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In 1942, exilé au Brésil, Stefan Zweig avala du poison et mourut. Ayant longtemps scruté la catastrophe et le flot obscur qui emportait son monde d'hier - sa culture, ses amis, ses livres, son pays-, il ne discernait alors d'autre moyen d'échapper à la • main du destin •. Dans ses mémoires 1 , achevés peu avant son suicide, il s'interroge sur la stupéfiante cécité manifestée par ses contemporains -allemands, avant tout- face à la montée du nazisme. Les monarchistes, note-t-il avec une ironie trempée dans l'encre la plus noire, étaient convaincus que l'accession de Hitler au pouvoir ne pouvait que constituer un prélude au retour triomphal de l'Empereur; les nationaux-allemands 2 ne doutaient pas un instant que Hugenberg, leur ténor, ne ferait qu'une bouchée du caporal autrichien ; l'industrie lourde se réjouissait de la montée en puissance d'un homme à poigne capable de la délivrer de sa crainte atavique du bolchévisme ; le petit commerçant se voyait déjà débarrassé de la concurrence des grands magasins ; la caste militaire jubilait à entendre les diatribes antipacifistes du Führer ; les sociaux-démocrates eux-mêmes trouvaient plus qu'une consolation à l'idée que, du moins, leur redoutable adversaire saurait mettre les communistes au pas ... A ce palmarès de l'aveuglement établi par Zweig manquent ces mêmes communistes. C'est dommage: eux aussi étaient convaincus qu'après celui du gnome dérisoire et gesticulant viendrait leur tour.
Zweig, certes, n'était pas un grand politique et il n'entendait rien au marxisme. Son domaine d'élection, c'était l'• âme humaine •, la psychologie des profondeurs. Ses mémoires sont ceux d'un témoin horrifié, non pas d'un acteur. Et · pourtant, son étonnement désespéré et sa méditation sur l'aveuglement face à l'horreur montante nous frappent par leur actualité.
La très grande force de personnages comme Mussolini, Hitler ou Le Pen est de faire irruption dans l'arène politique comme des pitres, des bateleurs. Si vulgaires dans leur démagogie, . tant excessifs dans leurs gesticulations, inconsistants dans leurs divagations idéologiques - si différents de ces statues de cire que sont communément les hommes politiques -qu'on ne les prend pas au sérieux. Des clowns, des Auguste pour faire rire ou se faire peur le temps d'un petit tour de piste. Depuis que Le Pen exhibe ses biceps et sa graisse sur les tréteaux, on ne cesse de nous répéter que c'est Poujade qui recommence et que tout ceci ne durera que le temps d'une foire ou d'une crise nécessairement destiné~ à s'effacer au profit de jours meilleurs ; on ne cesse de rtous répéter que, pour fâcheuses que soient les proportions prises par la baudruche, il ne faut pas confondre: Le Pen c'est moche, comme une chiure de mouche sur le drapeau, comme un furoncle au front de Marianne; mais rien à voir, Dieu vous garde, avec Hitler, le nazisme, les camps de concentration. Une petite crise d'acné, pas la peste.
S'HABITUER?
Ce qui nous intéresse ici en premier lieu, c'est moins la validité de telle ou telle comparaison historique que cet irrépressible besoin de se rassurer qui, nécessairement, nous ramène à Zweig. Cet horrible sang-froid qui, d'un revers de main, congédie la rage et le dégoût, la répulsion et la haine. Cette indéfectible propension à détourner le regard de ce qui constitue le monstre en tant que monstre - sa monstruosité-, cette réticence à l'appeler par son nom. Tout concourt ainsi à banaliser le mal et à nous accoutumer à vivre dans sa proximité, à cohabiter avec lui, comme on s'habitue à vivre dans les parages d'une usine chimique dont les cheminées déversent jour et nuit des fumées empoisonnées. Tout: un certain discours historien dont les verdicts ( • national-populisme à la française •) sont salués par force soupirs de soulagements ; la légitimation médiatique de la bête fondée sur l'équation au front de bœuf: • représentatif • = fréquentable au même titre que • les autres • ; une trompeuse ambiance de paix civile où nous voyons, grande première, le monstre prospérer non point au fil de l'émeute, du cataclysme, du progrome ou de la guerre, mais d'élections, de prestations télévisées,
de processions sans plaies ni bosses aux pieds de Jeanne d'Arc ... Non, décidément, la bête n'est pas bien méchante qui ne mord guère qu'en paroles et se contente d'engraisser au soleil de la crise!
