• Critique Communiste - Après J'envolée de Le Pen au premier tour de la présidentielle, l'électorat du Front National semble nationalement s'être restabi/isé à son niveau de 1984 et 1986. Ses frontières sociales seraient-el/es en train de trouver leurs limites ? Anne Tristan - A Marseille, je me suis naturellement posé cette question, mais dans une ville où le Front national faisait déjà 25% des voix, c'est dire qu'il peut y avoir encore de la marge sur le plan national. En fait, je crois que les limites de la base sociale, faite de ceux qui ont immédiatement • intêrêt •, peuvent se voir sans cesse repoussées par le phénomène même de l'entraînement proprement politique. Les responsables marseillais du Front National imaginaient il y a quelques mois 20 % des voix comme un maximum sur le plan national. Mais ils avaient bien pressenti qu'à partir d'un certain seuil, qui se situe dans une fourchette entre 15 et 30 %, il y a un effet directement politique, une sorte d'imprégnation diffuse. Et c'est ça le révélateur du second tour législatif sur Marseille, où plus de 40 % des votants se sont portés sur l'extrême droite, même s'il s'agit d'un report de voix. Cela fait sortir définitivement le Front national du ghetto marginal et honteux.
L'effet de solidification que ce vote produira est indéniable. Les scrutins locaux vont s'avérer décisifs dans les mois qui viennent. Face à une gauche faible sur le plan des valeurs de fond, je ne crois malheureusement pas impossible de voir dans l'avenir des secteurs plus traditionnels, plus qualifiés, de la classe ouvrière basculer dans le vote Le Pen, ni des responsables locaux de gauche basculer, à l'image des dérives fascistes qu'ont connu Bergery, Déat et Doriot dans les années trente. • Critique Communiste - As-tu Je sentiment que J'exclusion du FN du Parlement, par Je jeu du système majoritaire à deux tours, va réduire sa crédibilté auprès de sa base, ou, au contraire, accroître le rejet des « politiciens 11 et compenser J'absence d'élus au second tour législatif dans les Bouches-du-Rhône? Anne Tristan - On ne peut naturellement éliminer complètement l'effet négatif sur la crédibilité du FN qu'introduit la perte de sa représentation parlementaire. Cependant, mon impression spontanée est que l'élimination parlementaire du FN par le scrutin majoritaire va, au contraire, renforcer les sentiments anti-politiciens, • anti-démocratiques •, au sens du ressentiment contre toutes les délégations de pouvoir institutionnelles : « Ils nous trahissent tous ! » Le discours de Frédéric Dupont lors de la séance inaugurale de la nouvelle Assemblée, qui a insisté sur l'injustice qui voit deux millions d'électeurs reprêsentés par un seul député, sans que personne n'y trouve rien à redire, est rêvélateur.
L'aiguisement du sentiment • anti-politicien • va donc se poursuivre et se consolider ; de plus, et inversement, le Front national va continuer à conquérir dans les prochaines élections d'autres tribunes institutionnelles, locales et régionales. • Critique Communiste - Une partie non négligeable de l'électorat de Le Pen semble avoir voté Mitterrand au second tour de la présidentielle ; une partie encore plus nette s'est abstenue aux législatives. Ces phénomènes te semblent-ils cohérents avec ce que tu as pu percevoir du phénomène social Jepeniste ou, au contraire, témoigner de son instabilité ? Anne Tristan - li ne s'agit certainement pas de manifestations d'instabilité, mais de comportements, me semble-il, tout à fait cohérents.
En ce qui concerne le vote d'une partie de l'électorat de Le Pen pour Mitterrand, il répond à plusieurs motivations. D'abord, n'oublions pas qu'il s'agit d'un électorat populaire, qui a donc pu ressentir que Mitterrand défendrait mieux les acquis sociaux face à un Chirac au visage de manager capitaliste agressif. Cela n'empêche cependant pas de penser que Le Pen serait
QUESTIONS A ANNE TRISTAN mieux, puisque lui a la solution d'ensemble: l'expulsion des immigrés. Chirac a, par ailleurs, payé le prix du fait qu'il apparaît comme celui qui grignote le programme du Front tout en le maintenant dans l'ostracisme.
Enfin, parmi un électorat aux tendances autoritaires, la prime à Mitterrand comme chef sortant, disposant du prestige de la fonction, a du également jouer.
Concernant les abstentions du second tour, elles sont plus cohérentes encore. Elles sont le produit du sentiment très profond que "la droite et la gauche, c'est pareil •, une fois passée la personnalisation de la campagne présidentielle, apparue comme la seule chargée d'enjeu. On retrouve ici à plein le caractère "protestataire • de la base du Front national. Oskar Sch/emmer.Quatre figures et cube, 1928, Stuttgart. • Critique Communiste - A lire ton livre comme à écouter les commentateurs, 1~ phénomène social qui s'exprime derrière le phénomène électoral lepéniste était, avant ces élections, à mi-chemin entre un rassemblement hétéroclite, rassemblé de façon éphémère sur le thème de l'immigration, et la cristallisation d'un courant social para-fasciste profond et durable. Quel est ton jugement après les deux élections ? Anne Tristan - C'est naturellement la question que chacun se pose.
D'abord je voudrais dire que la comparaison avec les expériences historiques passées, de l'Italie et de l'Allemagne de l'entre-deux-guerres, ne doit pas servir à se rassurer à bon compte, "parce qu'on en serait pas encore là •. Il ne faut surtout pas se dissimuler le fait que le Front national dispose maintenant d'un courant social bien enraciné.
Cela étant dit, il est vrai que l'avenir n'est pas joué, et je n'ai pas le sentiment que ces élections ont changé cette situation. Y aura-t-il un parti de masse à partir de la base actuelle? Y aura-t-il de véritables milices, qui passent à l'action physique dans la rue ? Beaucoup y pensent au Front national, mais il n'empêche que le pas n'est pas franchi, parce que le franchir maintenant serait peut-être le meilleur moyen de réduire les acquis à néant.
La crise capitaliste, par sa longueur et l'étalement de ses effets, n'induit pas des pressions sociales aussi brutales et désespérées qu'au cours des années trente. Le poids des interdits, de la mémoire historique du fascisme et du nazisme, se fait également sentir.
Mais en attendant, je suis attérée par le discours entretenu actuellement par les leaders politiques à gauche, qui laisse entendre que, somme toute, la démocratie pourrait supporter, de par sa solidité et le poids de ses institutions, l'existence d'un courant d'extrême droite massif. C'est vraiment de l'irresponsabilité, où l'on retrouve toute l'utilisation malsaine que fait le PS du Front national pour diviser la droite classique.
Le fait, par exemple, que Le Pen se réclame lui aussi de l' • ouverture européenne " n'est absolument pas rassurant quand on regarde le contenu qu'il y met : dans son discours du 5 et 6 Avril devant des jeunes à Strasbourg, il a clairement mis en avant l'idée d'une sorte d'Europe impériale, fermée sur elle-même et au tiers monde. Le Pen aussi sait s'adapter aux modes!
Propos recueillis par François Dietrich