rend plus réticent, cela suppose que des acteurs n'auraient pas été vraiment au rendez-vous. Le vrai problème est la mise en perspective de 68 : on devrait prendre au

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pied de la lettre l'idée, spontanée et finalement assez juste, que ce n'était qu'un " début •. Ce qui était faux, après coup, par découragement ou désenchantement chez certains interprètes, c'est d'avoir confondu le début et la fin. L'idée de Mai comme un point culminant, après quoi plus rien n'est vraiment possible ... Celle selon laquelle ce n'était qu'un début était beaucoup plus juste politiquement à ce moment-là.

Le paradoxe français tient à la disproportion entre, d'un côté, l'ampleur et la dynamique d'un tel mouvement et, de l'autre, le degré limité de développement des formes d'organisation démocratique. Et par conséquent des ruptures, importantes mais limitées, avec les formes politiques traditionnelles. A partir de là, l'idée que c'est un début, une onde de choc dont les répercussions se retrouvent ensuite sur le terrain culturel et aussi dans les pratiques du mouvement ouvrier, jusqu'à Up en 1974, est beaucoup plus fonctionnelle comme mise en perspective.

Ce qui m'inquiète dans les " célébrations • actuelles n'est donc pas l'aspect de mise en valeur d'une révolution culturelle, que nous avons intérêt à saisir comme expression d'une radicalisation sociale, mais plutôt qu'on en vienne à partir de cet aspect à étouffer les autres. Je suis en train de lire l'ouvrage de Henri Weber : c'est une véritable entreprise de dépolitisation autour de 68 ; paradoxalement, pour des gens qui sont tentés de faire aujourd'hui le procès du marxisme, on voit un déterminisme, non pas vers la société sans classe, réconciliée, mais un déterminisme du progrès et de la modernité. Finalement, Mai devient un moment nécessaire de la modernisation. Plus d'enjeux politiques, plus de choix, plus d'alternatives possibles, on est sur des rails !

Pour reprendre ce que disait Jacques sur notre sortie du PC et ses conséquences, il est intéressant de revoir nos origines. Le fait que nous ayons été exclus sur le soutien à Mitterrand est-il lourd de quiproquos pour la suite ? Possible ... Mais il représente également un point de départ significatif : dans l'histoire du PC, le fait que, à la première épreuve, il s'est effacé au premier tour devant quelqu'un qui n'était pas à l'époque le candidat du Parti socialiste. Le problème politique était bien posé. Qu'après, ait pu naître une série d'ambiguïtés, notamment l'incompréhension du développement possible, après Mai, d'une gauche non communiste, c'est possible, et on peut en rediscuter.

DES POSSIBILITES NOUVELLES Michel Lequenne - Sur la problématique de Mai comme (( première révolution du xxi· siècle posée par Gérard, je crois que c'est juste, mais à condition de préciser une chose : que c'était inconscient ! Car la direction étudiante travaillait sur le modèle ancien ; si on veut commencer à comprendre pourquoi cela n'a pas été plus loin, il faut l'admettre. La jonction avec la classe ouvrière ne s'est pas produite pour plusieurs raisons. D'abord parce que les organisations révolutionnaires avaient très peu de liens avec la classe ouvrière. On avait beau travailler sur le modèle du parti bolchevik, cela faisait une sacrée différence avec ce parti avant la Révolution russe ! J'étais en 1968 à la direction du syndicat des correcteurs, et j'ai là le livre de Blondeau qui retrace son histoire. On y trouve la résolution adoptée le 25 mai 1968 par le syndicat, dont j'ai écrit la synthèse. Elle est d'un radicalisme considérable et montre tout ce qu'il aurait été possible de faire à l'époque avec une autre implantation ouvrière.

Mais, surtout, beaucoup plus qu'en 1936, on a vu en 1968 démarrer un grand nombre d'entreprises qui n'avaient jamais fait grève. C'était un premier niveau, et il existait un décalage énorme avec le mouvement

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étudiant, très gauchiste, voire ultra-gauchiste, et la faiblesse de notre implantation ouvrière ne pouvait le combler. Voilà la raison fondamentale de l'échec, cette dissociation entre ce qui se faisait de spontané et une direction très en avant, mais très en avant sur un mode intellectuel.

Quand je parle de « révolution culturelle , , je ne vise pas seulement Mai, j'englobe tout ce qui s'est passé après grâce à Mai, la prise de conscience qui s'est opérée ensuite. Quant à la conscience en 1968, elle est en retard. Et elle l'est même quand elle est radicale, puisque son radicalisme regarde en arrière. Mais des éléments apparaissent, qui vont prendre forme plus tard, comme l'autogestion et le féminisme, ce qui sera le plus important et qui se développera d'ailleurs à partir de la décomposition du mouvement maoïste qui était, il ne faut pas l'oublier, très fort à l'époque, mais qui, lui surtout, regardait en arrière. En arrière et " ailleurs , : la fascination du modèle tiers mondiste jouait à plein dans ce courant, et au-delà.

S'il est vrai que ce mouvement annonce les mouvements du XXle siècle, c'est qu'on y décèle un aspect de refondation du prolétariat, englobant toutes les nouvelles couches de travailleurs, y compris ceux qui n'ont pas encore conscience d'être des prolétaires. Des mouvements comme celui des chercheurs de Saclay indiquent le surgissement de cette conscience d'appartenir à une classe travailleuse, qui n'est pas le prolétariat traditionnel. Il y a eu des reculs plus tard. Mais il y avait là un élément nouveau et riche de toutes les promesses, qu'il faut souligner.