Même lorsque l'immonde grimpe à 14 %, on se rassure: la vipère est encore bien petite, comparée au boa social-démocrate, par exemple. Mais il faut apprendre d'autres regards, se contraindre à d'autres questions: quels sont l'écho et l'enracinement des idées et représentations du Front national dans la police, dans l'armée - à la lumière de certains • faits divers • ou de certains événements néo-calédoniens, par exemple ? Quelle variante possible, quelle dynamique d'avenir éventuelle dessinent les déclarations de Pasqua sur les • valeurs •, l'accord • local • de Gaudin avec le FN? Ici, il n'est pas mauvais de se rappeler un peu d'histoire - pour penser l'inconcevable: comme le signale Zweig, dans un contexte donné, Hitler bouffa bien tout cru les puissants nationaux allemands- dans l'enthousiasme mutuel. Il n'est plus question ici d'arithmétique (électorale), mais de dynamique, de conjonction de facteurs, de conjoncture possible. Et, toujours dans le fil de lweig : qui, évaluant d'un œil de profane ou de spécialiste l'• effet Le Pen •, n'est pas, un jour ou l'autre, tombé dans le piège du • à quelque chose malheur est bon • ? Qui n'a pas retrouvé dans le propos du démagogue l'écho plus ou moins assourdi de son propre credo? N'oublions jamais ce très large consensus larvé autour de l'utilité de la bête : pour les uns, il était heureux qu'elle fût là pour jeter la zizanie parmi les droites - et ils lui en ont largement fourni les moyens ; pour les autres, il fallait bien admettre que le bateleur vulgaire • posait de vraies questions • -même si, rassurez-vous, il y apportait de mauvaises réponses - , pour d'autres encore, il convenait de reconnaître les évidents mérites de sa foi libérale, au sens reaganien du terme ; pour d'autres encore et encore, il fallait bien saluer en lui le patriote soucieux de l'identité française et de l'intégrité nationale ; sans oublier ceux qui, naguère très rouges et pas racistes pour un sou, se réjouissent de voir le loup parachever l'œuvre salutaire de liquidation du PC dans ces banlieues désespérées par le chômage et la • galère • ... Qui, face à la bête, n'a jamais cédé à la joie maligne de la voir mordre l'adversaire au talon, au petit calcul intéressé, à l'abandon • réaliste • -si elle prospère de la sorte, c'est bien qu'en quelque manière elle • représente •, • légitime • ce qui existe déjà ? Qui, un jour ou l'autre, n'a pas donné le petit coup de pouce à la banalisation du mal ? Qui, face à lui, n'a jamais éprouvé et manifesté qu'horreur et répulsion ?
