V
OICI un livre auquel l'actualité confère un intérêt que l'auteur lui-même ne pouvait espérer, quand il l'a conçu. Maurice Rajsfus ne pouvait se douter, en effet, qu'un mois à peine après la conclusion de son enquête en Cisjordanie, celle-ci allait connaître, avec Gaza, le début du plus important soulèvement de l'histoire des cinquante dernières années de lutte du peuple palestinien.
C'est dire, bien sûr, que l'on ne trouvera pas dans cet ouvrage de reportage sur le soulèvement en cours. Mais c'est dire aussi que l'on y trouvera la formule de ce cocktail molotov humain, de près d'un million et demi de personnes, qui a explosé le 9 décembre 1987, et continue à brûler d'un feu vif. Il faut d'ailleurs rendre justice à l'auteur: s'il ne pouvait prévoir l'ampleur et les formes du soulèvement déclenché il y a six mois, il n'en a pas moins constaté, au cours de son enquête, que la température de la révolte palestinienne contre l'occupation sioniste approchait de son point d'ébullition.
Avec les informations, les témoignages - dont celui de notre camarade Michel Warschawski- et les éléments de reportage direct que Maurice Rajsfus livre, dans l'Ennemi intérieur, aux lecteurs d'outreMéditerranée, la réponse à la question • pourquoi le soulèvement a -t-il eu lieu? • est fournie de manière tout à fait édifiante. Certes, pourrait-on dire, toute occupation est génératrice de résistance et de révolte. Mais la particularité du cas israélien est que l'hypocrisie y atteint des sommets inégalés: ce qui semblait ou semble être l'évidence même, en Indochine ou en Afghanistan, est ici âprement nié par un grand nombre de • bien pensants •.
Ceux qui ne voient pas à quel point il est paradoxal de flétrir l'apartheid sud-africain tout en prenant fait et cause pour l'entreprise sioniste, y compris au-delà de la • ligne verte • constituée par ses frontières préalables à la guerre de juin 1967, se prévalent d'un argument qui s'avère n'être que le dernier avatar du plus éculé des clichés colonialistes. Dans le fond, cet • argument • se réduit à dire que les conditions de vie des Palestiniens sous • administration • israélienne sont préférables à celles qui dominent dans l'ensemble des Etats arabes. En somme, • de quoi se plaignent ces sauvages ? • , alors qu'ils devraient être reconnaissants à ceux qui leur apportent la • civilisation •. Dans cette logique, la rébellion devient marque d'ingratitude!
Après son premier Retours d 'Israël (éd. l'Harmattan, 1987) dans lequel il décrivait l'amertume qui lui avaient inspiré ses premiers contacts avec le • paradis • reconstitué sur la • terre promise •, Maurice Rajsfus revient à la charge dans l'Ennemi intérieur avec plus de détachement, plus de • professionnalisme •. Le résultat est cette enquête menée dans la tradition du meilleur journalisme, et qui dépasse son objet initial - les territoires occupés en 1967 -pour nous fournir, par ricochet, une perception de l'essence même de l'Etat sioniste. A cet égard, le comportement de celui-ci en Cisjordanie et à Gaza est un révélateur implacable de sa nature profonde, qu'il parvient à travestir, tant bien que mal, en deçà de la • ligne verte • .
Si, en effet, il n'y a plus de trace visible des villages palestiniens rasés depuis la conquête coloniale sioniste en 1948, les réfugiés toujours présents en Cisjordanie et à Gaza (où ils sont majoritaires) sont là pour témoigner que, • sous Israël, il y a bel et bien la Palestine • , pour reprendre une belle formule d'inspiration soixante-huitarde. Par ailleurs, les vertus de la • démocratie israélienne • , cet • îlot de civilisation occidentale • sur le flanc de l'Orient • barbare •, fondent comme neige au soleil, quand ladite démocratie est confrontée à ses propres limites racistes devant le dilemme des • territoires occupés •. Du coup, les sionistes les plus • colombes • sont eux-mêmes obligés d'avouer qu'en Israël, • Etat démocratique • est une notion inséparable de celle d' • Etat juif • , et que remettre en cause cette dernière (en cas d'annexion formelle de la Cisjordanie et de Gaza, avec octroi de la citoyenneté israélienne à leurs habitants) est, pour eux, impensable sans porter atteinte à la première.