Notre inadaptation politique à ce qui s'est passé ne tenait pas seulement à ce que nous disposions d'un modèle insuffisant, mais aussi à ce que nous ne saisissions pas les possibilités nouvelles qui s'offraient et apparaissaient pour la première fois. + Critique communiste - Nëtes-POus pas, les uns et les autres, en train de procéder à une sorte de reconstruction mythique de Mai 63? f/ous parlez de signes annonciateurs du ...lXI siècle, POliS dites « massiPité », mair est-ce le critère ? Est-ce vraiment une caractérirtique par rapport a/IX autres crires réPOiutionnaires ? Il y a une grève générale quis 'arrête à mi-chemin, des phénomènes d'auto-organiration assez limités ..• La consfnlction d'un mythe esquive une appréciation et un bilan plus série/IX de Mai 6d; y comprir en intégrant des éléments de comparaifon avec ce (/IIi S est passé dans le reste de l'Europe, par exemple en Italie ••. Ne croyez-POus pas ? Gérard Filoche - Je suis opposé à tout mythe autour de 68. Mais la mode aujourd'hui ne consiste pas exactement à mythifier 68 ! On entend plutôt : • On s'est trompé, c'était pas si massif que cela, finalement est-ce que les gens y ont vraiment cru, regardez comme ils ont voté en juin, etc. , Je suis en désaccord avec toute révision en baisse de cette explosion historique, cette attitude s'accorde trop bien avec certaines trajectoires et est factuellement erronée : la massivité, après tout, ne découlait pas automatiquement de l'extension du salariat, et il aurait pu y avoir plus de salariés et moins de grévistes qu'en 36! Cette spontanéité dans le développement des grèves, cette secousse qui ébranle tout le pays jusqu'aux provinces les plus reculées, et qui fait vaciller l'Etat... Ce sont toutes les caractéristiques de ce que dans nos meilleurs livres nous appelions une crise révolutionnaire. Je ne suis même pas d'accord pour parler simplement de grève générale ou réduire cela à l'" amorce , d'une crise révolutionnaire : tout y était, même et y compris l'affrontement avec le pouvoir, le vide du pouvoir à un moment donné et, du fait qu'il ne soit pas comblé, le gouvernement qui se ressaisit, et le reflux inévitable qui arrive après! C'est tout cela qui explique qu'on en parle encore vingt ans après et qu'on en parlera encore dans trente ans ! Pas seulement nous, d'ailleurs : je rencontre dans les services où je travaille des dames de cinquante ans qui ne sont pas toujours syndiquées mais qui entretiennent pourtant un souvenir radieux de Mai 68 ; elles pensent encore qu'il faudrait que les choses recommencent comme à ce moment-là! Et je vou:; assure qu'il ne s'agit pas toujours de personnes d'avant-garde, particulièrement combatives, parfois même pas de gens qui votent à gauche, mais elles ont ce souvenir presque indicible : il y avait quelque chose de profondément collectif et elles l'ont ressenti comme tel...

UN SOUVENIR RADIEUX

En regardant les grands mouvements qui ont suivi : l'Italie, le Portugal en 1974-1975, jusqu'au mouvement de décembre 1986, on assiste à des répétitions de ce phénomène. Je crois que c'est ce qu'il nous faut assimiler : les crises révolutionnaires à venir ne se feront plus avec des avant-gardes qui prennent des Palais d'Hiver mais avec des gens concernés, informés par tous les médias, radios, télévisions, journaux, qui sauront sur le moment que telle grève, tel mouvement a été réprimé, qui, à un moment donné, entreront en soutien avec cela, et il y aura une extension très rapide,

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oui, je crois que cela se répètera, et ce n'est pas un pari ...

Je suis complètement d'accord avec ce qu'a dit Jacques sur le poids encore mésestimé de la classe ouvrière dans le mouvement. J'étais dans la région rouennaise. On ne parle jamais de la province à propos de Mai 68, ce qui est grave et dommage. Au début, le mouvement était là aussi estudiantin, j'étais dans le comité de grève, avec des gens comme Dominique Pouchin, Jean-Marie Canus, Jean-Claude Laumonnier, nous dirigions complètement la fac, les lycées se vidaient quand on y allait pour les faire débrayer, cela a duré une semaine, dix jours ... Et puis, cela a commencé vraiment quand les ouvriers se sont mis de la partie : je me souviens très bien, c'était un 15 mai, vers 5 h du matin, un groupe d'ouvriers de Renault-Ciéon sont venus frapper sur les volets, j'habitais au rez-de-chaussée, pour me dire que depuis la veille au soir ça y était, l'usine était en grève ! Pour nous, qui intervenions depuis trois ans, avec notre feuille hebdomadaire ou quinzomadaire dans l'entreprise, c'était énorme. Dès le lendemain, une grosse délégation de Renault-Ciéon venait à la fac ! Moi, je nie le fait que le mouvement étudiant ait été le " détonateur ", ou encore une " avant-garde tactique ", toutes ces bêtises que nous avons dites et écrites après coup : les étudiants n'avaient jamais été qu'une plaque sensible qui reflétait la montée du mouvement ouvrier avant Mai, les luttes pémonitoires comme celles contre les ordonnances sur la Sécurité sociale, la Saviem, etc. Le mouvement étudiant s'est inscrit là-dedans; et le contact avec les ouvriers n'a pas pris la forme mythique d'une " jonction " inventée après, c'était la réponse à un problème très politique : comme les directions syndicales, ouvrières, ne faisaient rien pour développer ces luttes, ces grèves ouvrières, des travailleurs se tournaient vers les étudiants pour trouver l'appui qui faisait défaut ailleurs. C'est à ce moment-là que tout est parti comme un feu de paille dans la région rouennaise: c'était le véritable mouvement de Mai qui commençait ! Quelle dénaturation dans toutes ces histoires sur Mai, tous ces films, comme Mourir à trente ans -où l'on voit des étudiants qui se battent, qui règlent des comptes entre eux, loin de toute la classe ouvrière, dans leurs familles à eux, film où le principal acteur n'est pas là!

