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E score de Pierre Juquin (639 000 voix, 2,1 %) n'est pas bon. Essentiellement parce qu'il ne permet pas de faire apparaître la réalité de la recomposition à l'œuvre au sein du mouvement ouvrier. Sa minceur va servir d'argument universel à tous ceux que cette campagne gênait. A l'inverse, celui de Waechter, qui ne dérangeait à l'évidence personne, est salué par tous comme un exploit, alors que la prouesse a consisté à confirmer J'existence d'un électorat écologiste de J'ordre de 4% (1 149 000 voix et 3,78% pour Waechter, 1 126 000 voix et 3,9% pour Lalande en 1981 ) . Les 2 % vont être brandis comme la preuve que J'entreprise consistant à tenter de faire apparaître une force neuve à la gauche du PS et du PCF est nécessairement vouée à l'échec. Voici nos sondeurs rassurés qui avaient pronostiqué d'emblée qu'un tel agrégat ne pouvait que plafonner à 2 % •. Et Marchais d'exulter devant ce score «lamentable» qui signe Je « fiasco » de la candidature Juquin. Car il est clair que Je PCF peut, lui, se revendiquer d'un score glorieux, promesse de succès ...
Pour convaincre, il eut fallu créer «J'événement • électoral. Tel n'est pas Je cas. Il convient de souligner combien ce score national masque des différenciations importantes: dans certains quartiers ouvriers, à forte présence communiste, et où la campagne s'est ancrée à une réalité militante, on constate des résultats significatifs. Mais, malgré cela, on est encore loin de la matérialisation d'une réalité électorale nouvelle. Celle-ci supposerait qu'une fraction notable de J'électorat, avant tout communiste, qui aujourd'hui s'abstient ou vote à contre-cœur pour le PCF ou Je PS, bascule. Sur la base d'exemples apparus dans quelques villes, la leçon à tirer du scrutin est non pas l'impossibilité d'une telle évolution, mais Je constat qu'elle ne se fera pas du jour au lendemain et sans autres interventions qu'une simple campagne électorale.
C'est de ce point de vue, nous semble-t-il, qu'il convient de tirer un premier bilan de la campagne. Celle-ci eùt-elle été infiniment meilleure qu'elle n'eùt pas créé de miracle. Peut-être aurait-il été possible, au mieux, de franchir le cap du million de voix, ce qui, bien sùr, aurait revêtu une tout autre signification.
Certes, il ne s'agit pas de nier les limites et les carences de cette même campagne. Laissons au comité central du PCF la tenace coutume qui consiste à saluer J'admirable-campagne-du-remarquable-candidat qui, hélas (encore une fois), n'a pas recueilli le nombre de voix qu'elle méritait ... Dans le cours même du déroulement de la campagne ont été soulignés dans Rouge et dans Critique communiste un certain nombre de problèmes rencontrés: les faiblesses de l'argumentation sur les revendications ouvrières centrales, Je brouillage en fin de campagne du profil général du candidat face aux autres forces du mouvement ouvrier, du fait de certains glissements vers un évanescent • ailleurs • (genre • société de troisième type • ), et le cafouillage sur la question de l'éventuelle participation gouvernementale. ·
En même temps, le dynamisme de la campagne a pâti du manque de clarté et de confiance dans les relations entre le candidat, son équipe de direction, les organisations et les comités le soutenant. On peut penser qu'une énergie militante et des capacités politiques ont été de la sorte perdues, se traduisant par un déficit réel au regard de ce qui eùt été possible. Ces flottements ont été particulièrement sensibles au moment décisif de la fin de campagne, en particulier du fait de l'absence d'initiative centrale permettant de donner à celle-ci un point d'orgue.
