L'industrie des armes
Désarmement
et reconversion ...
HENRI VIGUIER
Vaste débat que celui qui est présenté sous ce titre. Nous voulons avec ce dossier de « Critique Communiste » y apporter une contribution. Celle-ci, bien sûr, n'engage que son auteur, et vise seulement à faire en sorte que ce débat ait lieu. Pierre Juquin, dans son livre « Fraternellement libre », écrit «Aucun mouvement populaire n'a encore imposé le désarmement. Sans doute parce que le problème n'avait pas atteint sa maturité critique. » Il semble bien à l'auteur de ces lignes que cette maturité critique n'est pas loin d'être atteinte. Nous avons donc voulu essayer de montrer l'ampleur du problème, les difficultés, les obstacles, mais aussi la nécessité impérieuse du désarmement et de la reconversion des industries de guerre. Car cette montagne que le mouvement populaire doit soulever, bien loin de jamais accoucher d'une souris, menace plutôt d'enfanter l'hiver nucléaire. u long du xx• siècle, les dépenses militaires 30 % depuis 1960) le nombre de personnes directemondiales n'ont cessé de croître. Comme le ment ou indirectement concernées dans leur emploi montre le tableau ci-dessous, évaluées en mil- par le secteur de la défense, dont la moitié constituent liards de dollars constants, ces dépenses ont été le personnel des forces armées régulières. Les forces multipliées par 31 en trois quarts de siècle. para-militaires représentent environ 10 millions de personnes, 4 millions de civils travaillent dans les 1908 1936 1958 1982 ministères de la défense, 500 000 scientifiques partici18 94 254 563 pent à la recherche-développement militaire et plus de 5 millions de travailleurs produisent les armes et les matériels spécialisés. " L'estimation des dépenses En 1980, ce sont 22 % des dépenses publiques de militaires mondiales, pour 1985, est de 850 milliards de l'ensemble des Etats du monde qui ont été consacrés dollars, soit plus de 5 fois le budget total de l'Etat aux dépenses militaires, contre 22 % pour l'éducation français. et seulement 12% pour la santé. Gaspillage de travail, de savoir-faire, et d'intelli-
Encore convient-il de préciser que les estimations gence, qui n'a d'égal que celui des ressources natureldes dépenses militaires varient fortement selon les les affectées aux productions militaires, 6,3% de la sources, qu'il n'existe aucune statistique vraiment fia- consommation mondiale d'aluminium, 11 % de celle ble sur ce sujet, compte tenu de la difficulté à définir de cuivre, 8% de celle de plomb ... Ou les 67 000 strictement ce qui est militaire et ce qui ne l'est pas, hectares de terrains nécessaires à l'entraînement d'une que tous les organismes (industriels ou étatiques) font division blindée de I'arrnée américaine, dont découlent preuve d'un goût immodéré du secret à ce propos. érosion des sols et effets néfastes bien au-delà des zones d'essais ... Evoquons enfin les territoires entiers affectés aux tirs nucléaires, condamnés pour des GASPILLAGE millénaires à l'abandon. Le chiffre de 500 000 scientifiques travaillant dans Jacques Fontane) peut écrire : "Au niveau mon- la recherche-développement militaire est impressiondial, les ressources économiques utilisées à des fins nant, mais il faut savoir que celle-ci représente de 20 militaires apparaissent comme un gigantesque gaspil- à 25 %de la totalité de la recherche mondiale, et qu'elle lage plus ou moins organisé. Selon le SIPRI, les se concentre dans quatre Etats - Etats-Unis, URSS, dépenses militaires mondiales dépassaient 600 mil- Grande-Bretagne et France - qui, à eux seuls, en liards de dollars en 1982. Les experts ( ... ) estiment à représentent 90 %. Il reste cependant difficile d'appréau moins 50 millions (chiffre en augmentation de cier l'ampleur réelle de la recherche militaire. "Les
armes chimiques et biologiques sont construites dans les laboratoires civils ou militaires, et les mêmes recherches débouchent sur la lutte contre l'épidémie ou sur son introduction sur le sol ennemi. De même les militaires sont très intéressés par les techniques de modification de l'environnement.( ... ) La science c'est aussi la guerre. D'autre part, la production d'énergie nucléaire est une activité mixte, mi-militaire, mi-civile, par la technologie qu'elle permet d'acquérir. ( ... ) Les réacteurs actuels produisent plus de 80 tonnes de plutonium par an, avec lesquelles il serait possible de construire 8 000 bombes de la puissance de celle d'Hiroshima." (J. Fontane!).
La loi de programmation militaire adoptée en France en 1986, par une large majorité composée des · députés de la droite et du Parti socialiste, marque une accélération de la politique de surarmement. Avec 474 milliards de francs constants de dépenses d'équipement en cinq ans, elle représente une progression considérable des dépenses militaires, la part du budget de la défense passe de 17,9% du budget total de l'Etat en 1984 à 18,8 % en 1987. Et cela n'apparaît pas comme un phénomène national isolé. Aux Etats-Unis, en 1982, ces dépenses représentaient 24,4% des dépenses publiques, en 1985, elles en représentaient 32,8 % ! Et de 1981 à 1987, leur part est passée de 5,6% du produit national brut (PNB) à 7,4% du PNB.
LES VENTES D'ARMES ET LE TIERS MONDE Selon les estimations de l'ONU, sur l'ensemble des dépenses publiques des Etats du tiers monde, 22 % étaient consacrés en 1980 aux dépenses militaires, dont la plus grande part au financement d'importations de matériel, contre 15% à l'éducation, 5% aux dépenses de santé! C'est ainsi que certains pays de l'OPEP, dont les revenus pétroliers ont régressé, du fait de la stagnation du prix du baril de pétrole et de la chute du dollar, ont vu leurs dépenses d'armement représenter une part de plus en plus grande de leurs revenus, comme le montre le tableau ci-dessous.
Moyen-Orient et Algérie
Revenus Dépenses en% des pétroliers militaires revenus 1980 185 30 16% 1982 140 40 30% 1984 110 60 54% 1985 80 60 75% (Chiffres exprimés en milliards de dollars) "Au cours des années soixante-dix, les ventes d'armes aux pays en voie de développement ont représenté de 75 à 80% de l'ensemble des transferts internationaux d'armement et leur croissance a été en moyenne de 15 % par an ; entre 1979 et 1983, le tiers monde a encore importé environ 65 % du total des exportations. Au Moyen-Orient, les dépenses militaires ont cru de plus de 20 % par an en moyenne au cours des dix dernières années et les achats de matériel militaire par les pays de la région représentent près de 50% des importations totales d'armement par les pays du tiers monde. " (Pierre Dussauge).
Pour les pays exportateurs, vendre des armes au tiers monde répond à plusieurs objectifs. Le premier, assurer par ce biais une subordination politique du pays acheteur. En effet, une vente d'armes s'accompagne de l'implantation d'un corps nombreux de " conseillers techniques ", et est généralement assortie de clauses limitant l'usage que le pays importateur pourrait faire de ces armes à l'approbation du fournisseur sur l'objectif ainsi poursuivi. Le second, plus strictement militaire, opérer à l'occasion de conflits localisés une expérimentation comparative et en grandeur réelle des systèmes d'armes. C'est ainsi que la guerre Iran-Irak est un gigantesque et mortel laboratoire au service du complexe militaro-industriel français ; ainsi la destruction du croiseur britannique Sheffield pendant la guerre des Malouines par un missile Exocet, fabriqué par l'Aérospatiale, est devenu un argument publicitaire de poids. Jean Ziegler écrit : " ... Plusieurs experts ( .. . ) affirmèrent que l'Exocet n'avait pas explosé. C'en était trop pour "l'honneur" des marchands de mort français, et plus particulièrement pour les dirigeants de l'Aérospatiale. Ils achetèrent une page publicitaire dans " The Economist " et firent paraître le placard suivant : "Depuis le commencement du conflit entre l 'Irak et l'Iran, 117 navires ont été touchés par des Exocet : 60 confirmés, 57 probables. Sur 103 cas analysés, 57 bateaux ont coulé ou se sont enfuis ou ont été remorqués pour réparation. Un seul cas de non-explosion a été enregistré". "
Le troisième, et non le moindre, assurer une source de profit, plus que substantielle, aux marchands de canons (nous y reviendrons).