Dernière idée : l'important est de tirer la leçon politique ; pour ce qui nous concerne, il faut dire qu'à ce moment-là et après nous n'avons pas été à la hauteur... Nous avions pourtant un programme, le programme trotskyste, celui de la IV • Internationale, qui nous armait, mais en pratique nous avons été gauchistes, en pratique nous avons été archaïques. Comme tu l'as dit, Jacques, nous étions en partie déterminés par les modalités de notre sortie du PCF ... Ecrire " Elections, piège à cons " et faire campagne en 1969 sur la farce électorale, c'était un non-sens, par rapport même au mouvement réel de mai qui avait un ressort démocratique ! Sur la question du pouvoir aussi, beaucoup de bêtises ont été criées, comme " pouvoir populaire ", alors que nous avions dans notre programme les moyens d'être beaucoup plus précis. Sur la question des syndicats, enfin, quand on pense qu'un an après 68 nous avons quitté l'UNEF pour aller, utopie absurde, vers un Mouvement du 22 mars nationat... C'est dément comme faute politique, non ? On sent dans tout cela un immense gâchis : nous étions portés par Mai 68 et, à cause d'un gauchisme dans le langage et les orientations, un archaïsme, nous nous sommes minorisés ... Voilà ce qui m'intéresse comme leçon à tirer: ce gauchisme-là, en saisir toutes les nocives implications, et se réapproprier Mai 68 comme un mouvement de masse, comprendre pour l'avenir qu'il ne faut pas se marginaliser par rapport à un tel mouvement de masse. Jacques Kergoat - Je trouve utile de revenir sur nos insuffisances. Nos incompréhensions, elles, existent, mais, mesurées à l'aune de celles des autres courants politiques, elles sont quand même très relatives. Il faut garder, je crois, une vision d'ensemble.

Evidemment, elles ont des racines : la question du débouché politique n'a pas été véritablement traitée par notre courant en Mai 68, et donc il y a une part de responsabilité dans la manière dont les choses ont pu s'étioler ensuite. " Gouvernement populaire oui, Mitterrand-Mendès non ! " : ce n'était pas erroné, mais cela esquivait la question/ du débouché politique. On peut efffectivement dire qu'à cette époque Mitterrand n'était pas le dirigeant d'une organisation ouvrière- Mendès, c'est un peu plus compliqué-, mais je crois qu'il y avait quand même quelque chose derrière tout cela, la vision d'un dialogue direct et institutionnalisé pour des années entre le stalinisme et les révolutionnaires, vision qui faisait l'impasse sur une série d'autres possibilités.

LA GREVE GENERALE

Par exemple, je suis tout à fait persuadé que la bataille contre le ralliement du PC en 1965 à la candidature Mitterrand au premier tour était une bataille juste et nécessaire; ce que je pense, et qui est différent, c'est que le fait que ce point ait été choisi - dans la mesure où l'on a choisi, bien sùr- comme thème d'une scission du PC, que la sortie se soit effectuée à ce sujet, n'a pas entraîné les mêmes conséquences que si elle s'était faite sur d'autres points ... Cela a laissé des traces, importantes.

Je voudrais revenir sur l'analyse du mouvement lui-même. Une chose est frappante: une des manières de nier Juin 1936 a été de mettre en avant les aspects fête-culturel, défoulement, etc., et une des manières de nier 68 va être aussi celle-là. Autre chose également significatif : les témoignages de repentis de 68 sont rarement des témoignages de dirigeants ouvriers du mouvement, même réformistes. Je crois aussi que, s'il faut à l'heure actuelle mettre l'accent sur ce qui s'est passé dans la classe ouvrière en Mai, ma tentation ne serait pas forcément de mettre en avant ce qui s'est passé à Saclay, je le dis franchement. Il est vrai que la classe ouvrière a offert un miroir, a entraîné d'autres couches qui se sont reconnues, qui se sont jointes au mouvement. Mais il faut relativiser : par rapport à ce qu'étaient les théories en vogue dans le mouvement ouvrier - celle de Mallet, par exemple, qui était le " grand théoricien " ! - consistant à valoriser la " nouvelle classe ouvrière ", certains ont essayé de présenter Mai comme un mouvement de ces nouvelles catégories, de présenter des luttes dirigées par des cadres, des

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techniciens. Mais ces expériences sont restées plutôt marginales, parfois troubles, je ne crois pas que c'était la caractéristique principale du mouvement. Si on prend l'exemple de Flins -déjà présenté à l'époque comme le type de l'usine moderne, avec le début de la robotisation-, on s'aperçoit que la lutte est principalement et massivement la lutte d'ouvriers jeunes et dépourvus de qualification, une lutte d'OS. Ce sont ces couches qui se mettent en mouvement et qui impriment leur style.

Nous vivions avec notre culture politique, et il y avait en son centre la question de l'auto-organisation. Mais la classe ouvrière telle qu'elle existe en Mai 68 n'a pas vécu d'expérience d'auto-organisation depuis la Ubération, en tout cas de façon massive et significative. L'exemple de 1953 a existé, oui, mais dans un secteur très délimité, les PTT. Il n'était pas possible d'espérer qu'en un mois de temps la compréhension de l'auto-organisation aille énormément au-delà de ce qu'elle a été. La mise en branle du mouvement, le phénomène d'occupation des usines étaient des éléments importants ; par contre, je crois que l'idée de remise en route des usines ne correspondait pas à l'état de maturation réel dans la classe ouvrière.