En d'autres termes, les sionistes ne peuvent concevoir l'annexion formelle des • territoires • sans l'une des deux choses
L'ENNEMI INTERIEUR suivantes : ou bien l'institutionnalisation formelle de l'apartheid en vigueur de facto par rapport à ces territoires, ou alors l'expulsion manu militari (le " transfert .. , comme disent certains sionistes) de leurs habitants. C'est pourquoi ceux qui, comme Shimon Pérès, sont soucieux de maintenir la fiction de l'Etat israélien démocratique, nécessaire pour garantir la continuité du soutien extérieur qui lui est indispensable, explorent une troisième voie qui permettrait à l'Etat sioniste de perpétuer son contrôle de la Cisjordanie et de Gaza, tout en plaçant leur population arabe sous une autre juridication, en l'occurrence celle du roi Hussein de Jordanie. Dans tous les cas de figure, l'impensable c'est bien que soient reconnus aux Palestiniens, en Palestine, des droits égaux à ceux des Juifs, dès lors que les premiers sont trop nombreux pour servir de simple alibi, comme cela est censé être le cas pour les " Arabes israéliens ".
C'est là qu'est la pierre de touche de la prétendue " démocratie israélienne "
et des autres mythes de l'auto-justification sioniste. Que devient, par exemple, l'affirmation selon laquelle, en 1948, les Arabes -qui étaient largement majoritaires jusqu'en 1948 dans le territoire sur lequel s'est édifié l'Etat sioniste par la force des armes- " n'avaient qu'à rester" au lieu de fuir, pris de panique devant la terreur pratiquée par les bandes armées sionistes ? Comment peut-on soutenir de telles allégations qui reviennent à dire que les sionistes ne demandaient pas mieux, en 1948, que de vivre dans le cadre d'un Etat binational à majorité arabe, alors qu'ils rejettent catégoriquement aujourd'hui la moindre idée d'une cohabitation démocratique avec une minorité substantielle d'Arabes (près de 40% de la population résidant actuellement sur l'ensemble du territoire de la Palestine du mandat britannique) ? Comment prêter foi au mythe de la " démocratie israélienne •, lorsque ceux-là mêmes qui sont censés l'exercer reconnaissent avec tant de candeur le principe raciste intangible sur lequel elle se fonde ?
L'ENNEMI INTERIEUR
1. ABONNEMENT DE SOUTIEN
Comment croire un seul instant qu'un Etat regroupant près de 3,5 millions de Juifs puisse être un havre de démocratie, alors qu'il est fondé sur l'expulsion ou l'oppression directe de quatre millions d'Arabes palestiniens et qu'il se maintient face à un environnement hostile - pour cette même raison - de plusieurs dizaines de millions d'Arabes? Comment imaginer que, dans ces conditions, Israël puisse être autre chose que, comme le dit Maurice Rajsfus, " une armée qui possède un Etat •, une « société militarisée • où « la densité de mitraillettes est tout à fait considérable • ?
On comprend, dès lors, que le seul discours sioniste réellement cohérent, au-delà de l'hypocrisie prétendument démocratique et éminemment contradictoire, c'est le discours ouvertement raciste et mêlé de fanatisme biblique de la droite
ABONNEMENT (Rouge et Critique communiste) 3 mois: 200 F 1 6 mois: 400 F 1 2. AVEC LA PRESSE DE LA LCR 1 an d'abonnement à Rouge et ·critique communiste 3. SIX \10IS DE L'HEBDO ROUGE 4. CRITIQUE COMMUNISTE (mensuel). 1 an sioniste. Ce discours-ci est proprement irréfutable, parce qu'il n'a pas besoin d'être démontré! C'est le discours de ceux que Maurice Rajsfus surnomme « les enfants de l'Etat-gourou • et dont il affirme que «les spécimens les plus visibles • se trouvent en France, relatant à l'appui de cette affirmation sa propre tentative, houleuse, de s'exprimer en présence de sionistes enragés, à Strasbourg, l'année dernière.
Mais si la parole peut être brouillée par le chahut, l'écrit peut être lu par qui veut se donner la peine de réfléchir. C'est d'ailleurs dans cette optique que Maurice Rajsfus, revenant à la charge, a rédigé l'Ennemi• intérieur. A nous de lui assurer la plus large diffusion. * L'Ennemi intérieur de Maurice Rajsfus, Paris, éditions la Brêche.
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