ARMES ET DEVELOPPEMENT
Certains pays du tiers monde se sont engagés récemment dans une politique d'industrialisation basée sur le développement prioritaire d'une industrie d'armement. Ils appartiennent, le plus souvent, à la catégorie des Etats semi-industrialisés, comme l'Argentine, le Brésil, l'Inde, Israël ou l'Afrique du Sud ...
Outre qu'ils sont confrontés, aujourd'hui, dans ce domaine, à une concurrence de plus en plus violente des complexes militaro-industriels des Etats dominant le marché - dont l'abandon, sous la contrainte des Etats-Unis, de la construction de l'avion d'arme supersonique Lavi par Israël est un indice-, on peut douter du caractère " développant " ou " industrialisant " de l'industrie des armes dans le tiers monde.
Type Avion Hélicop- Missiles Chars Navires d'arme de chasse tères de guerre
Inde 1965 1965 1967 1965 1968
Afrique du Sud 1968 - 1976 - -
Brésil 1971 1979 1976 1980 1972
Israël 1972 - 1968 1977 -
Taïwan 1974 1969 1978 - -
Corée
Nord 1975 - - 1969 1965
Argentine 1975 1974 1978 1979 1971
Corée
Sud 1980 1978 - 1983 1980
Egypte 1982 1980 1978 - -
(Année de mise en production réelle) Celle-ci, en effet, détourne d'applications plus utiles et urgentes, et dans des proportions importantes, les ressources les plus rares de ces pays, leurs devises, leur personnel le plus qualifié. Du. fait de l'extrême sophistication des armes, celles-ci se révèlent d'autant plus coûteuses qu'elles ne bénéficient pas d'un marché intérieur suffisant, permettant l'allongement des séries. Elles nécessitent des investissements sans commune mesure avec ce qui relève des productions civiles. L'innovation technologique accélérée, sous la houlette des " grands " de l'industrie des armes, accroît encore ce coût. Enfin, loin d'arrêter les importations, elles en déplacent le courant vers les composants et sous-ensembles.
Prenons pour exemple le Brésil. Du fait de l'accroissement de la concurrence sur les marchés militaires, le chiffre d'affaires de l'industrie brésilienne de~ armes a diminué de 50 % de 1986 à 1987. Ce choc si brutal provient de ce que le Brésil ne dispose que d'un marché intérieur étroit l'obligeant à exporter 95 % de sa production. Outre la main-d'œuvre nationale la plus qualifiée, ce sont des dizaines d'ingénieurs qui ont été débauchés à prix d'or en Allemagne ou en Grande-Bretagne pour mettre cette industrie en place. Enfin, si le char brésilien Osorio a toutes les chances en 1988 d'être retenu par l'Arabie Saoudite, de préférence à I'AMX 40 français, il faut noter que son canon de 120 rn est fourni par les arsenaux français (c'est ·Je même que celui de I'AMX40), ainsi que la conduite de tir fabriquée par la SFIM.
Loin de permettre une plus grande autonomie, voire un affranchissement de la domination impérialiste, ces politiques s'avèrent être source d'approfondissement de la domination, favorisant les " élites " les plus subordonnées à l'impérialisme, et relevant même parfois de la volonté de mettre en place ce que l'on pourrait appeler des " impérialismes supplétifs ", comme le manifestent le plus clairement les cas d'Israël et de l'Afrique du Sud.
" .. . En cette fin du x.xe siècle bien des peuples sous-alimentés risquent de mourir de faim les armes à la main. Au sein des pays du tiers monde, les achats massifs d'armes de guerre imposés aux gouvernements dépendants par les puissances industrielles ont des conséquences nombreuses et dévastatrices.
"Première conséquence: ces armes sont, la plupart du temps, totalement inadaptées aux besoins réels de défense des pays acheteurs ( ... ) Deuxième conséquence: gràce à l'achat imposé de cet "armement absurde " évoqué par Galbraith, la mainmise des puissances néo-coloniales sur les peuples dépendants s'accroît et se fortifie. Le système néo-colonial mondial se renforce constamment. ( ... ) Troisième conséquence : les achats massifs imposés aux pays pauvres changent profondément la stratification sociale, la structure du pouvoir politique de ces pays. Dans de nombreux pays du tiers monde, les militaires prennent le pas sur les civils, les mitrailleuses remplaçant les bulletins de vote. ( ... ) Or, tous ces officiers putschistes néo-coloniaux ont généralement été formés soit à Saint-Cyr (pour les colonels de l'Afrique francophone), soit à Sandhurst (pour les militaires anglophones), soit encore à l'Ecole des Amériques (jusqu'à récemment située au Panama) pour les généraux putschistes d'Amérique latine. ,; (Jean Ziegler)
Les ventes d'armes, comme développement prioritaire d'une industrie militaire, apparaissent ainsi, dans le tiers monde, comme un des instruments privilégiés de maintien et de renforcement de la domination impérialiste.
MILITARISME ET
ACCUMULATION DU CAPITAL Nous avons voulu commencer par appliquer, à l'industrie des armes, un modèle d'analyse stratégique sectorielle mis au point par les capitalistes eux-mêmes pour apprécier l'apport que peut constituer telle ou telle activité. (Le modèle utilisé est celui du "Boston Consulting Group "• (voir encart ci-dessous).
Le taux de croissance moyen du secteur de l'armement tend à devenir, vers le milieu des années
1980, supérieur au taux moyen de croissance global. Dans cette situation, tout groupe disposant d'une forte position concurrentielle dans le secteur de l'armement verrait cette activité en position de " vedette ", et, en cas d'une faible position concurrentielle, en position de
" dilemme ". Mais trois caractéristiques spécifiques du
secteur de l'armement le rendent atypique. L'intégration nationale et étatique de ce secteur exclut toute concurrence, sauf parfois au moment de l'appel d'offres, sur les marchés nationaux. A l'exportation, les décisions d'achat sont davantage liées à une situation de dépendance néo-coloniale et impérialiste qu'à un critère de prix. Ce secteur est par ailleurs planifié : tout programme nécessitant de trois à sept ans d'études avant le passage en phase industrielle, le maître d'œuvre choisi est assuré dès le départ de l'obtention du marché, l'industriel a donc l'assurance de vendre.
Enfin, c'est de 40 à 100% des frais d'études, recherche-développement, et des investissements qui en découlent, qui sont pris en charge par l'Etat. Ces trois traits spécifiques du secteur de l'armement font que, quelle que soit la position concurrentielle sur telle ou telle gamme de matériel, et quel que soit le taux de croissance moyen du secteur des armes global (qui n'a à ce titre d'effet que sur la masse des profits dégagés), toute activité dans ce secteur se trouve en situation de • vache à lait • ! D'où l'intérêt majeur pour les groupes industriels, nationaux ou multinationaux, de disposer d'une activité militaire substantielle, source d'énormes capacités de financement.