PAS UN NOUVEAU MYTHE Daniel Bensaïd - Je ne crois pas non plus que nous tombions dans un nouveau mythe de Mai. On peut avoir une vision assez sobre. Il y a aujourd'hui une entreprise de minimisation de Mai. Par rapport à cela, l'idée que ce qui est central, contrairement à ce qui est répandu sur le "marché "• n'est pas le mouvement étudiant mais la grève générale, la crise de société avec pour point de départ la radicalisation de la jeunesse ... tout cela est juste.

Deuxièmement, ce qui importe ce n'est pas la massivité comme quantité arithmétique, c'est sa portée sociale. C'est vrai qu'il ne faut pas être bêtement hexagonal : il y a des expériences, peut-être moins concentrées dans le temps, dans des pays voisins, qui sont plus profondes. On peut prendre Mai 68 comme point de référence d'un processus de radicalisation à l'échelle de l'Europe, de montée des luttes ouvrières, mais cela peut entraîner des processus trompeurs, par exemple de considérer que la France est le sanctuaire de la radicalisation, ce qui serait erroné, même dans les années soixante-dix. D'accord donc pour remettre les choses en proportion. Mais demeurent des éléments qui ne sont pas mythiques.

D'abord sur l'aspect culturel. Ce qui est faux c'est, au nom de cet aspect, de réduire Mai à peu de chose : d'en aplatir la dimension politique en disant " C'est un processus de modernisation de la société qui aboutit à la légalisation de l'avortement, aux lois Auroux ... "

En revanche, voir dans Mai, après les Trente Glorieuses, le point de départ d'une contestation sur tous les terrains, de la vie quotidienne, d'une nouvelle moralité, de la revendication de nouveaux droits, qui dessine une culture, mais pas au sens artistique, une culture sociale qui met en cause le fonctionnement social dominant, c'est justifié. Et c'est une précondition pour opposer une légitimité différente et projeter un fonctionnement social différent. Tout cela n'aboutit pas nécessairement. Cela dépend des luttes politiques, mais c'est important. Si l'on se réfère à la notion d'hégémonie, l'idée qu'avant une crise révolutionnaire doit se dessiner dans toutes les dimensions sociales un système de valeur s'opposant aux vieilles valeurs, on a eu des germes de cela ...

A partir de là, on peut, c'est vrai, souligner les limites de Mai en termes de leçons stratégiques. Mais si on prend le débat avec les réformistes, qui soulignaient que dans les sociétés modernes on a un Etat tellement complexe et ramifié qu'il est impossible de ~ continuer à vouloir le briser, on a, avec Mai, l'exemple de comment une grève générale, par son impact, peut introduire des éléments d'implosion dans le réseau institutionnel ; même si cela ne résoud pas le problème du " noyau dur ", des corps répressifs, de l'appareil de coercition. Je crois qu'il faut dire que l'expérience de Mai est précieuse, vitale, qu'elle annonce beaucoup de choses sur les futures crises révolutionnaires dans les pays capitalistes avancés, mais qu'elle est limitée, et qu'il n'est pas neutre d'être capable de saisir ces limites. Car il y a des risques de transformer Mai en un " modèle ", d'accentuer l'idée que " c'était la crise révolutionnaire " par excellence peut amener à une certaine démoralisation pour la suite, du genre " on a manqué l'occasion ... ", ou encourager une ligne spontanéiste : la révolution en Europe occidentale devenant un Mai 68 un peu plus poussé sous l'aspect démocratique. Je ne crois pas à cela.

Je reviens à l'idée de départ : Mai 68 est un point de retournement, un point d'inflexion où les grands équilibres issus de la guerre commençent à vaciller, mais commencent seulement. Car si les partis réformistes réussissent très vite après Mai à reprendre pied, à crédibiliser leurs solutions, c'est la trahison certes, mais c'est aussi parce qu'il y a tout un jeu institutionnel qui n'est pas bloqué ; les syndicats et les partis ont préservé leurs fonctions, les rouages de négociation -c'est avant la crise économique-, les mécanismes de concertation avec la classe dominante, tout ce système est bousculé, rogné aux ailes, certes, mais pas balayé par Mai. Il est normal d'en expliciter les raisons, sans sombrer dans une entreprise politique de minimisation de Mai.

Enfin, je voudrais rappeler à Michel qu'il n'y avait pas que les étudiants à travailler sur le modèle et les représentations du passé, on peut relire les productions du PCl à l'époque, la référence, ici aussi, c'est Juin 36 ... Et c'est normal, car tout n'est pas négatif dans cette référence au passé : en effet, soit il y a un culte du passé, des modèles, etc. soit il y a une réappropriation féconde des éléments de l'histoire pour comprendre le présent, et cela c'est utile et nécessaire. Cela dit, il est vrai que sur la compréhension de certains éléments de nouveauté, certaines formes de radicalisation, nous avons été un peu lents à la détente... Et ce n'est pas sans rapport avec le gauchisme : l'idée de l'imminence de la révolution, la notion de " répétition générale " ne nous aidait pas à tout intégrer ... Et le gauchisme n'était pas seulement présent dans l'interprétation de Mai mais aussi dans

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une vision stratégique sur le moyen terme d'où découlait une politique.

L'ANCIEN ET LE NOUVEAU Michel Lequenne - Je travaille en ce moment sur la Révolution française. On voit bien que dans tout événement important, il y a de l'ancien et du nouveau qui sont mêlés. Notre rôle, ensuite, est de trier et de voir les éléments qui sont importants pour la suite.

