La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Parti socialiste : Que faire du 8 mai ?

· Critique communiste, n° 75, juin 1988 · p. 10-14 · 2 610 mots

«Il est exclu de construire cette majorité par une négociation avec tel ou tel parti de l'actuelle coalition de droite. ( ... )Après

1988, il n'y aura ni "dérive centriste, ni résurrection de la troisième force". »

Ainsi s'achèvent les propositions socialistes, adoptées lors de la convention nationale des 16 et 1 7 janvier 1 988. En quelques mois, que de chemin parcouru depuis ces fortes paroles jusqu'à l'entrée de L. Stoléru dans le gouvernement

Rocard ! Sans compter le soutien apporté par la fédération des

Bouches-du-Rhône à B. Tapie ...

L'ampleur de la victoire de F. Mitterrand et les avatars de l'« ouverture» tendent à relativiser dans les commentaires l'analyse de la nouvelle étape de l'histoire du Parti socialiste. Celui-ci constitue pourtant l'élément central de la vie politique française et la principale représentation parlementaire des salariés. Autant de raison pour y voir de plus près.

D

ANS les mois précédant la campagne électorale officielle, les contradictions à l'œuvre dans le Parti socialiste ont émergé sur la scène publique. Lors de la convention sur le programme, véritable victoire idéologique des divers tenants de la ct modernisation • (Rocard, Fabius), près de 35% des militants ont émis un vote critique en faveur des amendements proposés par Socialisme et République ou par la Nouvelle Composante de J. Poperen. Au-delà même du contenu fort douteux de ces textes, qu'il s'agisse du contrat social cher à Poperen ou du marchandage stratégico-économique avec la RFA soutenu par J.-P. Chevènement, c'est bien un refus du recentrage en cours dont témoignaient les votes de militants. Quant à l'exigence de la dissolution de l'Assemblée nationale, elle se présentait alors explicitement comme une garantie contre les compromis avec le centre.

Quelques semaines plus tard, la convention entreprises, à laquelle aucun ténor du PS n'avait jugé bon d'assister, manifestait l'existence d'un réel malaise, que L. Jospin, appelé en catastrophe, ne parvenait pas à dissiper. Faute d'une bataille politique réelle contre la politique d'austérité, la grogne se cristallisait sur le mépris des ct camarades ministres • vis-à-vis de la base ouvrière. La convention du Mouvement de la jeunesse socialiste (MJS) fut le théâtre d'une rébellion ouverte contre Jack Lang, à vrai dire fort peu convaincu de l'intérêt d'une telle organisation et plus préoccupé des opérations médiatiques qui ont fait sa renommée. Malgré le soutien apporté au délégué à la jeunesse par les militants regroupés autour de Questions socialistes et Convergences socialistes, pour une fois d'accord, c'est une direction majoritairement favorable à l'autonomie du MJS (par rapport au PS) qui fut désignée. Cette nouvelle équipe, au-delà d'appartenances à des courants différents du PS, semble bien décidée à faire vivre le MJS et passer dans la pratique l'autonomie votée au congrès de Ulle, malgré la volonté de L. Jospin. A commencer par l'élection réelle des directions du MJS à tous les niveaux ...

La convention femmes, octroyée lors du congrès de Ulle, fut l'occasion d'une préparation aussi bureaucratique que faire se peut : peu de réunions préparatoires dans les fédérations, textes diffusés au compte-gouttes... La semaine précédant la convention, une circulaire d'Edwige Avice expliquait aux déléguées le mode d'emploi, n'hésitant pas à leur suggérer la trame de leur intervention : primo attaquer

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PARTI SOCIALISTE la politique de la droite, deuxièmement mettre en valeur les réalisations passées du ministère des Droits de la femme et, enfin, conclure sur la candidature Mitterrand. On ne saurait indiquer plus grossièrement aux femmes socialistes le statut d'éternelles mineures qui leur est dévolu, y compris lors d'une convention destinée à leur permettre de ... s'exprimer !

