L ENZO TRAVERSO
A traduction française de la • querelle des historiens • (Historikerstreit) sur le passé allemand et la nature des crimes nazis a suscité un large intérêt et mérite d'être prise en considération, surtout à cause de ses implications politiques 1 • La démarche des historiens révisionnistes allemands est beaucoup plus subtile et insidieuse que les mensonges d'un Faurisson. Les révisionnistes allemands ne nient pas l'existence des chambres à gaz et n'ont aucune difficulté à exprimer leur condamnation morale des crimes nazis ; ce sont des libéraux-conservateurs • respectables • et bien installés dans les institutions de la RF A. Leur but est différent: ils veulent réinterpréter le nazisme et relativiser la signification du génocide juif, ce qu'ils considèrent comme une tâche nécessaire pour donner aux Allemands une identité nationale • positive •, délivrée des spectres d'un " passé qui ne veut pas passer •. A l'origine de leur relecture de l'histoire se trouve un vieux cheval de bataille de l'anticommunisme des années cinquante : la bien connue catégorie du • totalitarisme •. Le débat a été ouvert par un article de l'historien conservateur, ancien élève de Heidegger, Ernst Nolte, paru en juin 1986 dans la Frank{urter Allgemeine Zeitung. Sa thèse est très claire : les crimes nazis ne furent qu'une réponse à la • barbarie asiatique • du bolchevisme ; le goulag précéda Auschwitz, et sans le goulag les camps d'extermination nazis n'auraient jamais existé. Selon Nolte, • à la seule exception du gazage •, la politique génocide du nazisme aurait été précédée par « l'extermination de classe • des bolcheviques, dont les actes « avaient d~à été décrits par des nombreux auteurs au début des années vingt • (p. 33-34). Malheureusement il ne cite aucune source en soutien de sa thèse. Entre les deux formes d'extermination - • classiste • chez les communistes et • raciale • chez les nazis-, il y aurait donc • un lien de causalité •, dont la primauté • logique et factuelle • devrait être ramenée inévitablement à la révolution d'Octobre. La conclusion de cette analyse est la négation du caractère unique de l'Holocauste. Il s'agit de refouler le « sentiment de culpabilité • qui pèse encore sur l'identité nationale allemande, pour pouvoir relier la RFA d'aujourd'hui à la tradition historique du nationalisme allemand, une tradition interrompue par le trauma de la Seconde Guerre mondiale.
La conclusion politique de Nolte a été réaffirmée par Andreas Hillgruber, l'auteur d'un livre au titre très significatif, Double Déclin (Zweierlei Untergang), où le génocide de six millions de Juifs est mis sur le même plan que la chûte du Ill e Reich. D'après Hillgruber, la « fin • du judaïsme européen fut une tragédie comparable à la " destruction " de l'Etat allemand, victime d'un projet des grandes puissances visant à supprimer l'hégémonie allemande au cœur de l'Europe. Le biographe de Hitler, Joachim Fest, et l'historien Klaus Hildebrand se sont ralliés à Nolte et Hillgruber.
Comme l'a souligné DanDiner, l'historiographie révisionniste poursuit un but fondamental : relativiser les crimes nazis pour " renationaliser • la conscience allemande ou, autrement dit, pour la replacer dans le cadre réactionnaire et conservateur du nationalisme vôlkisch 2 • Diner a relevé les contradictions intrinsèques de l'argumentation de Hillgruber : mettre sur le même plan deux • catastrophes " comme le génocide juif et la défaite allemande signifie oublier que la défense du Ill e Reich face à l'avancée soviétique et alliée était la condition même pour l'accomplissement de l'extermination; et signifie aussi considérer la défense de l'Etat allemand comme une tâche nécessaire indépendamment du régime politique qui l'incarnait. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, la conservation de l'intégrité territoriale prussienne était un souci de la classe dominante, non pas des Allemands qui luttèrent contre le nazisme.