Je crois que, en Mai 68, il y avait pas mal d'• ancien • dans la conscience de ceux qui essayaient de penser le mouvement. .. Et le • nouveau » était principalement sous-jacent, c'est après que cela s'est dégagé... Gérard a tendance à tordre le bâton dans le sens opposé aux courants dominants actuellement. Il ne faut pas aller trop loin en ce sens. Dire que le mouvement étudiant n'a pas été le détonateur de Mai n'est pas juste ... Et quand il dit que les réformistes empêchaient que les grèves sporadiques ayant eu lieu auparavant se rassemblent en un nouvement d'ensemble, il indique justement pourquoi il a fallu un détonateur pour que cela prenne quand même, et ce fut évidemment le mouvement étudiant ...

Il est juste de dire qu'en Mai, il y avait des tas de niveaux d'engagement dans le mouvement qui ne se recoupaient pas : des gens, souvent en province, qui démarraient sur des revendications très limitées, et puis, au sommet de la pyramide en quelque sorte, des gens qui avaient un niveau de conscience très élevé ... J'ai donné tout à l'heure l'exemple de cette résolution du Syndicat des correcteurs qui allait très loin ... Mais tout cela n'était pas • en phase "· Et nous-mêmes, nous baignions dans ce climat de radicalisation ... C'est pourquoi tu exagère aussi, Gérard, quand tu opposes notre gauchisme de l'époque à notre vieux programme trotskyste qui aurait dû nous ne préserver ... C'est plus compliqué : moi qui fus un des plus fermes adversaires du gauchisme de cette période, eh bien ! malgré tout, nous aussi, les anciens, nous y avons cru ! Il y a eu une erreur d'optique, collective, qui provenait du radicalisme ambiant dans lequel nous nous trouvions.

Quant à toi, Jacques, je crois que tu fais aussi une erreur à propos de Saclay et de Mallet : Mallet expliquait qu'il y avait une nouvelle classe ouvrière • de sommet » qui allait remplacer l'ancienne. Je le sais pour avoir polémiqué avec lui, de l'intérieur du PSU ... Saclay ne confirmait pas Mallet. Cela le démentait : on y voyait de nouvelles couches • supérieures .. , hautement qualifiées, qui étaient entraînées par un mouvement d'ensemble de la classe ouvrière; et c'est pourquoi il ne faut pas dire que c'était secondaire. Au contraire, cela montrait un processus d'homogénéisation ...

Je suis d'accord avec Daniel pour donner un sens très large à l'idée de • révolution culturelle ..... Mais tout se lie. Ainsi des éléments aussi • vie quotidienne •, aussi vides de politique que la mutation du vêtement. Dans le feu du mouvement, et surtout après, s'estompent les différence culturelles entre ouvriers et employés, etc. Ces choses-là sont subtiles mais elles sont importantes, c'est un travail sur les consciences. De même sur la question du féminisme, qui est apparue plus tard : le féminisme avait disparu des consciences depuis la Seconde Guerre mondiale et c'est un mouvement qui est extrêmement important du point de vue révolutionnaire nouveau. Gérard Filoche - Je reste en désaccord avec la notion de • détonateur » appliquée au mouvement étudiant. Il faut en tout cas la remettre à sa juste place. Est-ce que c'est le mouvement étudiant qui a entraîné seul la vague de grèves, ou est-ce que c'est aussi le 13 mai, puissant, unitaire, au moment où le gouvernement a une faiblesse, qui consolide, qui donne son élan et qui peut garantir tout le déploiement du mouvement ? Pour comprendre cela, il faudrait toute une histoire de la remontée des luttes ouvrières avant Mai, à partir de 1963, et la grève des mineurs, qui reste à faire. On verrait qu'il est plus juste d'analyser Mai à partir de la classe ouvrière que de dire • il y avait des étudiants et ils ont réveillé tout le monde ! " ...

Il est également faux de récuser la notion de crise révolutionnaire du fait que cela n'a pas débouché, et qu'on risque donc de se démoraliser. .. Non : il y a eu une crise révolutionnaire, elle n'a pas débouché victorieusement, c'est donc qu'il y manquait quelque chose, mais quoi exactement? C'est là qu'il faut comprendre quelque chose que nous avons trop tardé à saisir : l'échec final vient du poids des organisations traditionnelles, la question numéro un pour comprendre pourquoi Mai 68 n'a pas débouché réside dans la question du poids et du rôle des appareils, du PC, du PS et des directions syndicales ... Notre programme nous aidait à le comprendre mais, sur le moment, nous l'avons nié, pas compris ... Et nous avons mis encore des années à comprendre que lorsqu'il y a une crise révolutionnaire, la radicalisation traverse d'abord les organisations traditionnelles avant de les mettre en crise, dans

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un laps de temps plus ou mois long, et de trouver l'urgence, la nécessité d'un parti révolutionnaire.

Et qu'est-il arrivé dans la décennie des années soixante-dix ? Ce PS, qui était groupusculaire en Mai 68, est devenu le parti qui a obtenu l'écrasante majorité des voix des travailleurs! Et tout cela s'est soldé en 1981 : d'un certain point de vue, la victoire du 10 mai 1981 est un effet différé de 1968. Différé à cause du poids, de la trahison, de la politique de collaboration de classe des deux grandes organisations ouvrières, le PS et le PC. Et il y a eu un renversement du rapport des forces entre ces deux organisations après Mai qui est consécutif au tremblement de terre de Mai, à ce séisme où le PC, à ce séisme où le PC était en première ligne.