Que l'on nous entende bien: il ne s'agit pas ici simplement de stigmatiser telle manœuvre retorse de la social-démocratie ou telle évidente manifestation de la contamination croissante de la droite dite classique par les miasmes des égouts. Il n'y a là rien de nouveau. Confrontée aux catastrophes imminentes (1914, 1933 en Allemagne, 1939-1940 chez nous), la social-démocratie n'admet de leçons de cécité de personne : regroupée autour du drapeau, elle entonne ses cantiques patriotiques et ferme les yeux dans l'espoir que la bête se contentera de dévorer les rouges, sans piétiner les roses. Quant à la droite • classique •, elle ne constitue en rien, dans la tradition française, une essence distincte de l'extrême droite activiste, une essence démocratique, opposée à une autre, fascisante, fasciste, totalitaire. Le gaullisme, sa guerre contre l'OAS et son habile gestion du patrimoine de la Résistance ont, de ce point de vue, brouillé les cartes ; mais le paysage dans lequel nous vivons a une histoire plus ancienne : le front anti-dreyfusard, les ligues des années trente, la lutte contre le Front populaire et le soutien à l'Espagne franquiste, la collaboration, l'anticommunisme de guerre froide et les crispations néo-colonialistes ... Sur toutes ces • scènes • de notre histoire contemporaine, la droite que certains appellent • civilisée • et celle dont ils admettent qu'elle ne l'est guère s'interpénètrent davantage qu'elles ne se distinguent comme essences, comme blocs. De ce point de vue, les affrontements et querelles de boutiques politiques, électorales constituent un trompe-l'œil permanent. Il faut remettre les choses sur leurs pieds en se rappelant, par exemple, que cette • académie • de la Nouvelle droite qu'est le Club de l'Horloge n'est pas davantage lepéniste que chiraquien et en se demandant ce qui,
tout bien pesé, concernant l'avenir de la Nouvelle-Calédonie, distingue les rêves et cauchemars d'un Pons de ceux d'un Stirbois ...
Y CROIRE
Mais là n'est pas l'essentiel. L'essentiel est qu'au fond, personne ne • croie • vraiment à la bête, c'est-à-dire à son aptitude à produire la catastrophe. La bête irrite, répugne, inspire honte (d'être français) et parfois amusement, mais en réalité, elle ne fait pas vraiment peur - je veux dire peur pour l'air que nous respirons, notre vie, nos droits, notre culture, nos filles et nos compagnes. Nous n'y croyons pas - au sens où Zweig s'étonne que l'on n'y ait pas cru. Au fond, face au monstre bavant et éructant son fiel à hauteur de 14 %, tout le monde, et pas seulement les démocrates perclus d'illusions démocratiques, croit spontanément à la démocratie, à la paix civile, à l'inébranlabilité des institutions qui en garantissent la pérennité. Si ce n'était pas le cas, les révolutionnaires eux-mêmes ne manifesteraient pas un tel sang-froid, voire, pour certains, une telle indifférence face à la crue des eaux sales. Cela n'a rien de particulièrement original : on croit toujours davantage à l'air que l'on respire, au monde dans lequel on est né qu'aux emphatiques • leçons de l'histoire •. Malgré la guerre d'Algérie et Mai 68, souvenirs lointains et plus festif que cataclysmique pour le second, nous croyons à la paix civile et à la • démocratie • (celle qui nous permet de passer nos vacances où nous l'entendons, de tenir nos meetings, de lire Politis, manger sans ticket de rationnement et de lire Bataille ou Duras) bien davantage qu'à sa fin possible. Face au Mal, au cataclysme possible, on préfère toujours, en règle générale, croire en l'éternité des choses que savoir. En 1933, les démocrates et les Juifs d'Allemagne continuaient de croire que les institutions de la République de Weimar et les traditions de la grande culture allemande pèseraient davantage que les billevesées et les scénarios d'apocalypse de Hitler. Et pourtant, il leur était bien difficile de ne pas savoir les intentions du Führer. En pleine extermination des Juifs d'Europe, le président Rossevelt et les dirigeants de la communauté juive américaine, submergés d'informations alarmantes concernant les camps et les chambres à gaz n'y croyaient pas: ce génocide en marche n'entrait pas dans leurs catégories et représentations : un peuple civilisé ne peut pas faire ça 3 • Et puis, à un niveau plus prosaïque, cela dérangeait leurs plans et leur routine, de le savoir. L'ILLUSION RETROSPECTIVE
Dans un contexte où les enjeux de cette dialectique du savoir et du croire ne se comparent guère, évidemment, nous assistons néanmoins au retour de ce même goût de ne pas savoir. Un journal comme le Monde aussi bien que les ténors de la social-démocratie sont passés maîtres dans cet art spontané du wish{ul thinking face à la bête: qu'elle trébuche lors d'élections locales, qu'un ancien lieutenant du bateleur vienne cracher dans sa soupe, que sa fraction parlementaire se lézarde, qu'une opportune réforme du mode de scrutin vienne réduire cette dernière à la portion congrue- et c'est déjà l'hallali: on vous l'avait bien dit, cela ne pouvait pas durer. Ou bien alors, c'est l'illusion rétrospective, sur fond de minables calculs électoralistes, qui vient enfoncer le clou: le fascisme, c'est les foules déchaînées et fanatisées dans la rue, les livres qui brûlent, les Juifs exterminés, la guerre ... et Le Pen, vous le voyez bien, rien de tout ça. Donc : ses quatre millions d'électeurs (auxquels nous tendons une main fraternelle et intéressée) ne sauraient en aucun cas être vitupérés comme • fascistes •. Ou bien encore, vilains récupéra-
teurs mangeant à tous les rateliers : lisez le livre d'Anne Tristan relatant son expérience au Front 4 : • l'ennemi est gentil •, le porteur d'eau du Front est un Français comme vous et moi, dont on a abîmé la vie et qui en bave dans ses quartiers de haute insécurité ...
