La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Le Pen, miroir de la France 1988

· Critique communiste, n° 76, juillet 1988 · p. 16-17 · 1 346 mots

Nous reproduisons, ci-dessous, des extraits d'une intervention d'Alain Rollat, journaliste au Monde, à un colloque de

I'UD-CFDT Paris tenu en mars 1988.

Nous remercions Alain Rollat de nous avoir autorisés à publier ces extraits du débat qui a suivi. Pour se procurer le texte complet, écrire à: CFDT Paris, 7-9, rue Euryale-Dehaynin,

75019 Paris.

Le Pen, miroir

LE PEN TRADUIT

L'ECHEC DE LA GAUCHE

La . responsabilité du Parti socialiste renvoie aux causes profondes de Le Pen. Le phénomène Le Pen est apparu pendant que la gauche était au pouvoir, c'est incontestable. On a parlé de la responsabilité du Parti socialiste dans le changement du mode de scrutin, par l'adoption de la proportionnelle. Pour ma part, je pense que ce n'est pas parce que le phénomène a explosé dans la vie politique française pendant que la gauche était au pouvoir qu'il faut dire que c'est la présence de la gauche au pouvoir qui a produit ce phénomène. C'est plus complexe que cela.

Le phénomène Le Pen a commencé à apparaître, pour les observateurs politiques que nous sommes, à l'automne 1983. Il y a eu l'élection de Dreux puis du Morbihan, puis les élections européennes. L'émergence du phénomène a coïncidé avec le moment où la gauche a radicalement changé de politique économique et sociale. C'est à partir du jour où Mauroy a commencé à appliquer la politique de rigueur que la gauche a commencé à perdre le pouvoir de séduction qu'elle avait eu en 1981. Finalement, les Français ont compris que, face à la crise économique, le gouvernement de la gauche se trouvait à utiliser des méthodes qu'avait utilisées Barre (blocage des salaires).

La gauche avait exercé un attrait très fort sur les électeurs. Il y avait une attente irrationnelle. Les socialistes l'avaient d'ailleurs bien cherché, car ils n'avaient pas essayé de dissiper les illusions. Au contraire, ils avaient laissé accréditer l'idée qu'ils avaient beaucoup plus de possibilités d'action que la droite. Par la politique des nationalisations, de la relance, on allait créer des emplois, résorber le chômage, etc. Et puis, l'adoption par Mauroy des méthodes de Barre entraînait une déception, dans une situation de vide. Le RPR et l'UDF qui constituaient la nouvelle opposition était déboussolés. Ils n'avaient pas eu le temps de se refaire une virginité politique. Plus personne ne les prenait au sérieux.ll y avait une situation et la politique a horreur du vide. Le Pen, qui était un vieux cheval de retour, élu pour la première fois en 1956 avec Poujade, est apparu aux yeux de certains comme un homme nouveau. Il avait bien prévu ce qu'il y a d'irrationnel dans les grands mouvements politiques et sociaux. Lors de sa campagne, en Bretagne, il m'avait dit : " Maintenant je suis le seul à pouvoir faire rêver les Français. • Et, pour partie, ça- a marché. ( ... )

UNE CRISE DE CIVILISATION Cela s'ajoute au fait que la crise n'est pas seulement économique mais que c'est la crise d'un modèle de civilisation. En 1977, c'étaient les écolos qui étaient les vedettes de la vie politique. On menait campagne pour la croissance zéro, on pensait que nos sociétés allaient connaître une expansion continue et, donc, qu'il fallait à tout prix augmenter le temps de loisirs, réduire le temps de travail. Puis, on s'est aperçu que la crise économique remettait en cause tout un modèle de société.

Maintenant, tout le monde doute, les idéologies ont du plomb dans l'aile. Il y a eu les modèles chinois, cubain, maintenant il n'y plus de modèle. Dans une so-

Page 17

LE PEN, MIROIR DE LA FRANCE 1988 ciété qui doute, un type qui arrive avec des valeurs qui apparaissent ringardes et qui renvoient un peu à " Travail, famille, patrie •, eh bien ça marche, parce qu'il y a des gens qui ont besoin de se raccrocher à des croyances. Certains se raccrochent à Le Pen comme à une bouée de sauvetage.