C'est pourquoi il faut être très prudent quand on analyse la radicalisation aujourd'hui : j'ai lu le livre de Bensaïd et de Krivine, et je ne suis pas du tout d'accord avec, ni sur l'analyse de Mai ni sur celle des années qui ont suivi. .. Mais quand je lis au début du bouquin que ce qui est dramatique pour les jeunes de 1986 c'est que, comme Isabelle Thomas, ils sont sociaux-démocrates à vingt ans, j'ai envie de dire : • Mais alors combien de milliers de jeunes devraient se reprocher d'avoir été staliniens à vingt ans en Mai 68 ou avant? • En fait, ils étaient staliniens sans l'être, d'abord parce que le PC était une grande organisation qui constituait le réceptacle de leur radicalisation, comme aujourd'hui le PS l'est pour des dizaines de milliers de jeunes, ce qui ne veut pas dire qu'il sont, au fond, des sociaux-démocrates. Plutôt que de cracher sur ces jeunes qui sont aujourd'hui au PS, pas plus qu'il ne fallait le faire sur nous qui étions au PC à l'époque, il vaut mieux comprendre les voies réelles, les cheminements subtils de la radicalisation.

Il faudrait revenir également sur la façon dont, en Mai, nous avons balbutié le mot d'ordre de " gouvernement populaire •, sur les questions du pouvoir qui sont centrales, surtout dans les crises révoutionnaires, comme l'a confirmé l'expérience du Portugal ensuite. Je crois qu'on aurait dù dire qu'il fallait un gouvernement des organisations ouvneres majoritaires, c'est-à-dire du PC et du PS, et opposer ainsi la volonté majoritaire de chasser le pouvoir gaulliste - sans crier • élections, trahison •, j'espère qu'on ne criera plus cela ! - au refus timoré des réformistes de dessiner une solution politique au mouvement ... Il y a là plein d'enseignements à tirer pour l'avenir, je ne suis pas encore sùr que nous ayons fini de le faire ...

LE MORAL ET LE MATERIEL Jacques Kergoat - Je crois que sur la question "Mai 68, c'est vieux, 86 c'est mieux •, Isabelle Thomas a tenu des propos plus complets que ce qui en est rapporté dans le bouquin de Daniel et Alain. Je crois aussi tout à fait qu'on peut comprendre qu'il y a actuellement au Parti socialiste des gens qui n'y sont pas uniquement en termes d'aplatissement par rapport à la social-démocratie. Cela dit, il y a des choses qu'on ne peut pas laisser passer: c'est curieux d'ailleurs, car Gérard, dans ses écrits, a souvent mis en valeur une distinction, dont je ne suis pas un fanatique par ailleurs, entre le centrisme sénile et le centrisme juvénile.

Mais acceptons cette façon de poser les problèmes en termes de dynamique de mise en perspective ... De ce point de vue précisément, on ne peut pas justifier un parallèle strict entre les générations : excuse-moi, mais entre les militants qui à l'époque quittaient ou étaient sur le point de quitter le Parti communiste et les militants qui aujourd'hui entrent dans le Parti socialiste, ce n'est pas la même évolution, la même trajectoire!

Il serait peut-être intéressant de réfléchir à l'opposition " jeunesse de 68 • et • jeunesse de maintenant •. Je crois qu'il y a finalement pas mal de traits communs, malgré les différences. Daniel abordait tout à l'heure les questions de morale : à mon avis, la génération de la lutte contre la guerre d'Algérie avait tout autant de déterminations morales que la génération de maintenant. Il y a une escroquerie gigantesque à essayer de faire croire qu'il y a une forme d'attirance actuelle de couches de la jeunesse vers le PS qui viendrait du fait qu'elle est une génération morale, parce qu'alors on va parler de la génération du Raimbow Warrior, de la génération de Machoro, de la génération du Carrefour du développement, j'en passe et des meilleures ...

Mais c'est vrai qu'il faut comprendre po11rquoi s'est produit ce phénomène capital de la période 1968-1988 qu'est la reconstruction du Parti socialiste, construction qu'à mon avis on ne peut pas réduire à l'affaissement des idées révolutionnaires, des idées de 68. Il y a des choses mêlées : pour certains, le regroupement au sein du PS parce que c'est perçu comme un barrage à la droite ; pour d'autres, un renoncement plus délibéré aux idées de révolution. Il y a les deux ...

J'ai le sentiment que dans la période qui vient, il y a des choses extrêmement " matérielles • qui vont prendre le pas sur les questions dites • morales • : par exemple la question du racisme, avec ce à quoi nous allons être confrontés du fait de la poussée de Le Pen, et qui va devenir à mon avis très • matérielle • et un peu moins morale ; je suis absolument persuadé que la reconstruction d'une génération féministe se fera autour de questions matérielles plutôt que morales ; on peut reprendre aussi le mouvement de la jeunesse de 1986 :je signale qu'il s'est fait principalement aussi sur des questions dites matérielles et pas seulement morales. Michel Lequenne- L'intérêt d'expériences comme Saclay n'était pas de confirmer Mallet mais de montrer la richesse de l'éventail présent en Mai 68. D'un côté, des boîtes qui démarrent sur des revendications élémentaires et, de l'autre, des expériences très avancées ... Et un premier mouvement, une première tendance à l'homogénéisation.

Je crois qu'on peut parler d'un mouvement qui avait un caractère de crise révolutionnaire, sans que cela implique la possibilité d'un développemet automatique en révolution. On en était même très loin. Il ne faut pas se raconter d'histoires! On sortait d'une longue période de boom économique, trente ans de plein emploi, avec des syndicats qui étaient devenus essentiellement des organisations de négociation de petites revendications. Quand on a eu des responsabilités dans le mouvement syndical pendant ces trente ans-là, on se souvient que tout radicalisme paraissait comme ridicule, gauchiste, sans aucun écho!