Ces commis en assurance et rassurance n'oublient qu'une chose: la plèble désorientée, désespérée, enragée qui a porté Hitler au pouvoir était, elle aussi, • gentille • : elle ne rêvait pas de chambres à gaz, n'avait rien en particulier contre Thomas Mann ou les Russes. Elle n'était qu'une masse déboussolée par le chômage et la misère, un agrégat de rancœurs et de colères prêtes à se coaguler et se • transcender • dans des délires et aventures imaginaires. Ce à quoi nous assistons en France aujourd'hui y ressemble furieu -sement: cette conjonction dans un mouvement impétueux de rages aveugles et d'intérêts disparates, cette mise en discours, en idéologie d'aigreurs, d'angoisses dispersées, ce miracle des solutions aussi limpides qu'imaginaires : trois millions de chômeurs, trois millions d'immigrés ... L'après, la suite et la fin, la transformation éventuelle du bouton puant en rose de sang bien éclose, c'est autre chose: question de conjoncture, de dynamique où viennent se conjuguer bien d'autres facteurs que la simple crue de cet égout-là. Mais que l'on ne vienne pas nous asséner le distinguo tranquillisant à priori : à moins de tomber dans les clichés vulgaires de la psychologie des peuples, il n'y a pas de raison particulière de trouver à la populace lepéniste de 1988 meilleure figure qu'à la plèbe nazie de 1930. Ce que dit Trotsky de la seconde - une humanité • en miettes •, atomisée et enragée - s'applique parfaitement à la première.
Ces évidences, les • démocrates • de tout poil n'aiment pas qu'on les rappelle, parce qu'ils ne savent, caméléons sans mémoire, que penser l'éternité du moment présent : lorsque brille le soleil de la prospérité, ils transmuent en • valeurs •, en éthique sociale les dividendes de la bonne fortune du système; lorsque le ciel s'assombrit, ils ouvrent le parapluie philosophique de l'individualisme, de la nécessaire concurrence et de la rage de vaincre. Leur seul credo est au fond celui du bien fondé du moment présent. C'est pourquoi ils n'ont jamais su et ne sauront jamais penser la barbarie en gestation et les catastrophes possibles. L'espérance naine et myope qu'ils entretiennent - et qui entre si facilement en résonnance avec le peu de goùt de chacun à envisager le pire - se situe aux antipodes de celle qui, nécessairement, entre en composition dans l'action révolutionnaire. Contrairement à ce qu'imaginent (c'est beaucoup dire) les pétroleurs d'hier devenus notaires, cette dernière n'est pas la symphonie ampoulée et vide d'un avenir incertain, inaccompli, • non advenu • . Elle est cette perception de l'histoire qui ne confond pas le réel avec la composition de l'Assemblée nationale ou les langueurs de Brejnev. Elle est cette perception des courants souterrains de l'histoire qui permet de concevoir et le meilleur et le pire possibles. Le Pen est nécessairement inconcevable comme agent de la catastrophe possible que pour qui, tout à ses petites certitudes démocratiques et patriotiques, les consensus encore dominants de la • civilité • française sont éternels. Mais combien de fois, de la Commune de Paris à la guerre d'Algérie les a-t-on vus s'effondrer? Gorbatchev est nécessairement inintelligible pour qui, tout à son credo antitotalitaire, a toujours confondu l'immobilité des tours du Kremlin avec le mouvement de la société soviétique. Dans les deux cas, c'est en scrutant un passé non visible à l'œil nu que l'on peut concevoir l'avenir ou les avenirs possibles- s'inscrire sans craindre de savoir dans une histoire ouverte au pire comme au meilleur.
