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Un appel
EORGES LABICA est une exception dans la vie universitaire française. Refusant de suivre l'air du temps et de renier son engagement communiste, ce professeur de philosophie de Nanterre développe une réflexion marxiste originale, du plus grand intérêt théorique et politique. Organisateur (avec Gérard Bensussan) du Dictionnaire critique du marxisme, il a publié aux éditions La Brèche, le Paradigme du Grand-Hornu, essai sur l'idéologie. Il ne s'agit pas d'un exercice académique mais d'une réflexion, à partir de Marx et Engels, sur les problèmes d'aujourd'hui, d'un point de vue clairement et explicitement révolutionnaire.
Le • Grand-Hornu" en question n'est ni un animal mythique, ni un gros diable mais tout simplement un site industriel de la région de Mons (Belgique) dont la photo nous montre une étonnante structure circulaire et close : autour de la statue du fondateur, un ensemble de batiments industriels, habitations ouvrières, places publiques, écoles, etc. Cette image sert à Labica de paradgime de l'idéologie comme structure intégrée, comme ciment unissant discours et pratiques, images et institutions. Elle lui permet aussi de dépasser les métaphores traditionnelles de l'infra et du super, pour percevoir l'horizontalité structurelle de la société bourgeoise.
Critiquant une certaine sous-estimation, chez Marx et Engels, de l'idéologie, de ce qu'ils appellent le phantastich, Labica insiste sur la matérialité de l'imaginaire : on ne se débarrasse pas comme ça de l'irréel - parce qu'il est dans le réel lui-même, tissé dans sa trame: ni en deçà, ni à côté, ni au-dessus! Cette revalorisation de l'imaginaire, des formes symboliques et des prégnances culturelles comme réalité vécue dans les rapports sociaux est un des moments les plus forts, une des contributions les plus importantes du livre de Labica. Il montre comme les sciences elles-mêmes -ce que Marx et Engels appellent le naturwissenchaftlich, pour l'opposer à l'idéologie- n'échappent pas à l'imaginaire social.
Si l'on saisi l'idéologie comme moment de la réalité sociale elle-même, cela vaut aussi pour l'idéologie révolutionnaire, la vision du monde communiste. L'idée suggérée par le jeune Marx et qu'on retrouve ensuite chez Kautsky et chez le premier Lénine (avant 1905), d'une extériorité de la science socialiste par rapport au prolétariat doit être mise en cause. Elle risque de conduire, dans sa caricature - qui n'a plus rien à voir avec la dialectique concrète parti-masses des bolcheviks - à la doctrine stalinienne de l'omniscience du secrétaire général. Dans l'idéologie communiste science et prolétariat ne sont pas séparables mais unis dans un complexe rapport de complémentarité dialectique et d'échange réciproque.
En l'absence de cette idéologie révolutionnaire, les luttes sociales restent emprisonnées dans les limites du • Grand-Hornu • bourgeois. Les mythes du patriotisme et du • devoir national • ont coûté la vie à deux Internationales. Plus récemment, on a vu Mai 68 aboutir aux accords de Grenelle. Mai 81, qui devait • changer la vie " en engageant • la rupture avec le capitalisme • se contente de gérer la crise.
Pour comprendre ces événements, il faut se rendre compte que l'Etat lui-même est la première puissance idéologique. Cela vaut aussi, dans un autre contexte, pour les pays du • socialisme réel • : citant le livre récent de Z. Kowalewski (Rendez-nous nos usines, La Brèche, 1985) Labie a constate que le socialisme devenu Etat reproduit la logique de l'Etat bourgeois. Dans les deux cas une couche politique • spécialisée " monopolise la • puissance idéologique • et essaie d'imposer un consensus (notamment en faisant appel au nationalisme). Quant aux partis communistes occidentaux, il sont également insérés dans cette logique étatique : contrôlés par des groupes dirigeants fonctionnarisés, leur rapport aux masses est typiquement bourgeois et ils n'aspirent qu'à devenir des partis • de gouvernement •.
En conclusion, Labica insiste sur l'importance décisive de la lutte idéologique pour dissoudre le ciment grâce auquel tient la structure capitaliste intégrée. Dans cette lutte un rôle essentiel appartient au parti (ou partis) révolutionnaire, conçu non comme l'instituteur de la classe ou détenteur de la science prolétarienne, mais au contraire comme le résonnateur, le coordinateur et l'orienteur de ce que le jeune Gramsci appelait • le pullulement multiforme des forces révolutionnaires •. Conclusion qui nous semble de la plus grande actualité politique ! Le livre de Labica est donc non seulement un essai novateur sur les idéologies, mais une intervention importante dans les débats politiques d'aujourd'hui. * Sur le livre de Georges Labica, le Paradigme du Grand-Hornu, essai sur l'idéologie, La Brèche, Paris, 1987.