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Quant à nos positions, je crois que nous aussi avions un retard théorique, qui tenait dans une grande mesure à la nature de la période précédente. Les plus engagés d'entre nous dans le mouvement syndical, je parle de l'avant-Mai, étaient contraints d'en rester à une activité d'aiguillon au sein d'un mouvement ouvrier réformiste. Par contre, l'activité qui avait le plus grand caractère révolutionnaire c'était l'activité étudiante, et ce n'est pas par hasard que là s'était réfugiée la vie politique, là et pas dans les syndicats. D'où le rôle central dévolu au mouvement étudiant dans le mouvement de Mai. Il ne faut pas faire resurgir la thèse du mouvement étudiant petit-bourgeois. On a mis des années à évacuer cete simplification. N'oublions pas que de la fin de la Seconde Guerre mondiale à 1968 la masse étudiante avait été multipliée par dix. Attention à ne pas y revenir maintenant.

Notre expérience politique, à nous • Quatrième •, était aussi tournée vers l'extérieur, vers le tiers monde : il ne faut pas oublier que l'un des grands débats qui a sous-tendu la rupture avec le courant de Pablo en 1965 était là-dessus; pour lui, l'épicentre de la révolution s'était déplacé dans le tiers monde et il fallait une certaine audace pour lui opposer, dans ces années-là, que l'épicentre demeurait dans les pays capitalistes avancés!

Le mouvement vers le Parti socialiste représente l'affaissement des espoirs de Mai 68. Les gens qui le rejoignent aujourd'hui, y compris des jeunes, le font avec un souci d'efficacité qui représente ce qu'il y a de plus négatif dans le modernisme, en rejetant toute perspective révolutionnaire, même posée en termes complètement nouveaux. Et, en effet, je crois que cela n'a rien à voir avec l'engagement dans les organisations traditionnelles qui avait pour but de les faire exploser dans les années qui précédaient Mai 68.

MAl 68, C'EST VIEUX? Gérard Filoche - Quatre choses en conclusion : Mai 68, c'est les ouvriers, pas les étudiants. J'ai forcé le trait, délibérément, parce que je crois qu'il le faut ; d'abord dire: • Mai, c'est un mouvement ouvrier • ! Les étudiants là-dedans, ils ont été un instrument, pas le centre. Le centre, c'était les dix millions de grévistes. Mai, c'est une affaire qui touche les profondeurs du pays, ce n'est pas • l'affaire du quartier Latin •. Mai, ce n'est pas l'affaire de Cohn-Bendit mais celle de l'ouvrier de Renault-Ciéon. Mai, c'est d'abord une crise révolutionnaire et pas • la révolution des mœurs • comme on nous la présente maintenant.

Deuxièmement, les responsables de l'échec, ce sont Séguy et Maire, Savary et Waldeck-Rochet, l'attitude des directions traditionnelles est décisive pour comprendre la réalité des rapports de forces, pas seulement pour l'après-Mai mais aussi pendant Mai! Le verrou était là, le blocage était là, et il faut comprendre qu'à l'époque nous n'avons pas eu les mots d'ordre sur le pouvoir, sur l'unité qui nous auraient permis d'essayer de peser sur la situation, en opposant réellement les masses à ces dirigeants.

Troisièmement : hier comme aujourd'hui, les organisations traditionnelles ont à leur tête des directions traîtres. C'est vrai de celle où se trouve Isabelle Thomas comme c'était vrai de celle où nous nous trouvions avant Mai. (D'ailleurs, nous y étions pour des raisons tactiques.) Vrai aussi que dans ces organisations, il y a de tout, des motivations diverses et multiples. Mais je dis qu'il ne faut pas mettre sur le même plan les adhérents de ces organisations, qui y vont avec plein d'illusions et de volonté de se battre, et les dirigeants. La différence existe et, en plus, elle m'intéresse : avec les premiers, transformés par une série d'expériences, radicalisés, il faudra se rejoindre pour construire le parti révolutionnaire doté d'une influence de masse que nous voulons, avec les seconds ce sera la lutte au couteau jusqu'à la fin. Travailler sur cette contradiction implique de ne pas rejeter tous ces militants, donc de mettre en valeur la césure avec les directions, pas de la gommer!

Et cela m'amène à la quatrième leçon: pour accomplir cette démarche, pour dégager les jeunes militants socialistes de l'emprise de leur direction, il faut se dégager complètement des oripeaux du gauchisme ! Pareil pour les jeunes communistes, car il y en a encore des milliers et des milliers. Je suis persuadé qu'il n'y a personne d'autre que nous, trotskystes, pour arriver à construire un parti révolutionnaire, ce qui veut dire sans cesse tirer des bilans, se perfectionner, éliminer tout ce qui doit l'être des erreurs du passé. Ce travail fait, on peut y arriver : il faut expliquer aux gens que parti révolutionnaire, cela ne signifie pas "gauchiste •, cela ne signifie pas • marginalisme • , cela ne signifie pas • extrême gauche •, cela ne signifie pas méconnaissance du mouvement ouvrier traditionnel. Mais, au contraire, parti révolutionnaire signifie : unité ouvrière, front unique, démocratie; égale lutte pour les droits démocratiques, élargissement et pas minorisation ! Voilà la meilleure parade à tous les défaitismes, la meilleure réponse à tous ceux qui nous présentent leurs condoléances ou leur salut de vieux combattants!