Sans doute la facilité avec laquelle Le Pen et le courant qu'il représente se sont trouvés légitimés dans la France des années quatre-vingt est-elle étroitement liée à un état de la mémoire collective. L'historien K. Pomian remarque qu' K une époque révolue se met, quand vient son heure, à fonctionner comme un écran sur lequel les générations qui se suivent peuvent projeter, en les objectivant, leurs contradictions, leurs déchirements, leurs conflits 5 ». Depuis des décennies déjà, Vichy, la Résistance et la collaboration jouent ce rôle en France, réactivant inlassablement de vieilles fractures, poursuivant dans les batailles de mémoire le fil
A PROPOS DE LE PEN jusqu'à la Commune de Paris, si ce n'est jusqu'à la Révolution française. Simplement, il y a belle lurette que le résistancialisme a cessé de jouer le rôle de mythe dominant, consensuel qu'il a pu jouer du milieu des années cinquante au milieu des années soixante-dix 6 • Depuis 1968, en fait, nous le voyons s'user, se déliter et cesser d'être cet imposant colloïde à l'époque où bien peu auraient songé à contester au PCF le titre de • Parti des 75 000 fusillés • et où Malraux célébrait Jean Moulin. Nous l'avons vu se déliter au cinéma avec ce film-symptôme de la crise de la mémoire que fut le Chagrin et la pitié ( 1971 ) , avec Lacombe Lucien de Louis Malle, avec Section spéciale (1975), avec Français, si vous saviez (1973), Portier de nuit, les Guichets du Louvre et quelques autres. Nous l'avons vu se déliter en politique avec l'• affaire • Marchais (le STO), la grâce accordée par Pompidou à Touvier, chef de la milice ( 1971 ) , les multiples rebondissements de la polémique autour de l'arrestation de Jean Moulin ; nous l'avons vu se déliter d'une manière plus ou moins subtile et insaisissable autour de l'essor de ce qu'on a appelé • la mode rétro • ou en tout cas d'un investissement massif de la période de l'Occupation comme • bon projet •, lieu, paysage, • écran • intéressant pour faire-de-l'art, esthétiser le réel : des œuvres d'aussi grande qualité que le Roi des aulnes de Michel T oumier ou le Dernier Métro de François Truffaut doivent elles-mêmes être saisies dans ce contexte où le nazisme, voire Vichy, sont saisis par l' • esthétisation • 7 •
Ici, bien sùr, les batailles d'idées et de mémoire, les • modes • et les mouvements esthétiques ne vont pas leur petit bonhomme de chemin hors des circuits de l'histoire contemporaine. La guerre d'Algérie, avec les nouveaux partages des eaux qu'elle apporte tout en réactivant de l'ancien voire de l'archaïque (les vieux pétainistes sont, naturellement, Algérie française, mais des résistants comme Bidault et Soustelle aussi), mais aussi, ne l'oublions pas, Mai 68, avec sa passion de révoquer en doute les héritages et patrimoines proposés par les • pères •, ont puissamment contribué à ce démantèlement des consensus de mémoire concernant la période 1939-1945, péniblement mis en place au fil de trois décennies. Comme le remarque avec à propos Henry Rousso 8 , lorsque ce miroir se brise, lorsque ce mythe agrégateur se trouve dépecé, on ne débouche pas, contrairement à toute attente, sur l'indifférence ou le silence. Surgit au