Une incidente, à propos de la bataille que se livrent Boeing et Airbus-industrie sur le marché mondial des avions civils. Boeing défend auprès du GA TT ( • Generai agreement for trade and trafic ., , sorte de • tribunal ., du commerce international) que les Airbus sont subventionnés par les Etats européens, donc en infraction aux règles de la concurrence ... La réponse d'Airbusindustrie, dans un rapport resté confidentiel, est la démonstration que l'industrie aéronautique civile américaine, par le canal du Pentagone ou de la NASA, a utilisé 25 milliards de dollars, destinés à financer des productions militaires, sur des programmes ambivalents, civils et militaires ... Elle est donc elle-même largement subventionnée. Le rôle que jouent les dépenses militaires dans l'accumulation est ici manifeste.
L'ACCUMULATION DES ARMES
Confirmation de ce qu'écrivait Rosa Luxemburg, il y a plus d'un demi siècle, de l'intérêt qu'il y a pour le capital à disposer, par le moyen de la pression fiscale, d'une masse énorme et non dispersée de " pouvoir d'achat • : «Les sommes que les paysans ou les classes moyennes auraient économisées pour les placer dans les caisses d'épargne et dans les banques, attendant d'être investies, sont à présent disponibles dans les caisses de l'Etat et constituent l'objet d'une demande, et offrent des possibilités d 'investissement pour le capital. En outre, la multiplicité et l'éparpillement de demandes minimes ( ... ) font place à une demande concentrée et homogène de l'Etat. La satisfaction d'une telle demande implique l'existence d'une grande industrie développée à un très haut niveau, donc des conditions très favorables à la production de la plus-value et à l'accumulation. De plus, le pouvoir d'achat des énormes masses de consommateurs, concentré sous la forme de commandes de matériel de guerre faites par l'Etat, sera soustrait à l'arbitraire, aux oscillations subjectives de la consommation individuelle; l'industrie des armements sera douée d'une régularité presque automatique, d'une croissance rythmique. C'est le capital lui-même qui contrôle ce mouvement automatique et rythmique de la production pour le militarisme, grâce à l'appareil de la législation parlementaire et à la presse qui a pour tâche de faire l'opinion publique. C'est pourquoi ce champ spécifique de l'accumulation capitaliste semble au premier abord être doué d'une capacité d'expansion illimitée. Tandis que toute extension des débouchés et des bases d 'opération du capital est liée dans une large mesure à des facteurs historiques, sociaux et politiques indépendants de la volonté du capital, la production pour le militarisme constitue un domaine dont l'élargissement régulier et par bonds paraît dépendre en première ligne de la volonté du capital lui même. • Et Ernest Mandel à sa suite a donc raison d'insister : • La production d'armes n'est, de ce fait, d'un point de vue capitaliste, pas du tout "vide de sens", mais elle stimule l'accumulation du capital, aussi longtemps qu'il existe des capitaux excédentaires non mis en valeur, et du capital financier à l'extérieur des capitaux investis dans la reproduction élargie de capital constant et de force de travail.• C'est là sans doute un versant peu souvent exposé des politiques interventionnistes de l'Etat, dites • keynésiennes •, et de leur caractère régulateur, c'est
pourtant un moyen indispensable ayant concouru au boom des " Trente Glorieuses •.
Par l'intensité de l'innovation technologique, entraînant une croissance de la composition organique du capital dans l'industrie d'armement, puis progressivement au-delà, par l'extorsion massive de plus-value, qui dispose généralement d'une garantie de réalisation, le militarisme joue un rôle à la fois régulateur et de facteur de crise. Régulateur en ce que la masse des profits garantis tend à rehausser le taux moyen de profit. Facteur de crise en ce qu'il accélère la tendance à la baisse du taux de profit en imposant une évolution accélérée de la composition organique du capital.
«Parce qu'en outre son activité (la production d'armes) crée des valeurs d'usages qui ne restreignent ni ne menacent les débouchés pour les marchandises produites par les départements 1 et Il (production de moyens de production/production de biens de consommation) ( ... ) le grand capital préfère la forme de dépenses de l'Etat qui va à l'industrie d'armements, par opposition à toutes les autres, surtout celles que l'on appelle «sociales», qui, au total, risquent toujours d'accroître la valeur de la marchandise force de travail.» (E.Mandel) Voilà, dans ce court passage, mis à nu le fondement même des politiques libéral-reaganiennes.
« L'interaction étroite de considérations de la politique extérieure, de la politique sociale et de ses motivations économiques dans la naissance . de "l'économie d'armement permanente" est apparue bien clairement. ( ... ) Cette interaction se traduit admirablement par la formule du "complexe militaire-industriel", c'est-à-dire les multiples liaisons entre les trusts de l'armement, les chefs militaires et les politiciens bourgeois.» (E. Mandel)
LE COMPLEXE MILITARO-INDUSTRIEL FRANCAIS L'ampleur de l'activité de nombreuses sociétés dans le domaine de l'armement est souvent difficile à apprécier, du fait du secret soigneusement entretenu, du fait que les bilans comptables n'en rendent que partiellement compte, du fait enfin de l'ambivalence de certains matériels. Ainsi, à l'exception de la couleur kaki, un camion sur lequel est installé un système de tir de missiles crotale de Thomson-CSF est le même que celui servant à transporter des agrumes ou des quartiers de bœuf, les deux sont fabriqués sur la même chaîne par Renault-véhicules industriels. Les composants électroniques, de nombreux outillages, des matières premières etc. sont des productions militaires dans la mesure où, précisément, ils concourent à la fabrication de systèmes d'armes. Cette ambivalence explique la difficulté à apprécier les effectifs réels concernés par la production des armes.
En France, l'effectif directement concerné s'élève à environ 300 000 salariés, soit 6% de l'effectif industriel total du pays. Selon des estimations, probablement exagérées, ce seraient environ 1 000 000 de salariés qui seraient concernés, directement et indirectement, par la production des armes.
Le complexe militaro-industriel français est un ensemble, concentré, centralisé et hiérarchisé d'institutions étatiques et d'organismes industriels. LA DIRECTION GENERALE DE L'ARMEMENT
La direction générale de l'armement, dépendant du ministère de la Défense, est l'instrument de l'intervention de l'Etat dans ce secteur, et le cœur du complexe militaro-industriel français. Cet organisme unifié, dont l'origine lointaine remonte à 1939, mais dont la véritable mise en place comme organisme unique date de 1961, soit au tout début de l'instauration de l'Etat fort gaulliste, est responsable de la réalisation de la totalité des programmes militaires.
La Direction générale de l'armement dispose d'un secteur industriel de fabrication d'armes, représentant 25% de l'effectif direct du secteur, les arsenaux. Ceux-ci, selon leur spécialisation, dépendent de deux sous-directions. Le Groupe industriel des armements terrestres, 17 000 salariés, a réalisé un chiffre d'affaires de 7.4 milliards de Francs en 1983. La Direction des chantiers navals, qui regroupe les chantiers navals militaires (Brest, Cherbourg, Lorient, Toulon), emploie 32 000 personnes et a réalisé un chiffre d'affaires de 13.2 milliards de francs en 1983.
La Direction générale de l'armement est, enfin, un organisme qui, en liaison étroite avec l'état-major général des armées et celui de chacune des armes (air, mer, terre), et par l'intermédiaire de plusieurs directions spécialisées, contrôle l'essentiel des activités de production d'armes en France.
La Direction des programmes et des affaires industrielles est chargée d'élaborer les programmes d'investissements, d'attribuer les commandes aux industriels en fonction d'une appréciation de leur plan de charge. Le StAR assure le contrôle de la qualité technique des matériels. La Direction des affaires internationales exerce un véritable monopole d'Etat du commerce extérieur des armes, et attribue les autorisations d'exportations et d'importations. La Direction des recherches et des études coordonne et élabore les programmes de recherche militaire, et oriente l'activité des industriels dans ce domaine; d'autres directions plus spécialisées partagent ses objectifs, la DCA pour le matériel aéronautique, la DEN pour les missiles, la DEI pour l'électronique et l'informatique, le CELAR pour l'électronique ... Tout marché à l'exportation est pris en charge par des organismes spécialisés, le plus souvent de caractère paritaire entre la Direction générale de l'armement et les industriels.