Tou tes choses qui renvoient à des problèmes de fond. Il était légitime de la part de Pierre Juquin de ne pas vouloir être emprisonné par un cartel d'organisations dont il aurait été le porte-parole. Il convenait, et nous en étions d'accord, que Pierre Juquin parle au nom des forces susceptibles de se rassembler pour cette campagne et allant bien au-delà des organisations initiatrices. Cela, bien sùr, ne pouvait qu'entraîner des rapports complexes entre les diverses composantes parties prenantes et le candidat. En découlait-il l'impossibilité d'établir une plate-forme de cam-
* Cf. Olivier Duhamel et Jérôme Jaffré : " Avant toute entrée en matiére, les sondages ne lui [Pierre Juquin] accordent d'ailleurs que 2 % des voix, un petit point seulement étant prélevé sur le score du candidat officiel du parti. " (ln le Nouveau Président, octobre 198 7, Seuil). Et l'Etat de l'opinion, clés pour 1988, Seuil, où Pierre Juquin est crédité, selon une enquête de mai 1 98 7, de 2 %des intentions de vote.
pagne permettant de clarifier l'accord général entre toutes les forces impliquées et • cadrant • la campagne ? Nous ne le pensons pas. Si ce travail avait été fait, il aurait aidé à lever les méfiances existantes et aurait favorisé l'insertion pleine et entière des comités et des organisations.
Ces difficultés renvoient à un problème plus fondamental : comment mener une telle campagne, marquée par une incroyable personnalisation, et donc une outrancière dimension médiatique, en l'absence d'une force collective militante déjà constituée, expérimentée, trempée par une pratique politique commune pas seulement électorale ? Le bilan ne peut être tiré abstraction faite de l'état de la recomposition politique dont elle fut l'expression. La campagne de Pierre Juquin a permis de concrétiser une première convergence entre des forces venant d'horizons différents et porteuses d'expériences diverses: rénovateurs communistes, LCR, PSU, FGA, PAC, syndicalistes des diverses centrales, féministes, jeunes, écologistes ... En même temps, l'élection présidentielle, particulièrement difficile, est venue avant que ce rapprochement ait pu se tester et s'approfondir sur un terrain autre qu'électoral. Sans doute faut-il rechercher là l'origine des difficultés rencontrées. Mais, en même temps, tel est l'acquis fondamental de cette campagne. Réalité politique et militante qu'il n'est pas question de mesurer à la seule aune d'un score électoral.
La campagne de Pierre Juquin a permis de concrétiser un rapprochement entre des forces différentes sur une base politique qui est celle des principaux thèmes défendus au cours de celle-ci. Défense intransigeante des principales revendications, combat vigoureux contre la droite et l'extréme droite, dégagement d'une perspective anticapitaliste de changement social, appuyée sur la mobilisation unitaire, l'auto-organisation, et ouvrant la voie à un socialisme autogestionnaire ... L'assistance aux meetings, la constitution et l'intervention des comités de soutien, l'écho des thèmes défendus par Juquin, témoignent qu'une telle orientation répond à une réelle aspiration parmi les travailleurs et la jeunesse. Celle-ci demande à être approfondie, les faiblesses apparues au cours de la campagne renvoient à des ambiguïtés politiques liées au bilan de l'union de la gauche et de l'expérience du gouvernement de gauche, aux difficultés à articuler démarche de large unité ouvrière et affirmation d'une force révolutionnaire. Il y a là objet à des discussions qu'il est possible à présent d'approfondir.
L'essentiel dans l'immédiat est de s'appuyer sur les acquis de la campagne pour les confirmer, à l'occasion des nouvelles échéances de la lutte des classes. Il apparaît d'ores et déjà que la force militante rassemblée au cours de la campagne a résisté à la déception liée au score électoral. Ainsi elle s'est mobilisée dès le lendemain du 24 avril pour affronter les échéances de la nouvelle situation. En particulier la bataille pour un 1er Mai unitaire.
Tirer collectivement le bilan de la campagne, entre toutes les composantes concernées - Pierre Juquin et son équipe, les comités et les organisations-, doit y aider.
F.S.