contraire le moment de l'obsession. Cette période de mauvaise mémoire ( 1939-1945) dont nous saisissons tous instinctivement qu'elle constitue un nœud décisif de notre histoire, même si nous sommes nés bien après la Ubération de Paris ou la mort de Pétain, remplit plus que jamais son rôle d'écran de nos déchirements et conflits, de nos problèmes identitaires, de notre mal-être au présent. Chaque année, insiste Rousso, apporte sont lot de résurgences, de révélations, d' • affaires •, de scandales : de l' • affaire • Manouchian au procès Barbie, des faurissonnades au • détail • de Le Pen... Simplement, les jeux, enjeux et re-jeux de cette mémoire se déroulent désormais dans un paysage déminé par la dispersion et l'éclatement. Depuis une décennie, par exemple, nous assistons à l'essor très vigoureux et spectaculaire d'une mémoire juive pour laquelle cette • scène • (le nazisme, le génocide, la collaboration, la Résistance) occupe évidemment une place centrale ; cette mémoire a ses références, son horizon, sa • grammaire • propres, particuliers où l'évolution de l'Etat d'Israël et les nouveaux sentiments de l'identité juive occupent une place essentielle mais, remarquons-le, cette mémoire elle-même, qui mit si longtemps à s'imposer et creuser son sillon dans la France d'après la Seconde Guerre mondiale, est fondamentalement en conflit, divisée, dispersée : quoi de commun entre la mise en nouvelle (?) philosophie de leur être-juif par André Glücksmann et Bernard-Henri Lévy et les citrons acides cueillis par l'historien Maurice Rajsfus sur l'arbre de la mémoire juive? C'est là tout un paysage qui se dévoile. Nous sommes en pleine période de réorganisation, de reterritorialisation de la mémoire de cette période-écran ; tout se passe comme si chaque groupe, chaque • tribu • venait y projeter son propre film, y poursuivre ses obsessions, ses troubles et ses rancœurs, tenter d'y faire valoir sa mémoire contre celle des autres : révisionnistes (négationnistes serait plus appro-
prié) d'un côté, glissant sur la pente de leur délire (mais non sans effets pervers bien au-delà de leur cénacle : en plein procès Barbie, des lycéens auxquels on faisait, à l'occasion, un petit cours sur le nazisme et le génocide, réclamaient, • pour l'objectivité •, que l'" autre point de vue • soit aussi présenté ou représenté ... ), associations d'anciens déportés et résistants de l'autre, entretenant inlassablement la flamme de la piété et du souvenir 9 ; néo-conservateurs dont le gratin se regroupe dans le Club de l'Horloge, lorgnant avec intérêt du côté du débat • révisionniste • allemand : ils ont compris eux aussi que ce n'est pas sur les chambres à gaz qu'il y a lieu de mener bataille, mais bien sur la désignation du vrai barbare, du véritable ennemi, de l'adversaire atavique : non pas le nazi, mais l'asiate rouge ... ; orphelins de la maison Katie Kol/witz. Femme pensive, 1920. Marchais, acharnés à gérer un colossal héritage de mémoire par eux-mêmes dilapidé - au point que lorsque Lajoinie traite Le Pen de fasciste sur un plateau de télévision, le spectateur-électeur ne ressent plus guère que l'excitation de l'habitué des jeux du cirque, au premier sang ...