De manière fort cynique, existent deux organismes différents chargés de l'exportation du matériel aéronautique, ce afin de ne pas imposer les mêmes interlocuteurs à deux pays belligérants achetant simultanément le même matériel, I'OGA et I'OFEMA ; le matériel terrestre est confié à la SOFMA ; l'assistance technique au COFRAS; un organisme se voit confier l'exportation en direction du Moyen-Orient, gros marché des armes françaises, la SOFRESA. Enfin, l'ensemble du dispositif inclut une • compagnie d'assurance d'Etat •, le COF ACE, qui permet, dans tous les cas, aux industriels d'être payés, même si le client s'avère insolvable.
L'ensemble de ce dispositif complexe permet à Pierre Dussauge de parler du • ... rôle déterminant de la Direction générale de l'armement dans la production d'armement ainsi que l'effet structurant de son action sur les secteur industriel. L'activité de la Direction générale de l'armement embrasse l'ensemble du processus de production, de la recherche fondamentale aux débouchés mêmes des matériels, en passant par la recherche orientée, les développements industriels, la fabrication et même les modernisations en cours d'utilisation. Interlocuteur principal des producteurs - les entreprises industrielles - comme des utilisateurs - les états-majors français ou les clients étrangers - elle-même fabricant de certains matériels, la Direction générale de l'armement est l'élément central du système militaro-industriel français." II faut noter ici que les libéraux chiraco-balladuriens, tellement pressés de dénationaliser, tellement avides de dénoncer cet " Etat-providence" quand il s'agit de dépenses redistributives relevant de la protection sociale, n'ont pas soufflé mot, et n'ont nullement l'intention de toucher à cet Etat-providence des marchands de canons. Ce qu'à l'occasion de certaines interventions les ultra-libéraux ont dénoncé, ce n'est pas le caractère étatiste, planifié et bureaucratique du complexe militaro-industriel, mais seulement le contrôle " tatillon " des prix opéré par la Direction générale de l'armement!
LE PRIX DES ARMES L'absence, quasi totale, de confrontation au marché mondial, une situation particulière où il n'y a qu'un seul fournisseur pour un client unique, 1~ " monopole d'Etat " du commerce extérieur, la prise en èharge par l'Etat des coûts de recherche et développements dans une proportion d'autant plus grande que les coûts sont plus élevés (elle s'élève de 30 à 100 %), autant d'éléments qui impliquent une formation des prix particulière. Les prix des matériels militaires sont établis par évaluation des coûts de production augmentés d'un pourcentage constituant la " rétribution de l'industriel ". Le contrôle des coûts est censé être fait par la Direction générale de l'armement, ·mais avec seulement 80 contrôleurs pour toute l'industrie d'armement!
Ces prix connaissent une dérive affolante, que manifeste l'évolution des prix en francs constants des avions militaires français, l'ouragan des années cinquante étant à l'indice 100, le Mirage V des années soixante est à l'indice 250, le Mirage F1 des années soixante-dix à 500, le Mirage 2000 des années quatre-yingt à 1 000, et les estimations moyennes portent le dérivé industriel du Rafale des années quatre-vingt-dix à 3 000 au moins ! Or, dans le même temps, la productivité moyenne du travail n'a cessé de croître, cela signifie que la valeur d'un équipement militaire ayant une fonctionnalité donnée a été multipliée par 60 et plus en quarante ans. Une étude américaine démontre de même qu'un budget militaire, constant voire en progression, permettait l'achat de 3 000 avions par an en 1950, 1 000 en 1960, 300 en 1970 ... Et par projecti on de la dérive actuelle des prix ... permettrait l'achat d'un seul avion en l'an 2036 !
Arme Prix Equivaut à Exocet 5 000 000 F 10 pavillons de banlieue Char 1 100 hectares de Leclerc 32 000 000 F terres labourables Missile Budget d'une 70 000 000 F commune de Hadès 25 000 habitants. Mirage 200 000 000 F 5 000 classes 2000 125 000 élèves Sous-marin Une fois et demi nucléaire 35 milliards F la production lance-engins annuelle de blé de la France
(Exemples estimés à partir du livre de J.-P Hébert.)
Dans l'attribution des marchés d'armes, y compris à l'exportation, la " performance " prend le pas sur le critère du prix. • Dans le même temps qu'elle supprime la concurrence entre industriels français et qu'elle finance le développement des matériels, la Direction générale de l'armement leur garantit un marché. En effet, c'est en relation avec les besoins exprimés par les états-majors et plus précisément définis, voire orientés par la Direction générale de l'armement, que les matériels sont développés par l'industriel choisi comme maître d'œuvre et il est exclu (sauf cas très exceptionnel) que, une {ois le développement réalisé, l'armée française ne se porte pas acquéreur du matériel en question. Une telle situation permet aux industriels d'avoir des plans de charge précis et leur garantit un volume de production minimal avant même que la mise au point finale et le développement industriel des matériels ne soient achevés. " (P. Dussauge)
Toute étude des prix s'avère incertaine, mais le chiffrage de certains contrats à l'exportation permet d'en avoir une idée, une incertitude restant quant à l'impact de niveaux d'équipement différenciés des matériels. Pierre Dussauge cite l'exemple du Mirage 2000, son prix unitaire était en 1982 de 285 millions de francs pour I'Egypte, de 125 millions de francs pour l'Inde, en 1984 de 225 millions de francs pour la Grèce, en 1985 de 230 millions de francs pour Abou-Dhabi, de 600 millions de francs pour l'Arabie Saoudite. Les exportations d'armes américaines manifestent le même phénomène, sans doute soumis à une surdétermination politique, le même F15 vendu à Israël 20 millions de dollars l'est à l'Arabie Saoudite 40 millions de dollars!
UN PLUS POUR
LE COMMERCE EXTERIEUR? L'argument est souvent avancé par les gouvernements français, que l'exportation d'armes permet, par l'allongement des séries et donc la baisse des coûts qu'elle implique, d'assurer à la France une capacité industrielle autonome d'armement qu'elle serait bien
en peine de financer autrement. Il faut insister sur le caractère profondément cynique de cette politique qui consiste à faire financer par le tiers monde la capacité d'équipement de l'armée française, dans le même temps où celle-ci est destinée à jouer le rôle de gendarme en Afrique et au Moyen-Orient, et où ces ventes d'armes assurent et confortent la domination impérialiste et néo-coloniale de la France.
Autre argument fréquemment utilisé, l'effet positif des ventes d'armes sur la balance commerciale. 38 milliards de francs d'exportations en 1986, 4 milliards d'importations dans ce secteur : solde positif de 34 milliards? Non, car ces 38 milliards de francs d'armes fabriquées ont nécessité 12 milliards d'importations de sous-ensembles et composants divers ; non, car le financement par l'Etat de la recherche, des assurances, des aides à l'exportation, peut être chiffré sur ce montant à 10 milliards ; resterait donc un solde positif hypothétique de 12 milliards de francs (les chiffres sont extraits d'un article de J.-P. Hébert in le Monde diplomatique de mars 1988).
Notons enfin que la vente au Pentagone du système de communication RIT A fabriqué par Thomson-CSF, vente dont toute la presse s'est fait l'écho, ne crée pas un seul emploi en France, étant fabriqué à 50 % aux Etats-Unis ... Que ce système sert à équiper la force d'intervention rapide, c'est-à-dire le fer de lance de toute intervention impérialiste des Etats-
Unis ... Qu'enfin les marchés de compensation correspondant à l'achat des avions radars AWACS par l'armée française, fixés à 130% de leur coùt, ne sont qu'un bluff, 80% de cette compensation étant consacrée à l'achat de réacteurs CFM56 (SNECMA) qui, de toute façon, aurait eu lieu, faute de concurrence !