Moyen aussi de " cadrer " les débats et de couper court à la discussion qui débutait sur la nécessité d'une structuration spécifique, l'organisation des femmes socialistes. Le discours officiel, selon lequel les principales revendications ayant été satisfaites il convient de passer à un nouveau stade, celui du • féminisme constructif •, de • propositions •, connut ses limites à commencer par les constats de la pla~e réelle des femmes dans le parti. Seule décision concrète ; le relèvement du quota lors des investitures ; le Congrès de Ulle avait refusé de passer de 20 à 30 %, la convention de Châtellerault demanda donc son passage à ... 25 % !

Ainsi, à plusieurs reprises, les militants et les militantes socialistes ont partiellement saisi des échéances institutionnelles de la vie du PS. Et ce, pour faire entendre des aspirations ignorées d'un appareil entièrement occupé à développer la tontonmania la plus servile et à susciter les suppliques au prince pour qu'il se représente.

SILENCE, ON OUVRE ... Une fois passées les tourmentes électorales, présidentielles puis législatives, ces aspirations pourront-elles à nouveau surgir? C'est l'une des principales questions posées.

La campagne présidentielle a marqué, comme jamais auparavant, la mise en veilleuse du PS. Dès l'annonce officielle de la candidature de Mitterrand, un silence assourdissant s'est abattu sur le PS, tellement conscient de son inutilité que son premier secrétaire n'hésitait pas à profiter de l'ouverture de la campagne électorale pour partir en vacances ! Officiellement l'organigramme prévoyait une direction tricéphale. Rue de Solferino, l'appareil socialiste s'évertuait avec acharnement à ne rien faire. Avenue Franco-Russe, autour de P. Bérégovoy, les ex-futurs ministres s'occupaient au jeu des pronostics sur la composition du gouvernement. Anticipant un peu vite sur l'ouverture, ils n'évitaie~t p.as toujours les bévues: pendant qu Edith Cresson chantait les louanges de Giscard, J.-P. Cot imaginait fort bien Devaquet cohabitant avec les animateurs de l'UNEF ... A l'Elysée, enfin, Dieu devait tout faire lui-même, pendant que J.-L. Blanco s'activait en communications téléphoniques avec les animateurs du CDS.

Accélération du rythme des apparitions publiques de Mitterrand (meetings, émis: sions radio ... ), publication de la Lettre a tous les Français, et les timides Propositions des socialistes retournaient au néant, au profit du discours élyséen sur la France unie et la paix sociale. La logique infernale des institutions de la v• République est sans pitié : le parti du président se doit d'être aphone.

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La victoire de F. Mitterrand, capable au second tour de rallier sur son nom la quasi-totalité des électeurs situés à sa gauche le 24 avril, la grande majorité des écologistes, plus d'un million d'abstentionnistes du premier tour, plus une petite fraction des électeurs de Barre et de Le Pen, n'est que très partiellement celle du PS. La campagne s'est faite sur des axes qui n'étaient pas, loin s'en faut, ceux pourtant bien affadis du PS: F. Mitterrand s'est présenté comme le seul capable de réaliser l'ouverture à droite puisqu'il avait été le président de la cohabitation (née de la défaite du PS en mars 1986), comme le seul garant de la paix sociale menacée par la goinfrerie de l'Etat RPR et, enfin, comme le meilleur rempart des institutions face à la montée de l'extrême droite. A l'évidence, c'est la volonté de chasser Chirac et de barrer la route à Le Pen qui ont constitué le principal ressort du vote des salariés et de la jeunesse en faveur de F. Mitterrand, et non son orientation politique au demeurant fort peu explicite. On ne peut cependant sous-estimer l'efficacité de la pédagogie présidentielle : Mitterrand, meeting après meeting, n'a pas hésité à développer longuement la nécessité de l'ouverture au centre, quitte à prendre ses auditoires à rebrousse-poil.

A un niveau de masse, il est trop tôt pour que la signification de cette politique d'alliances apparaisse en pleine lumière et que le lien soit fait avec le contenu des mesures concrètes économiques et sociales qui vont être mises en œuvre. Par contre, l'absence de réactions venant du Parti socialiste pose problème : en un trimestre, on est passé - sans douleur? -des démentis indignés quant aux rumeurs d'alliances centristes à l'acceptation de l'ouverture sans rivage.