Insistons: cet écran n'a jamais été aussi sollicité, cette mémoire des années troubles aussi présente que depuis que les balises consensuelles en ont été arrachées; comme le note Rousse, «cette œuvre arrive de loin en tête de toutes les réminiscences véhiculées par la classe politique»: lorsqu'on se • traite • à l'Assemblée, de gauche à droite, de droite à gauche, c'est nécessairement ce référent-là qui est mobilisé, encore et toujours; c'est très simple: la droite et l'extrême droite n'ont pas de leçons à recevoir de ceux qui ont approuvé le Pacte entre Staline et Hitler jusqu'en juin 1941, ni de ceux qui ont voté les pleins pouvoirs à Pétain en 1940 ; les gauches, elles, n'ont pas de leçons à recevoir de ceux qui ont hérité de l'oriflamme défraîchi du pétainisme ... Et puis surtout, l'heure est au vertige généralisé - plus qu'au doute méthodique : l'idée qu'au fond le fascisme (à la française, notamment) a couvé, du tournant du siècle aux années quarante, puis à nouveau de l'ultra-gauche au révisionnisme - cette idée a fait son chemin aussi bien du côté du Club de l'Horloge que dans les livres d'intellectuels progressistes tels que Zeev Stemell ou Alain Finkielkraut 10 • Le procès de Barbie, au moins autant qu'il fut l'occasion de ressouder un consensus minimal de la piété, fut celle d'entrer dans l'ère du doute: qu'est-ce qu'un crime contre l'humanité ? Qui a livré Jean Moulin à la Gestapo ? Pourquoi les organisations juives n'avaient-elles pas dispersé, en 1944, les enfants d'Izieu ? N'y a-t-il pas quelqu'once de vérité dans l'argumentation de Me Vergès autour de la relativité de tel génocide rapporté à tel autre? Etc. Le doute est partout. Plus que jamais, • le cadavre est encore chaud • et, comme le dit encore Rousse, «l'heure n'est pas au médecin légiste, mais bien plutôt au médecin tout court, voire au psychanalyste ». Dans notre rapport à ce nœud de notre histoire que constitue la période 1939-1945, nous vivons bien encore à l'heure de la mémoire, de ses tribus, de leurs batailles. Nous sommes bien loin encore de l' • objet froid • ; la mémoire a bougé, s'est déplacée, remodelée -mais il nous est beaucoup plus facile encore d'écrire l'histoire de la mémoire de cette période depuis 1945 que d'entreprendre de l'historiser. On le voit bien à lire la monumentale biographie de Pétain 11 que Marc Ferro a publiée en 1987. Placé sous le signe tutellaire de Braudel, ce livre énonce d'emblée son ambition: dire du neuf sur Pétain, le saisir dans le paysage des années fatales ( 1939-1945) loin des passions et des affrontements tribaux, en renonçant aux souvenirs du témoin et aux facilités de la guerre civile, poursuivie dans le monde symbolique du récit historien.
A PROPOS DE LE PEN 1. Stefan Zweig, le Monde d'hier, souvenirs d'un Européen, Belfond, 1982. 2. Nationalistes conservateurs. 3 . Voir à ce propos : Walter Lagneur, le Terrifiant Secret, Gallimard, 1981, et David S. Wyman, l'Abandon des Juifs, les Américains et la solution finale, Flammarion, 1987. 4. Anne Tristan, Au Front, Gallimard, 1987. 5 . Cité par Henry Rousso in le Syndrome de Vichy, Seuil, 1987. 6. Ibidem, chap. 1 et Il. 7. Voir à ce propos : Saül Friedlander, Reflets du nazisme, Seuil, 1982. 8. Rousso, op. cit .. 9 . Voir par exemple l'intéressant mensuel de la FINDIRP, le Patriote 1 O. Voir Zeev Sternhell, Ni droite ni gauche, Seuil, 1976 et Alain Finkielkraut, l'Avenir d'une négation, réflexion sur la question du génocide, Seuil , 1982. 11 . Marc Ferro, Pétain, Fayard, 1987. Dans le même sens, voir aussi le Laval de Fred Kupferman, Balland, 1987. 12. Robert O. Paxton, la France de Vichy, Seuil, 1973.
«L'historien, prévient Ferro en préambule, doit conserver, expliciter, analyser, diagnostiquer. Il ne doitjamaisjuger. »L'analyse historique, c'est le contraire de la mémoire vécue.