LA ZONE DES TEMPETES
Il semble bien pourtant que les années de prospérité du complexe militaro-industriel français sont derrière lui.
L'ensemble des grands groupes industriels sont en ces périodes de crise à la recherche de " cash flow " (capacités d'autofinancement) et le militaire en produit tant et plus. Il y a donc une course aux marchés militaires, à laquelle tous les trusts sacrifient. De plus, si le leadership économique des Etats-Unis est battu en brêche par des puissances telles que l'Allemagne fédérale ou le Japon, la domination politique et militaire des Etats-Unis est loin d'être ne serait-ce que contestée. De là découle une offensive en règle du Pentagone et du complexe militaro-industriel américain pour reconquérir les marchés perdus dans les dernières décennies, en particulier au profit du complexe militaroil1dustriel français. Cette offensive est facilitée par la baisse du dollar. La baisse du pouvoir d'achat des pays
du Moyen-Orient, clients traditionnels et essentiels de la France, est un facteur aggravant. Enfin, le phénomène déjà souligné de l'accession de nombreux pays semi-industrialisés au marché militaire rend la concurrence internationale encore plus vive.
Le problème des coûts des matériels et de la recherche-développement grève de manière considérable les budgets des Etats. Cela renforce l'exigence de la mise en place de coopérations internationales pour développer de nouveaux matériels, illustrée en Europe par la question, non encore close, de l'avion de combat européen, ayant pour effet de partager entre plusieurs Etats le financement de la recherche-développement, et un allongement des séries.
Les années soixante ont vu s'affronter deux options pour le grand capital en France, celle mise en œuvre par de Gaulle, dont Dassault est un pur produit, d'un développement du capital national, et celle défendue notamment par le groupe financier Suez d'une internationalisation croissante ayant pour espace le marché mondial, représentée par les républicains indépendants de V. Giscard d'Estaing. Ce débat est aujourd'hui forclos, nul ne défend plus la politique gaullienne. Ces dernières années ont donc vu la formation de groupes industriels multinationaux dont la souche est • fran -çaise • (CGE, Thomson, Rhône-Poulenc, Saint-Gobain ... ), ce mouvement n'a cessé de s'accélérer, les seules sociétés industrielles françaises, en 1987, ont cédé des sociétés pour une valeur de 1 7 milliards de francs, et en ont acheté pour une valeur de 31 milliards ... Ces achats ont dépasé 20 milliards au premier trimestre 1988, dont plus de la moitié de sociétés étrangères. Cependant, un secteur d'activité reste de caractère • franco-français • : le complexe militaro-industriel qui concentre en son sein la contradiction majeure entre le maintien des Etats-nations et la tendance générale à la mondialisation du capital. Les résistances opposées jusqu'à ce jour par Dassault à toute coopération en sont l'illustration. + L'industrie des armes
La production directe d'armes se concentre sur quelques industriels (les 10 plus gros réalisent 75% du chiffre d'affaires total du secteur) mis, de par l'intervention systématique de la Direction générale de l'armement depuis plus de vingt ans, en position de monopole sur telle ou telle gamme de produits. Le tableau ci-dessous donne la physionomie des principaux groupes du secteur industriel de l'armement en France
Groupe C.A. effectifs activité armes armes essentielle
Aérospatiale 18MF 17 000 avions
%du total 42% 50% hélicos missiles Dassault 17 MF 14 000 avions
%du total 86% 76% électronique Thomson-CSF 25MF 40000 armes
%du total 67% 67% électronique
SNECMA 5MF 4 700 réacteurs
%du total 45% 34% éauipements
Matra 5MF 6800 missiles
%du total 33% 26% armes
.. (M1lhards de francs, hors taxes, est1mat1ons 1986, chiffres groupe)
Il faut ajouter à cela que plus de 8 % du potentiel national en chercheurs et ingénieurs est consacré à la recherche-développement militaire ; que celle-ci pèse pour 32 % en 1982 dans les dépenses publiques de recherche (et 20% de la recherche totale, y compris celle financée par les industriels). C'est là une des manifestations de la course effrénée à la technologie qui agite le secteur de l'armement.
L'extrême gonflement du complexe militaro-industriel français étant manifesté de la façon la plus nette par le tableau ci-dessous, extrait du Monde diplomatique, de mars 1988, qui rend compte des parts de marché mondial. Ou encore par le fait que les exportations d'armes ont représenté en 1986 aux Etats-Unis une somme de 48 dollars par habitant, 41 dollars en URSS, 33 dollars en Grande-Bretagne et ... 77 dollars en France, record mondial !
1971-1975 1976-1980 1981 -1985 USA 39,2% 32,7% 25,2% URSS 36,2% 39,7% 34,0% France 7,8% 11 ,4% 13,9%
Grande-Bret. 8,5% 5,1% 5,3 %
(exprimé en %marché mondial) LA GAUCHE ET LES ARMES Symptomatique, sans doute, est l'attitude de F. Mitterrand face aux négociations Reagan-Gorbatchev se fixant l'objectif de la dénucléarisation de l'Europe, qui pose nécessairement la question de la • force de frappe • française donc. Son effort constant n'a cessé d'aller dans le sens du caractère intangible de l'arsenal français.
Invité au Bundestag au moment des manifestations gigantesques contre l'installation des Pershing en Allemagne, Mitterrand ne déclarait-il pas, à l'encontre de toute réalité, «les pacifistes sont à l 'Ouest, les fusées à l'Est. .. •, apportant ainsi sa pierre à la nucléarisation forcenée de l'Europe.
En visite au salon du Bourget, en 1981 , tout frais élu, il exige que les armes exposées soient cachées. Mais son ministre socialiste de la défense, C. Hemu déclarera un peu plus tard : « Si demain la guerre entre l'Irak et l'Iran s'arrêtait, nos ventes d'armes diminueraient de moitié • ; inquiétude justifiée quand on sait que l'Irak ne continue cette guerre que parce que le régime Baassiste est tenu à bout de bras par l'impérialisme français.
Quand ils étaient dans l'opposition, avant 1981, le PS et le PCF se promettaient de • moraliser • les ventes d'armes, en rompant avec une politique dictée par les industriels de l'armement ... Force est de constater qu'à l'exception des bâches pudiquement déposées sur les armes au salon du Bourget 1981 , c'est l'inverse qui a été fait. Les chiffres sont là pour en témoigner, 11 % du marché mondial des armes en 1981 , 14 % en 1985 ! Comment, d'ailleurs, pourrait-il en être autrement, quand le leitmotiv de Hemu était le • loyalisme des cadres militaires •, révélant en fait le loyalisme de Charles Hemu vis-à-vis de l'état-major, de la Direction générale de l'armement et du complexe militaro-indus-
triel; le PCF déclarait à l'époque: «Le concept de défense nationale est bien celui d'un parti qui veut prendre ses responsabilités dans le gouvernement de la France ... •.
De 1975 à 1978, ces adversaires de toujours à la force de frappe qu'ont été le PS et le PCF se sont convertis. Les socialistes devenant ses partisans acharnés, au moment même où elle s'avèrait de plus en plus hors de propos et inefficace, sous le label d'une • dissuasion nucléaire indépendante , dans le cadre de l'Alliance atlantique. Les communistes se transformaient en seuls derniers défenseurs de cette vieille lune qui n'a jamais guère eu de réalité: la • dissuasion tous azimuts , , si peu • dissuasive , depuis l'introduction des armes nucléaires tactiques, type Pluton ou Hadès, et si peu • tous azimuts • qu'il faut l'infrastructure logistique de l'OTAN pour la mettre en œuvre.