On peut concevoir plusieurs éléments d'explication. La victoire de 1988 n'a pas la même signification sociale que celle 10 mai 1981: le "changement,. n'est manifestement plus à l'ordre du jour. Plus question de couper les têtes de ceux d'en face ; au contraire, l'objectif est de multiplier les prévenances pour qu'ils consentent à accepter des fauteuils ministériels. De même, la montée du Front national, après avoir perrnis un vote massif pour Mitterrand, sert aujourd'hui de principale justification à la mise en place du " front républicain ,. , beaucoup plus sûrement que les variations sur l'Europe de 1992. Enfin, on ne peut nier que les capacités manœuvrières de Mitterrand suscitent une certaine admiration à gauche : avoir réussi à réduire à peu de chose le PCF, puis à diviser la droite, de telle manière qu'après avoir obtenu la majorité absolue au premier tour elle se retrouve écrasée comme jamais quinze jours plus tard et sans perspective discernable de retour aux affaires, constituent d'indéniables exploits. Pour autant, naturellement, que l'on identifie manœuvres politiciennes et combat politique... On comprend que l'appareil du PS - qui prospère en grande partie grâce à son insertion institutionnelle - soit particulièrement reconnaissant envers F. Mitterrand, car c'est sa victoire qui tire le PS vers le haut. Cela, manifestement, vaut bien quelques messes avec les centristes.

D'autant que la composition du gouvernement Rocard, comme les investitures pour les législatives, sont loin d'être innocentes par rapport au PS : tous les courants et sous-courants, y compris ceux qui avaient manifesté, il y a encore quelques semaines, leur hostilité à l'alliance au centre, sont présents, récompensés à l'avance de leur " réalisme ,. , et ligotés ...

Jean Poperen chargé des relations avec le Parlement, et donc des rapports avec les centristes, il fallait y penser ! Quant à Jean-Christophe Cambadélis, Isabelle Thomas et Julien Dray, candidats à la députation sous le même sigle que les

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PARTI SOCIALISTE ralliés du CDS et du PR, aux côtés de Tapie et Kouchner, on comprend mieux leur cri de cœur de l'an dernier: "Mai 68, c'est vieux"!

Il n'est pas sûr que la complicité active ou le silence consentant des responsables du PS, toutes sensiblités confondues, suffira à empêcher certains secteurs militants de venir troubler le jeu de l'ouverture. Les diverses conventions du PS ont montré à la fois l'existence d'un malaise réel des militants et l'incapacité des courants critiques à enrayer la dérive droitière de l'ensemble du parti, sanctionnée notamment par l'adoption de textes qui font la part plus belle à l'esprit d'entreprise qu'à la défense des salariés. La renonciation aux objectifs traditionnels de transformation sociale permet l'alliance à droite. En retour, la " nécessité '' de préserver l'alliance à droite justifie les abandons à venir.

L'installation durable du PS comme force hégémonique - au moins sur le plan électoral- parmi les salariés constitue également un obstacle à l'émegence de critiques internes : on ne change pas une orientation qui gagne ... Mais, à terme, c'est aussi un facteur d'instabilité. Le Parti socialiste est loin d'avoir pris sur le terrain la place laissée vacante par le PCF ; ses liens avec le mouvement social restent faibles. Pour autant, le renouveau prévisible des luttes sociales partielles sur les salaires, l'emploi, la protection sociale, préfiguré - en pleine campagne électorale - par les conflits de la SNECMA, de Michelin, de Renault-Ciéon, ne restera pas sans effet sur le Parti socialiste. La contradiction entre la politique anti-ouvrière que ne va pas manquer de mener la coalition sociale-centriste et la prétention du PS à constituer la seule représentation politique du monde du travail ne peut aller qu'en s'aggravant. En revanche, la distanciation quLs.'~pérée depuis plusieurs __ années dans la consciënce des travaflleurs entre lutte revendicative et perspective politique ne permet pas de prévoir les rythmes et les formes de l'affrontement.