Cependant, l'aspect le plus grave de l'offensive idéologique révisionniste porte sur le problème de la nature de l'Holocauste et sur la signification historique des crimes nazis. A ce propos il est indispensable de préciser quelques points : e La catégorie du • totalitarisme •, dans l'usage de Nolte, efface toute distinction entre bolchevisme et stalinisme. Nous ne
HISTORIENS ALLEMANDS ET LES CRIMES NAZIS John Heartfield. Pères et fils, photomontage, 1934. considérons pas le stalinisme comme la conséquence automatique et inévitable du bolchevisme, mais plutôt comme sa négation dialectique et nous continuons à voir la révolution d'Octobre comme l'événement libérateur le plus important et décisif de ce siècle. Sans vouloir faire l'apologie des premières années du régime soviétique et sans cacher les limites et les erreurs de cette expérience, nous croyons qu'il est tout simplement impossible d'y voir les éléments d'une • extermination de classe • ou d'une politique génocide. Est-ce-que la défense des populations juives d'Ukraine par l'Armée rouge contre les pogroms de la contre-révolution, pendant la guerre civile de 1918-1921 , peut être considérée comme un • précédent logique et factuel • de l'Holocauste ? e Le totalitarisme stalinien fut un Thermidor immense et monstrueux, qui permit à la bureaucratie de prendre le pouvoir en écrasant par la violence toute résistance sur son chemin. La liquidation des Kulaks prit les formes d'un véritable génocide dans lequel périrent environ dix millions de personnes ; les déportations et les exécutions massives des opposants représentèrent l'extermination de toute une génération révolutionnaire. Cependant, la nature de cette extermination était qualitativement différente par rapport au génocide accompli par les nazis. Avec la collectivisation forcée des campagnes fut supprimée une résistance sociale à la montée de la bureaucratie, et avec les procès de Moscou le stalinisme élimina ses principaux adversaires politiques ; il s'agit de deux phénomènes inassimilables au génocide de millions d'hommes et de femmes (Juifs, Tziganes, Homosexuels) en tant que • races inférieures • (Untermenschen). Primo Levi, ce grand écrivain marqué par l'expérience de Auschwitz, a souligné cette différence en termes très clairs : « Le travail non rémunéré, c'est-à-dire esclavagiste, était l'un des trois buts du système concentrationnaire: les deux autres étaient l'élimination des adversaires politiques et l'extermination des soi-disant "races inférieures". Ajoutons en passant que le système concentrationnaire soviétique se distinguait du nazi essentiellement par le manque du troisième terme et par la prédominance du premier. 3 » Il est évident que cette remarque ne vise pas à blanchir le stalinisme, dont les crimes demeurent monstrueux, mais seulement à empêcher qu'il devienne un prétexte pour blanchir ou • relativiser • le nazisme. ·
Le génocide des • races inférieures • était un but en soi des nazis ; un but qui fut poursuivi, pendant la dernière phase de la guerre, au détriment des intérêts économiques du régime : il employait des hommes et des moyens dans les camps d'extermination lorsque les fronts étaient sérieusement dégarnis. On ne peut pas nier qu'il y avait une primauté de la Weltanschauung raciste · sur l'intérêt économique dans la • solution finale • de la question juive par les nazis.
HISTORIENS ALLEMANDS ET LES CRIMES NAZIS e La thèse de l'Holocauste comme réponse à la « barbarie asiatique • du bolchevisme refoule complètement le problème de ses racines dans l'histoire de l'antisémitisme allemand. Nolte oublie tout simplement que Hitler et Rosenberg furent précédés par W. Marr, H. von Treitschke et Môller Van der Bruck. Le racisme • biologique • des nazis n'était pas seulement le proàuit du délire hitlérien, il représentait le point d'arrivée de tout un courant culturel dominant en Allemagne dès la fin du XIX • siècle : le nationalisme imprégné du mythe aryen du Volk et obsédé par l'image du Juif comme élément étranger à la Germanenthum. C'est là qu'il faut chercher les racines de l'antisémitisme nazi, qui a débouché sur le génocide juif 4 • Elles sont refoulées de l'argumentation révisionniste de Nolte, Fest et Hildebrand pour une raison très simple : parce que ces mêmes racines constituent la tradition idéologique avec laquelle ils veulent renouer pour créer une nouvelle identité nationale allemande. e La • technique du gazage • ne représente pas un élément 'secondaire dans le contexte de la politique nazie. C'est le symbole de la barbarie technologisée du capitalisme tardif, un système social où le progrès industriel et scientifique et le progrès humain ne coïncident plus ; où le racisme, lorsqu'il dev,ent une idéologie d'Etat, peut disposer de moyens de destruction terriblement pÜissants. Cet aspect a été très bien saisi par Ernest Mandel : « Les racines des chambres à gaz se trouvent dans l'esclavage et dans l'assassinat des Noirs par le commerce des esclaves ; dans l'extermination presque totale des Indiens d'Amérique centrale et méridionale par les Conquistadores. Dans ce cas, le terme génocide est tout à fait justifié : des millions d'hommes, de femmes et d 'enfants furent tués car ils appartenaient à un groupe collectif supposé "inférieur", "sub-humain" ou "perverti". ( ... ) Quand nous disons que le germe de l'Holocauste se trouve dans le racisme extrême du colonialisme et de l'impérialisme, cela ne signifie pas qu'un tel germe devait produire inévitablement et automatiquement la catastrophe que nous avons connue. Pour cela, il fallait que la cruauté raciste s'unisse à la rationalité partielle meurtrière du système industriel moderne. 5 •
Cette fusion de la biologie raciale avec la technique la plus avancée est la clef pour comprendre le génocide juif et son caractère unique dans l'histoire.