Quant à l'attitude vis-à-vis de la présence militaire française en Afrique, de la dénonciation formelle d'avant 1981, on est passé au mutisme le plus total assurant le maintien des choses en l'état.
Le PCF, enfin, après être sorti du gouvernement, et au titre de l'impasse stratégique que constitue sa caractérisation de la crise capitaliste comme susceptible de trouver une solution nationale par le biais du • produire français •, a fait, en 1987, une campagne tambour battant pour • l'avion de combat français • ! C'est-à-dire le développement du Rafale, dont le coût est estimé à 300 milliards ... Une version possible du « nouveau rassemblement populaire majoritaire •, avec la participation de la hiérarchie galonnée de la Direction générale de l'armement, des patrons de l'armement et sous la protection bienveillante des mannes de Marcel Dassault ?
DESARMER ET RECONVERTIR : UNE NECESSITE •Les problèmes de coût des armements, les problèmes de reconversion sont importants, mais devant le danger une seule chose est déterminante : détruire, le plus vite possible, partout, toutes les armes nucléaires jusqu 'à la dernière, de toute portée, de toute puissance, de tout usage. Il faut aussi détruire les armes chimiques, prohiber les armes biologiques éventuelles. Le matériel de guerre • conventionnel • n'a pas l'impact irréversible du nucléaire; mais il a fait des progrès stupéfiants : il devra, lui aussi, être pas à pas détruit. • C'est ainsi que Pierre Juquin a exprimé cette nécessité d'un abandon de la politique de réarmement permanent qui anime tous les Etats, et en particulier les Etats-Unis et ... la France.
• Ce phénomène fait apparaître encore plus nettement le caractère parasitaire du capitalisme des monopoles. ( ... ) En effet, comment considérer autrement un système qui n'a su, depuis vingt-cinq ans, éviter des crises économiques catastrophiques ( ... ) qu'en gaspillant une part importante des ressources disponibles dans la production des moyens de destruction. » (E. Mandel) e La faim et les armes
Alors même que le capitalisme s'enfonce dans une des crises les plus graves de son histoire, que les politiques libérales qui se développent partout dans le monde n'ont de cesse de remettre en cause ces acquis de l'humanité que sont les conquêtes ouvrières : protection sociale, prévention de la maladie, etc. Alors même que se développe la pire détresse dans le tiers monde, celle de la famine, de la malnutrition, des épidémies, que le poids de la dette condamne de nombreux pays à n'en pouvoir payer que les intérêts au prix de restrictions drastiques de la consommation populaire. Alors que, dans les métropoles impérialistes elles-mêmes, la pauvreté s'étend et le chômage ne cesse de croître ... Les dépenses militaires s'avèrent être une oasis de prospérité ! Le • monde doit changer de base • dit la chanson, quelle illustration plus flagrante de cette nécessité que l'accroissement simultané des dépenses militaires et de la misère.
Des évaluations récentes permettent d'affirmer que l'affectation de seulement 10% des dépenses militaires mondiales à l'amélioration de l'agriculture permettrait de remédier définitivement à la famine et à la malnutrition.
Le quart du coût d'un sous-marin lance-missile de la classe Trident (USA) suffirait à éliminer le paludisme. Le coût global de ce programme Trident équivaut à la richesse produite par les 230 millions d'êtres humains appartenant aux pays les plus pauvres en un an. e Armement et emploi
De plus, toutes les études aboutissent au même résultat, l'investissement dans le militaire, outre qu'il détourne des quantités considérables de richesses d'objectifs socialement utiles, crée notablement moins
d'emplois que le civil. «Selon le Bureau of Labour Statistics, une dépense de 1 milliard de dollars procurait, en 1980, 76 000 emplois dans le secteur militaire, contre 187 000 dans l'éducation, 139 000 dans la santé, 100 000 dans le bâtiment, et 86 000 dans les services publics et les programmes civils.» « En matière d'emploi, les études faites par le groupe du désarmement pour le développement soulignent que la suppression d'un emploi dans le secteur militaire permet en moyenne la création de deux emplois dans le secteur civil. » Citations extraites de J. Fontanel.
Loin d'être un secteur protégé sur le plan de l'emploi, ·les derniers mois ont montré que les entreprises d'armement elles-aussi licencient... 2 500 licenciements à Thomson-CSF, 1 260 à Dassault, 2 300 suppressions d'emplois à l'Aérospatiale et 800 à la SNECMA, 3 000 suppressions d'emplois enfin sont planifiées d'ici à 1990 aux arsenaux terrestres. Le ministère de la Défense va jusqu'à parler de 30 000. emplois à supprimer dans le secteur de l'armement d'ici le début des années quatre-vingt-dix.
Défendre l'emploi dans le militaire? Oui, sans état d'âme. Mais cela ne saurait revenir à défendre, comme a pu le faire la fédération métallurgie de la CGT en 1987, " l'avion de combat français •, mais bien plutôt à engager une offensive sur la nécessité impérieuse de la reconversion. Pierre Juquin met justement en valeur la décision des syndicats allemands « En Allemagne fédérale, aucun des syndicats de branche dont relève la fabrication de matériel militaire ne revendique un développement de la politique d'armement pour défendre l'emploi, à la bonne heure! Le XII" Congrès de l'IG-Metall (1977) a condamné des comités d'entreprise qui avaient constitué un groupe de pression pour obtenir davantage de commandes militaires pour leurs usines.» e Les armes contre le droit
En décembre 1982, le Journal officiel publiait un amendement au Code du travail sous les signatures de F. Mitterrand, P. Mauroy, C. Fitermann, Y. Roudy, E. Cresson, J. Auroux, qui spécifie que «les dispositions ( ... ) du Code du travail ne font pas obstacle aux dispositions législatives et réglementaires sur la protection du secret des informations intéressant la défense nationale. • C. Hemu n'avait plus qu'à signer les décrets. Le code de sécurité militaire prend ainsi le pas dans les industries d'armement sur le Code du travail. Se développe alors un extrême cloisonnement dans les usines, des zones, classées de manière arbitraire par la hiérarchie militaire • secret défense • , sont interdites d'accès aux délégués du personnel ou du CHS, sauf à déposer un préavis souvent supérieur à quarante-huit heures ... Le personnel, travaillant sur les équipements militaires, est soumis à " habilitation • par la Sécurité militaire, développant de ce fait une politique d'interdits professionnels. Les dossiers constitués ne sont accessibles à personne, les causes de retrait d'habilitation ne sont même pas connues des intéressés, l'arbitraire est total. Des militants syndicaux et politiques travaillant depuis des années sur certains matériels sont interdits de travail à la Thomson ou au Commissariat à l'énergie atomique.
DESARMER ET RECONVERTIR : LES OBSTACLES
Au plan du développement comme des libertés, la fin du militarisme apparaît comme un des grands défis auxquels doit impérativement répondre le mouvement ouvrier international, les problèmes de la reconversi0n en constituent une dimension essentielle. Il est d'autant plus urgent de répondre à ce défi que les politiques reaganiennes, censées selon leurs auteurs dégager une issue capitaliste à la crise capitaliste, impliquent peut-être au bout du chemin la substitution à la guerre économique de tous contre tous de la guerre tout court.
Nous l'avons déjà largement détaillé plus haut, à propos du complexe militaro-industriel français, toute politique de désarmement radical et de reconversion, amène à une confrontation centrale avec ce qui constitue le cœur du dispositif, les ingénieurs-généraux de la Direction générale de l'armement, et les généraux tout court. C'est dire l'ampleur du rapport de forces nécessaire pour se confronter à ce qui, de tout temps, a constitué le centre du dispositif contre-révolutionnaire de la bourgeoisie.