La voilà, pour moi, la leçon centrale : sortir définitivement de la groupuscularisation et préparer un nuveau Mai 68 avec une organisation qui ne soit pas en marge, mais au cœur du mouvement ouvrier. Jacques Kergoat - S'il faut, en conclusion, ne retenir qu'une idée, je dirai que Mai 68 est d'abord la démonstration que, dans un grand pays industrialisé, dont l'économie se porte bien, qui a fini par régler ses problèmes coloniaux, la révolution n'est pas un fantasme. Elle surgit comme actuelle, possible, concrète, au-delà de toutes les discussions à postériori sur la situation révolutionnaire, prérévolutionaire, etc. C'est cela le traumatisme, et c'est cela que pour les repentis de tout poil il convient de gommer. Henri Weber est dans ce domaine le plus sophistiqué : il ne lui suffit pas d'expliquer que les aspirations révolutionnaires se sont désagrégées sous le triple impact des déceptions de l'après-Mai, de la démocratisation des sociétés occidentales et des avanies du socialisme existant : il lui faut les disqualifier rétrospectivement. L'actualité de la révolution devient ainsi le • romantisme • révolutionnaire, lequel est aussitôt identifié au messianisme de l'Ancien Testament à peine laïcisé. Hamon et Rotman sont plus directs : en bonne place dans le bilan de 68, il est dit que la génération de 68 a « liquidé la perspective d'une révolution». C'est à ce prix d'ailleurs que les

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uns et les autres peuvent dire - ou faire dire - qu'ils ne renient rien de leur activité de l'époque. Notre démarche ne peut être qu'inverse : utiliser l'éclairage de Mai 68 pour comprendre ce que signifie l'actualité de la révolution dans la France de 1988, à la veille de l'acte unique européen, sous la menace éventuelle d'une nouvelle récession, etc. Ce qui est une tâche à vrai dire assez complexe. Daniel Bensaïd - Je comprends qu'on dise " Mai 68, c'est vieux", parce qu'il y en a marre des passéistes, des soixante-huitards, etc. Mais qu'on ajoute "86, c'est mieux •, c'est peut-être une image mais, en toute rigueur politique, c'est contestable, non?

Il y a des éléments de radicalisation qui passent par le Parti socialiste, c'est évident, mais la symétrie avec le PC et nous dans les années soixante ne me convient pas : on pouvait adhérer au PC en 1965, au moment de la révolution cubaine et de la guerre du Viêt-nam, sur l'idée d'un quiproquo et d'un engagement révolutionnaire; en revanche, je ne pense pas qu'on puisse en 1986 ou en 1984 entrer au Parti socialiste sur l'idée que c'est un parti révolutionnaire! C'est pas vrai. Et l'idée que la génération morale se trouve exprimée naturellement par le Parti socialiste, Jacques l'a dit, c'est énorme: si on prenait la morale au sérieux, ce serait plutôt une raison pour en partir !

Ensuite, pour conclure en revenant à Mai: " Mai 68, c'était d'abord une grève générale ! •, à l'évidence. Il me semble que dans le livre rédigé avec Alain, l'accent a plutôt été mis là-dessus, et on nous reprochera d'avoir sinon minimisé du moins relativisé l'aspect étudiant... • Mai 68, c'est la trahison du PC et du PS ! •, c'est également évident : ils avaient les clés en main, ils jouaient le premier rôle, ils l'ont assumé à leur manière, insister là-dessus ne pose pas de problème. Mais c'est après que les vrais problèmes commencent pour nous : comment se comporter dans une telle situation? Sur quoi devions-nous mettre l'accent?

Je crois toujours utile d'avoir un retour critique, sobre, sur le passé : nos insuffisances théoriques, nos aveuglements, les éléments de gauchisme qui sont indéniables - pas tellement dans le mouvement lui-même d'ailleurs, mais surtout dans les années qui ont suivi, s'il faut être exact! -, mais ce regard critique ne doit pas aboutir à de l'autodénigrement.

Ce que nous avons fait avec les forces qu'on avait reste quand même important. Si on dresse un bilan global, qui intègre là où nous en en étions avant Mai, la ligne et l'insertion dans le mouvement, les forces et l'expérience accumulées depuis, les comparaisons avec les autres, je crois qu'il n'y a pas grand chose dont nous ayons à rougir aujourd'hui. Et même sur le gauchisme, je crois qu'il faut garder le sens des proportions : en 1967, on a appelé à voter PS et PC me semble-t-il, et dans toutes les élections suivantes aussi ! En 1969, présenter comme nous l'avons fait un candidat à l'élection présidentielle, cela n'allait pas vraiment dans le sens des idées à la mode à l'époque. Il y a donc des nuances dans le bilan.

Il y en a également dans l'affaire des générations. Car, enfin, je veux bien faire la distinction entre la base et la direction ; c'est utile et cela recoupe une réalité, mais où passe la limite entre les deux ? Je ne veux pas prendre Isabelle Thomas comme tête de turc mais, d'après ce que je sais, elle se retrouve aujourd'hui dans la direction de campagne de Mitterrand, non ? Ce n'est pas exactement l'adhérent de base. Si on veut être négatif par rapport à Cohn-Bendit en 1968, le traiter presque de « décomposé précoce ", on ne peut pas, par ailleurs, faire preuve d'angélisme. On peut critiquer férocement la trajectoire de Cohn-Bendit, c'est vrai qu'il a joué de sa personnalité et refusé de construire une organisation, et qu'il se retrouve à présent dans une fonction d'aiguillon critique par rapport au PS, mais enfin on peut reconnaître qu'il avait à l'époque une position autrement plus en rupture avec les appareils et la société que d'autres aujourd'hui. On peut garder le sens des proportions, dans un bilan critique, sur nous et sur les autres aussi.

Propos recueillis par Antoine Artous et Didier Hanne

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