La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Adieu Dandy...

· Critique communiste, n° 77, septembre 1988 · p. 22 · 700 mots

«La différence banaUsée delient un hommage à la norme.» Il étaitbizarre. Depuis Baudelaire, c'ésttout un. De c~tte bizarrerie quifaifla différence. :'( Pepdantl'annè~ ·1966.:.1967, il appartenait au cercle socio-,philà'dé la· ··Jeunesse communiste · révbluhonnaire. ·N ous nous réunissions dans une cave mal éclairée de la rue Boissonnade. Non par goût de la conspiration, mais par commodité: Henri Weber, M. Gèrassi, H. Mussa, P. Bicquart, '< 0; MehL .. Hocquenghem aussi. Auréolé d'être le seul des nôtres pans le bouillon de culture maoïste de ·la rue d'Ulm. Encore dissident, encore différent. · ·· · · · · ·. ···· <> :llarri\laifpresque toujours en retard. Un peu distrait. Un peu distant. Un peu lointain. Un peu ailleurs. · · ·: S(>n homosexualité était connue. Dans les assemblées de l'UNEF, elle, était parfois la cible des aUuslôhs.et sarcasmes d'autres courants. Nous assumions en silence. Vaguement solidaires, mais sans comprendre; sans faire front. En ces temps d'avant-Mai, dei'Tlodèles épiques, de vertus militantes viriles; l'homosexualité était traditionnellement considérée comme "une question de sécurité». On citait des cas d'infiltration par le biais de militants« tenus"·

On n'allait pas' au-delà. Tolérance tacite, boîtèuse, honteuse, q(Jj privatisait le problème au lieu de changer les rapports de forces en le socialisant.

Dès août 1968, les trajectoires ont commencé à diverger. Guy était alors influencé par Glücksmann. H entreprit de constituer une tendance. Le désaccord portait sur le type de parti à construire, son rapport au mouvement de masse, le léninisme et l'internationalisme. Il y eut des textes. Un débat public où il intervint à la salle B de la Mutu. Il fut exclu pour rupture de discipline caractérisée avant le congrès de fondation de la Ligue communiste (avril 1969).

Nous n'étions vraiment pas d'accord. Nous avions des projets différents. La rupture était inévitable, presque naturelle. Mais ce fut tout de même une exclusion (pour lui, une de plus). Il ne l'avait pas acceptée avec sa désinvolture apparente. Il fit le voyage à Strasbourg, pour rencontrer dans la .cathédrale la commission du congrès (alors réuni à Mannheim puisque nous étions une organisation interdite) chargée de confirmer ou infirmer la sanction. Dans sa "Lettre ouverte "• il évoque encore l'épisode avec détachement et tristesse.

Depuis, nous nous sommes côtoyés, à Vincennes puis à Saint-Denis. Courtoisement, sans plus. Pour ma part, avec estime et respect. Il y était réapparu cet hiver. Droit, lent, silencieux, raidi déjà et creusé par la maladie. La pudeur est peut-être mauvaise conseillère. Entre-temps, j'avais lu certains de ses livres, en . particulier l'Ame atomique, dont il est coauteur avec son ami et complice René Schérer. J'avais l'impression que nous pouvions peut être commencer à nous comprendre.

Leur livre s'ouvre sur une formule de Wittgenstein: «L'éthique et l'esthétique sont un. »Parmi nous, la Léttre ouverte â ceux qui sont passés du col Mao au Rotary a eu un grand succès. Au prix d'une méprise. Ce n'est pas un divertissement, ni un exercice mondain de portraits. La première lecture est une découverte réjouissante. Elle mérite relecture. Si pamphlet il y a, c'est un pamphlet esthétique plutôtqu'un pamphlet politique.

Mais l'esthétique et l'éthique se rejoignent, même l'éthique politique, quoi qu'il en ait pensé. C'est pourquoi il y avait matière à renouer un dialogue depuis longtemps interrompu. Je n'ai pas su en prendre l'initiative.

Comment.ne pas garder aujourd'hui l'image à la fois bouleversante et dérisoire qu'il aura laissée" au grand public», dans une émission de Pivot où il figurait en compagnie de Tapie et de Laurent Dispot. Le premier, tapageur et gagneur. Le second, agressif et mesquin. Deux retombées négatives de l'esprit de Mai. Hocquenghem ne parlait pas le même langage. Comme égaré au milieu d'une séance agitée de la Bourse, il était détaché, de passage, souriant tristement à« cette modernité effondrée sur elle-même ».

«Moi, je crois au style ... »(Lettre ouverte, p. 48). ''Une différence banalisée devient un hommage à la norme. »(l'Ame atomique, p. 16). A la recherche d'une différence non banalisée, il revendiquait haut~ment «la gravité dans le frivole» du dandy. Il citait, en littérature et philosophie, la lignée de Brummel, Byron, Fourier, Baudelaire.;. Il aurait pu citer en politique cellede Saint-Just, de Blanqui, de Trotsky, tous solitaires en un moment crucial et énigmatique de l'histoire.

Daniel Bensaïd

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