Ce corps d'ingénieurs-généraux de la Direction générale de l'armement, et son homologue des états-majors, tient ses privilèges et sa situation de l'existence: d'un armement nucléaire français; d'un puissant complexe militaro-industriel ; du rôle second mais essentiel que joue la France dans le dispositif général de l'impérialisme ; de sa capacité à mettre en œuvre un système d'armes articulé nécessitant une forte professionnalisation. Un corps installé au cœur même de l'Etat, et dont toute la base matérielle du pouvoir et de la prospérité dépend de celle du complexe industriel de l'armement. Enfin, un corps qui, issu des écoles spécialisées mises en place à cet effet, dispose des instruments d'une homogénéisation, politique et idéologique, sur la base du maintien de l'état de fait intérieur et néo-colonial, encore renforcée par les principes de cooptation qui existent au niveau de la haute hiérarchie militaire. C'est à ce corps homogène, déterminé, instruit des rouages essentiels de l'appareil d'Etat, que toute politique radicale de désarmement et de reconversion devra se confronter. L'osmose est ici réalisée entre la classe dirigeante et ces " grands commis de l'Etat • que sont les généraux, comme l'expliquent B. Rosier et P. Dockès: «Pour comprendre les relations entre l'Etat, le capital financier, la constitution des groupes industriels, la pénétration des capitaux des groupes multinationaux, il faut enfin mettre l'accent sur les hommes. La haute classe des propriétaires et des gestionnaires du capital, descendants ou non des dynasties bourgeoises du x1x• siècle ou du début du xx-, inclut de fait les grands commis de l'Etat et les dirigeants du secteurs nationalisé. Il y a certes « compromission » de serviteurs de l'Etat avec des intérêts privés, mais il y a surtout fusion des deux sphères: la frontière public-privé n'existe pas pour cette aristocratie bourgeoise. Grâce au jeu des alliances matrimoniales ou économiques, aux trajectoires
par les grandes écoles, aux connivences, aux solidarités parfois souterraines, elle se soude et se reproduit sur une échelle de plus en plus transnationale. Pour comprendre les concentrations, la lecture du • Who's who» reste indispensable.» Une généalogie des généraux à plus de deux étoiles en rendrait largement compte. Dans J'analyse même, on a pu voir quel rôle clé joue Je militarisme dans J'accumulation du capital. Source de relèvement du taux de profit, critère essentiel aux capitalistes, jouant dans les modèles stratégiques des capitalistes eux-mêmes Je rôle de " vache à lait ", on comprendra facilement que les prêches humanistes resteront à eux seuls lettre morte devant Je mur d'argent. Force est donc de constater Je caractère utopique de toute volonté de désarmement et de reconversion qui voudrait faire l'économie de la rupture avec Je système économique actuel, une accumulation capitaliste " vertueuse " sur ce plan est une pure vue de J'esprit.
Confrontation à l'Etat, nécessité de- la rupture, autant d'éléments qui n'impliquent nullement J'abandon de la perspective, vitale, du désarmement et de la reconversion, mais servent à tracer les contours de cette montagne que Je mouvement populaire doit déplacer. e L'obstacle technologique ?
Enfin, problème délicat, celui de la technologie développée dans les industries d'armement, rendant leur reconversion complexe. Toute lutte ouvrière radicale dans ce secteur, à propos de J'emploi notamment, loin de pouvoir " faire du LIP " spontanément, " on fabrique, on vend, on se paye ... ", est nécessairement confrontée au problème de la reconversion. Celle-ci, argumentée du point de vue de l'intérêt de produire des équipements socialement utiles, et de l'existence massive de besoins sociaux non satisfaits, peut constituer un argument essentiel au renforcement de la mobilisation. De la même manière, une argumentation substantielle sur les problèmes de reconversion est nécessaire à tout programme d'action, quand celui-ci plaide, justement, en faveur d'un système économique dont Je centre soit non Je profit, mais la satisfaction des besoins collectifs et individuels de la communauté des travailleurs associés.
Le problème de la reconversion ne se limite pas à transformer une fabrique de tanks en fabrique de tracteurs. Le constat qu'il existe en France deux fabricants d'avions, l'un civil, l'Aérospatiale, J'autre militaire, Dassault, l'échec de ce dernier dans Je civil (Mercure), laissent penser que les synergies industrielles entre civil et militaire dans le domaine de J'avionnique sont très limitées. Le constat est souvent fait de la dérive technologique accélérée des industries d'armement. Ainsi, la part des équipementiers, en particulier électronique, passe pour des avions militaires français de 5 % du prix total en 1950, à plus de 50 % à la fin des années quatre-vingt ... Dans J'aéronautique civile, la tendance va en sens inverse. Un rapport de l'ONU ne conclut-il pas, en 1978, que cette course à l'innovation a pour conséquence le fait que les dérivés civils des programmes militaires vont en se raréfiant. La reconver-
sion pose le problème général de l'utilité des qualifications développées dans le militaire du fait de la dérive technologique déjà notée. A ce propos, nous citerons, faute de mieux, une étude réalisée aux Etats-Unis en 1968 qui analysait les 127 tâches différentes que nécessite la production dans l'industrie aérospatiale militaire. Vingt-huit s'avèrent être des métiers de base manuels équivalents de ceux existant dans des productions civiles. Quatre-vingt-treize apparaissent comme assimilables à des métiers reconnus dans le civil. Six enfin nécessiteraient une adaptation de la qualification d'une durée moyenne de six mois. Les difficultés semblent plus grandes dans la recherche et développement, une autre étude américaine émet l'hypothèse que seulement 13 % du personnel concerné pourrait retrouver un travail strictement équivalent dans le civil. L'immense bureaucratie engendrée par l'essor des complexes militaro-industriel pose les problèmes les plus aigüs. e Planification et démocratie
Problèmes de reconversion qui, en tout état de cause, posent ceux de la définition des besoins sociaux, nécessitant la mise en œuvre d'un vaste programme, dont l'élaboration même ne saurait appartenir aux seuls travailleurs de l'armement. Ceux-ci, à partir des compétences techniques qu'ils ont accumulées, y jouent un rôle de proposition essentiel. Mais un tel programme renvoit à la nécessité d'une réflexion, basée sur l'instauration d'une démocratie radicale à l'échelle de la société toute entière, ce que, même si le mot a été galvaudé, nous pourrions appeler une planification démocratique.
DESARMER ET RECONVERTIR : EXPERIENCES ET DEBATS Il est difficile d'avoir un point de vue très affirmé sur les questions de reconversion, dans la mesure, précisément, où les expériences réelles dans ce domaine sont très limitées. e L'après-guerre
Souvent citée : l'expérience d'après-guerre, la période 1945-1950. Il s'est agi alors de • reconvertir • l'énorme appareil productif mis en œuvre au service de la production militaire par les pays belligérants. Cette expérience, à notre sens, ne peut être assimilée aux problèmes auxquels nous sommes confrontés aujourd'hui. La raison en est qu'il s'est agi du passage d'une économie de guerre à celle dite de réarmement permanent. Dans le cadre de l'économie de guerre, c'est l'ensemble du système productif qui est mobilisé à des fins de production militaire, une sorte de fordisme où la plus grande masse du pouvoir d'achat est entre les mains de l'Etat. Cela s'accompagne toujours d'éléments sérieux de dégradation des conditions d'exploitation de la force de travail, quand il ne s'agit pas purement et simplement de sa militarisation. Le passage à l'économie de guerre a permis en 1940 de trouver une sortie à la longue dépression 1929-1939, en instaurant un • nouvel ordre productif •. Celui-ci s'est fondé sur l'instauration du leadership incontesté des Etats-Unis, sur la défaite ouvrière marquée principaiement par l'installation mondiale du taylorisme, et l'expansion généralisée du modèle fordiste et des politiques interventionnistes d'Etat de type keynésien. C'est à ce titre que la guerre est toujours une issue possible à toute crise capitaliste pour permettre l'installation d'un nouvel ordre productif mondial. La spécificité même de cette situation rend toute généralisation à partir de ce modèle impraticable, sauf à vouloir seulement démontrer qu'une chaîne taylorisée de fabrication de blindés peut devenir une chaîne taylorisée de production d'automobiles, ce qui semble aller de soi puisque tel était l'objectif poursuivi par le capital. Cette expérience de l'après-guerre a d'ailleurs donné lieu à des théories économiques, dont celle de Seymour Melman, développant la thèse d'une accumulation capitaliste • vertueuse •, à même de se priver de l'apport du militarisme, et développant la notion d'un nouveau développement possible à partir de cet abandon. Si le militarisme et ses effets économiques néfastes y sont justement dénoncés, dérive inflationniste, dégradation de l'emploi, il n'en reste pas moins, comme nous avons essayé de le démontrer brièvement dans les pages précédentes, qu'une telle vertu reste hors de portée du capital dans son ensemble. e Défense nationale ?