Pour conclure, encore quelques mots à propos du principal adversaire des idéologues révisionnistes dans cette • querelle des historiens • : le philosophe et sociologue Jürgen Habermas. Sa polémique avec Nolte et Hillgruber me semble faible et déroutante. Bien évidemment il faut lui reconnaître le mérite d'avoir été le premier à répondre aux révisionnistes, en dénonçant leur finalité politique réactionnaire et, parfois, la fausseté de leurs arguments sur le plan historique. Le problème se situe dans le contenu de ses propos. Contre Hillgruber, qui revendique le droit hégémonique de la Prusse sur le centre de l'Europe, Habermas réaffirme avec acharnement «l'identification avec les formes de vie occidentales et un engagement politique solide vis-à-vis de l'Ouest • (p. 328). Cette défense de la position géopolitique de l'Allemagne fédérale empêche Habermas de saisir un problème réel posé par les révisionnistes (malgré leur optique réactionnaire): le problème de la Mitteleuropa. Il ne s'agit ni de l'empire prussien ni de l'Autriche-Hongrie, mais de l'unité culturelle, brisée par la guerre, de l'Europe de langue allemande. Cet univers culturel, qui fut jalonné au tournant du siècle par les figures deR. Musil etH. Broch, F. Kafka et B. Brecht, T. Mann et W. Benjamin, G. Lukacs et E. Bloch, G. Klimt et G. Grosz, M. Weber et S. Freud, est aujourd'hui disparu et son fantôme continue à hanter la conscience allemande autant que la mémoire du nazisme. L'aspiration à la renaissance de la Mitteleuropa en tant que communauté de culture est tout à fait légitime et il faut empêcher qu'elle soit monopolisée par des gens comme Ernst Nolte. C'est une aspiration légitime qui ne pourra jamais être satisfaite tant qu'il y aura deux Etats allemands. Au • patriotisme constitutionnel • de Habermas nous opposons une utopie, une utopie nécessaire et possible : la renaissance d'une Mitteleuropa comme produit conjoint d'une révolution anticapitaliste dans la RF A et d'une révolution antibureaucratique dans la DDR.
1 . Devant l'histoire. Les documents de la controverse sur la singularité de l'extermination des Juifs par le régime nazi,
Editions du Cerf, Paris,
1988.
2 . Cf. Dan Diner (Hrsg), lst der Nationalsozialismus
Geschichte ? Zu
Historisierung une
Historikerstreit, Fischer,
Frankfurt/M, 1987, p. 64
3 . Primo Levi, 1 sommersi e i salvati, Einaudi, Rorino,
1986, p.96
4. Sur les origines culturelles de l'antisémitisme nazi, cf.
George Masse, Towards the Final Solution. A
History of European
Racism, Howard & Fertig,
New York, 1978; en français voir Saul
Friedlânder, l'Antisémitisme nazi, Seuil,
Paris, 1 9 71 , et Pierre
Sorlin, l'Antisémitisme allemand, Flammarion,
Paris, 1969.
5. Ernest Mandel, The
Meaning of the Second
World War, Verso,
London, 1986, p. 90-91 .