Le contexte politique français lui-même a changé. L'arrivée de Le Pen a fait comprendre qu'on avait changé d'époque. Jusqu'aux années quatre-vingt, la vie politique française s'inscrivait dans un contexte où il y avait, réunis autour des mêmes idéaux de la Résistance, de la Ubération, des gens de droite et des gens de gauche. C'étaient les gaullistes unis, à la Ubération, avec les communistes et avec les socialistes. Et puis on s'est aperçu, mais un peu plus tard, que Je parti gaulliste n'existait plus. Le mouvement chiraquien n'a rien à voir avec les idéaux du gaullisme. Le Parti communiste, s'il a des problèmes aujourd'hui, c'est parce qu'il n'est plus le parti des fusillés de la Ubération.

On s'est aperçu que ce consensus s'est effrité, délité, a disparu, et on a vu réapparaître Je vieux fond vichyste. Les 10% qui votent Le Pen existaient déjà mais ils trouvaient à s'exprimer tantôt chez les gaullistes, tantôt ailleurs. Mais là, dans ce contexte de désenchantement généralisé, une société qui doute engendre des peurs. Quand il y a du chômage partout, on finit par avoir peur de son voisin de bureau lors d'une réduction d'effectifs, en se disant : • Si ce n'est pas lui, c'est moi. • Après, on a peur de son voisin de palier. C'est la peur de J'autre qui se développe. (. . .)

La conviction profonde, c'est que si Le Pen représente 12%, c'est qu'il traduit la réalité de société française d'aujourd'hui, que ça nous plaise ou non. Il nous renvoie à la figure, comme Je ferait un miroir, la France de 1988. C'est à nous d'en tirer les conclusions. ( ... )

LE ROLE · DES MEDIAS Il est vrai que la télévision et la radio ont amplifié le phénomène. La responsabilité est l'amplification du phénomène Le Pen.

C'est vrai que c'est un homme de verbe, un tribun, un grand démagogue qui fascine facilement les foules. J'ai eu l'occasion de le vérifier dans des meetings.

Par exemple, lors de sa campagne en Bretagne, dans les petits villages où il n'y a pas d'immigrés, où il n'y pas d'insécurité parce qu'il y a pas le moindre loubard, Le Pen faisait salle comble avec des gens fascinés. Cela se voyait sur leur visage. Il leur déversait sa logorrhée verbale avec un rythme terrible. Il parle bien. C'est un des rares hommes politiques qui aille au bout de ses phrases. Il est cultivé. Il fait rire. Il remplit une fonction tribunicienne et, donc, la télé est le moyen qui permet à Le Pen de déveloper Je mieux ses capacités personnelles. C'est vrai que l'impact de la première • Heure de vérité •, en 1984, a été dévastateur. C'est vrai que, Je lendemain, des gens allaient faire la queue pour s'inscrire au Front national... La responsabilité des médias est donc incontestable.

Mais cela pose d'autres types de questions. Les médias ont tendance à dire : • Tu es représentatif au Parlement, donc tu as Je droit de parler à la télé. Tu ne l'es pas, eh bien tu vas te rhabiller. Même si tu as des choses importantes à dire, même si tu es un homme nouveau apportant des solutions à tous les problèmes, tu ne pourras pas t'exprimer. • C'est d'ailleurs Je problème des petits candidats dans la campagne électorale, qui ne pourront pratiquement pas s'exprimer, même s'ils ont des choses à dire. Je suis Je premier à dire qu'il n'est pas normal que la télé ne joue pas son rôle d'instrument de la démocratie. Malheureusement, la privatisation va encore aggraver les choses. A partir du moment où les journalistes, pour survivre, doivent faire des taux d'écoute, ils savent très bien, les De Virieu, les Sinclair, que c'est pas en invitant Waechter à la télé qu'ils vont battre les records Audimat.

La responsabilité des journalistes existe aussi. Quand vous parlez de défaillance et de passivité, je suis d'accord avec vous. Le malheur, c'est que les grandes émissions de télévision sont devenues des émissions de spectacle. Pour cela, on invite des gens qui feront du bon spectacle et pas forcément ceux qui poseront de bonnes questions. Mais, là-dessus, je n'ai pas de solution.

Une erreur sur cette page ?