ON ATTENDAIT FABIUS ... Le choix fait par le Comité directeur du PS en faveur de Pierre Mauroy ne cadre pas avec l'" architecture " - selon le mot de P. Bérégovoy - voulue par Mitterand : Rocard au gouvernement et Fabius au PS. Il est vrai que la victoire de Fabius, chantre de la " modernisation ", aurait marqué une nouvelle étape dans l'évolution de ce parti. Les réticences, encore vives, à la transformation du PS en simple machine électorale se sont cristallisées contre ce modèle presque parfait de l'arrivisme courtisan, issu d'un milieu social privilégié, énarque de surcroît, dont les convictions socialistes relèvent essentiellement d'un plan de carrière bien construit. Au point de s'attirer, lors de la réunion du courant majoritaire, cette apostrophe particulièrement fraternelle : " On peut hériter d'une Aston Martin, pas du Parti socialiste ! ".

A l'inverse, Pierre Mauroy, symbole d'une conception certes modérée mais traditionnellement social-démocrate du PS, devrait rassurer les militants inquiets devant l'accélération des événements et la dilution de leurs références. Faut-il y voir davantage ? Rien ne permet raisonnablement d'analyser l'issue de ce duel comme un coup d'arrêt à l'ouverture à droite, surtout pas les propres déclarations de Mauroy. D'ailleurs, F. Mitterrand, pourtant ha-

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bitué à trancher de tout, n'a nullement cherché à forcer la décision, une fois ses préférences rendues publiques. Après tout, P. Mauroy, grâce à son profil, plus populaire parmi les militants, ne s'avèrera-t-il pas plus efficace pour faire avaler les couleuvres?

Pour la (très) petite histoire, notons que rivalités de personnes et arrières pensées boutiquières n'étaient pas absentes des positionnements à l'intérieur du courant majoritaire. Ainsi, J. Poperen, sans doute soucieux de conserver un espace politique pour son fond de commerce d'opposition (de gauche) officielle, a apporté son appui à Fabius. Pour rassembler à gauche, sans doute!

Jospin, épaulé par ses alliés de Convergences socialistes a apporté le sien à Mauroy. Continuité du conflit de l'été 1985 où Jospin dénonçait le projet de front républicain défendu par Fabius ? Sans doute, mais la plus grande prudence est de mise pour interpréter les luttes de pouvoir à la direction du PS en termes d'affrontements d'orientations politiques, voire de conflit entre dérive centriste et " ligne de gauche ". Il suffit de rappeler que lors du débat plus récent sur le vote des budgets régionaux d'Ile de France et de Champagne-Ardennes, les rôles étaient inversés entre Jospin et Fabius !

ET LA JEUNESSE ...

Les sondages et, plus encore, la participation aux manifestations le soir du 8 mai l'attestent sans ambiguïté: la jeunesse dans sa majorité s'est engagée derrière Mitterrand. Contre la montée de l'exclusion et du racisme, contre Le Pen et Pasqua. A travers le développement de SOS-Racisme, le mouvement étudiant de décembre 1986, c'est toute une génération qui est venue à la politique, selon des modalités bien particulières. Elle va naturellement constituer l'enjeu principal des batailles politiques à venir. Ses illusions, aujourd'hui importantes, vis-à-vis de Mitterrand et des socialistes vont subir le choc de la real politik : reculades sur l'égalité des droits, enlisement dans le bourbier colonial en Kanaky, politique de grande puissance impérialiste et ventes d'armes au tiers monde ... En se confrontant aux réalités du fonctionnement du Parti socialiste - luttes de clans, carriérisme, course aux places, reniements - la " génération morale • risque également de déchanter assez vite.

Le Mouvement de la jeunesse socialiste, souffrant d'une faiblesse chronique, divisé entre partisans et adversaires de l'autonomie, tenu en suspicion par l'appareil du PS, a peu de chances de constituer l'instrument adéquat pour capitaliser les mobilisations de la jeunesse. Cela explique d'ailleurs en partie le sort privilégié qui est fait dans le PS aux frères ennemis de Questions socialistes et Convergences socialistes, comme relais autrement efficace dans la jeunesse, grâce aux organisations de rnasse qu'ils contrôlent SOS-Racisme et l'UNEF-ID.

Plus encore qu'au sein du mouvement ouvrier, les contradictions, entre l'hégémonie socialiste au niveau électoral et idéologique et la faible capacité d'encadrement des socialistes, entre les aspirations de la jeunesse et l'orientation concrète du gouvernement Rocard, risquent d'être explosives.

Vingt ans après Mai 68, c'est là un véritable défi pour le courant révolutionnaire.

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