Comment Ferro fait-il face à son audacieux pari ? Avec une habileté qui, à mon sens, rend hommage à son talent, mais infirme ses présupposés épistémologiques teintés de positivisme : en écrivant un livre • ouvert •, • modéré • sur Pétain, où la volonté de tenir en lisière l'indignation, les coups de cœur, le dégoùt, la détermination à s'émanciper des évidences vécues de la mémoire et de l'expérience produisent moins un savoir nouveau qu'un regard moins acerbe, plus « compréhensif •, parfois, sur Pétain. Mais ce n'est pas là, encore, me semble-t-il, cette • histoire • que Ferro oppose aux crispations et affrontements de la mémoire. C'est une mémoire qui se déplace et tente de produire de nouveaux consensus, plus • détendus », plus équitables peut-être ; à vrai dire, cette volonté de « calmer le jeu • autour de la mémoire du pétainisme, de rassembler autour d'un consensus de mémoire largement acceptable, au-delà des immobilismes claniques, cette manière de militer en historien pour la paix civile - contre le démon bien français de la guerre civile-, tout ceci suscite en nous comme un sentiment de déjà vu ... Une certaine Lettre au Français d'un certain candidat à la présidence de la République. Il me semble bien me rappeler d 'ailleurs, sans vouloir être bovin ni schématiser à outrance, que Marc Ferro l'a signé, l'appel au • rassemblement • du dit candidat ... Là où se rencontrent d'une manière aussi nettement perceptible effets d'actualité et préoccupations épistémologiques, la mémoire a encore de beaux jours devant elle ...
En un sens, le livre de Ferro me fait penser au film de Malle Au revoir les enfants. L'un et l'autre pourraient porter en sous-titre : • ou : la nostalgie du consensus •. L'un et l'autre militent avant tout pour une mémoire où prendrait le dessus sur les aigreurs, le vertige identitaire ou le cynisme une perception rassérénée de ce passé - autour de laquelle nous sommes invités à nous rassembler. Le film de Malle traite certes d'un sujet douloureux, mais ce n'est pas, contrairement à le Chagrin et la pitié ou Shoah, un film destiné à nous ouvrir les yeux en nous accusant ; tout au contraire, c'est un film qui nous remet en selle, restaure en notre âme et conscience un certain sentiment de dignité et de légitimité : ces bons pères qui cachent et éduquent les enfants juifs au péril de leur vie, c'est nous, c'est l'identité française dans son substrat profond. Effacées les cinglantes provocations de Lacombe Lucien ! Nos épidermes français ne s'y sont pas trompés: couvert d'oscars et de lauriers, Au revoir les enfants a plu à tout le monde ; consacrant la reconnaissance de la mémoire juive par toutes et tous, il nous propose surtout un compromis honorable de la mémoire où catholicisme, patriotisme discret et souvenir du génocide communieraient sans agressivité dans une même piété. Comme le livre de Ferro, le film de Malle nous invite à une nouvelle posture de la mémoire: finie, bien sùr, la mémoire héroïque véhiculée par des films comme la Bataille du rail, le Père tranquille, par tant d'autobiographies et de récits épiques ; mais finie aussi, la mémoire flagellante, contrite, amère : le livre de Ferro, ne l'oublions pas, vient faire pièce à celui de Paxton 12 où l'historien américain venait donner un vigoureux coup de pied dans la fourmilière des mythes résistancialistes ; il vient faire pièce aussi, explicitement, au film de Marcel Ophüls dont la lâcheté française des années 1939-1945 constitue le fil le plus constant. Tous des héros? Certainement pas, et nous le savons déjà depuis quelque temps, nous disent Malle et Ferro, tous des monstres ou des lâches, alors ? Pas davantage. La vérité n'est ni dans le blanc, ni dans le noir, mais quelque part dans le gris. C'est sur cet écran gris que nous continuerons à projeter nos déchirements et nos conflits. Et l'on peut vivre avec cela, semblent-ils nous dire l'un et l'autre .. . Est-ce là le nouveau consensus-compromis mémorial de cette • scène • (en tous points vital pour nous) que nous sommes destinés à habiter dans la décennie à venir? Peut-être. Mais pour le moment, nous vivons surtout dans le trouble, les incertitudes, le vertige de la mémoire concernant cette période. Et cela, toutes choses étant égales par ailleurs, c'est bon pour Le Pen et ses vidangeurs.