Une autre approche est celle, en France, du PCF, et de la CGT. Cette approche fait figurer en son centre la notion • d'indépendance nationale • et • d'intérêt national •.
Elle part d'une conception erronée du capital à l'échelle mondiale, comme se résumant à la somme ou la juxtaposition de capitalismes monopolistes d'Etat nationaux, aboutissant en fait à nier une contradiction décisive, celle entre la logique mondiale qui anime le capitalisme et la persistance des Etats-nations. Elle en déduit la nécessité d'avancer en permanence la perspective d'un développement du capital • français •, basé sur la technologie • française •, résumé par le mot d'ordre • produire français •. Dans le domaine de l'armement, cette logique parvient rapidement à des résultats catastrophiques. Au plan politique, elle débouche sur la perspective d'une alliance nécessaire entre les patrons français non inféodés au • parti de l'étranger • et la classe ouvrière, une version renouvelée de la politique d'union nationale. Au plan de la production des armes, elle aboutit au soutien de fait de l'impérialisme français.
C'est ainsi qu'on peut lire dans une brochure traitant du désarmement, issue du centre confédéral d'études économiques de la CGT, datée de décembre 1987 : « La force nucléaire française ( ... ) avait pu représenter une certaine indépendance de la France à l 'égard de la politique des blocs militaires, notamment de l'Alliance atlantique ( ... ) •, • La CGT n'a jamais séparé sa lutte pour le désarmement de sa volonté de voir garantir l'indépendance de la France. ( ... ) Ce ne sera que par l'existence d'une défense authentiquement nationale dans sa direction, dans sa politique, dans sa base industrielle (fabrication française), que la France pourra s'inscrire ( ... ) dans la voie du désarmement... • C'est ainsi que l'argument de l'autonomie industrielle de la France pour les fabrications d'armes devient le leitmotiv de toute défense de l'emploi dans ce secteur, d'où la conclusion qui s'impose: il faut
« lutter pour un avion de combat franco-français ( ... ) et il en va de même pour le char, l'hélicoptère, les moyens de détection aéroportés( ... ). • Cette prose, et ses conséquences dans l'agitation et la propagande, permettront au Nouvel Economiste, journal oh combien • bourgeois •, d'écrire en septembre 1985 : • Les industriels français, soutenus par les organisations syndicales, CGT en tête, semblent néanmoins satisfaits: "La France est le seul pays (d'Europe) à pouvoir concevoir et réaliser seule un avion de combat". • Ni dans les documents du PCF, ni dans ceux de la CGT, on ne trouvera donc de proposition sérieuse et globale de désarmement et de reconversion, car le seul problème qui se pose est qu' « entreprise par entreprise, chacune des organisations de la CGT, avec les salariés, déf{nisse des revendications qui ouvrent la voie à un rééquilibrage des activités civiles et militaires. • C'est-à-dire une politique de diversification dont les capitalistes eux-mêmes ne se privent pas, il n'est qu'à voir l'exemple de la SNECMA, qui, de fabricant exclusif de réacteurs pour les avions Dassault, est devenue un des leaders mondiaux de ce domaine avec son réacteur pour avion civil CFM56. e Lucas aérospace
Reste donc une expenence, sans doute la plus avancée connue à ce jour, celle des travailleurs de l'entreprise britannique d'aéronautique Lucas-Aeraspace, dans la deuxième moitié des années soixante-dix. Cette mobilisation pour une reconversion destinée à sauver l'emploi débute en 1974, date de l'arrivée des travaillistes au pouvoir, et au moment où, pour rompre avec l'éclatement dû au syndicalisme de métier (il y avait 13 syndicats différents à Lucas), se développe une organisation horizontale, les Shop Stewards Committees ( • comités de délégués d'ateliers • ), propres à chaque établissement, puis un rassemblement de ces comités dans le cadre d'un • comité central des comités de délégués d'ateliers • au niveau de l'entreprise. A la suite de défaites sur l'emploi, les effectifs de Lucas étant passés de 18 000 à 13 000, le • comité central • décide de rompre avec le faux choix entre • production militaire ou agence pour l'emploi •, et revendique • le droit à l'emploi mais aussi le droit d'utiliser l'outil de production et les qualifications de la force de travail pour produire des biens qui bénéficieront à la communauté toute entière •. Le • comité central • décide donc de mettre au point, en toute indépendance, son propre plan de reconversion. Loin de se limiter à une liste de produits susceptibles de sortir des ateliers de la Lucas, il aborde nombre de problèmes centraux de toute reconversion : <> la technologie, et son extrême sophistication dans le militaire, la recherche de technologies intermédiaires, permettant à la fois de préserver l'emploi des salariés de Lucas, et d'offrir des produits utiles pour le tiers monde notamment ; <> le constat de l'existence de nombreux besoins sociaux non satisfaits, en matière de transport, santé etc.; <> la volonté de créer des matériels remplaçant l'homme dans les travaux pénibles ou dangereux ; <> une critique poussée de la division du travail et du taylorisme, refusant les tendances à la déshumanisation du travail ; <> une contestation de la • rentabilité • pour y substituer la notion de satisfaction des besoins ; <> la contestation de la légitimité du pouvoir patronal dans l'entreprise, le • comité central • déclarant: «Il ne peut pas y avoir de démocratie industrielle s'il n'y a pas transfert réel de pouvoir aux travailleurs. • Tout en refusant toute cogestion: •le comité( ... ) n 'est pas prêt à partager l'administration des moyens de production et la production de produits qu'il trouve aberrants •. C'est la menace des licenciements qui va permettre l'essor d'une mobilisation ouvrière importante en soutien au • contre-plan • et pour la défense de l'emploi. Cette mobilisation débordera le cadre de l'entreprise, dans les municipalités, les associations locales. La direction de Lucas, tout en refusant de prendre le contre-plan en considération, sera amenée à ne pas prononcer les licenciements. Cette expérience aura un grand écho dans le mouvement ouvrier britannique. (Citations extraites de l'article de C. Casassus et J. Clark, in Sociologie et Politique).
On peut trouver dans cet exemple l'illustration d'une démarche qui combine la mobilisation des salariés dans l'entreprise pour défendre l'emploi, une logique d'extension et de popularisation, et des éléments significatifs de rupture avec ce qui constitue la base même de la logique du système économique en place et du pouvoir patronal. Sans doute est-ce là une forme possible d'un • LIP • dans l'armement. N'est-ce pas ce que nous pourrions appeler un • bon contre-planisme •?
Henri Viguier