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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Cette troublante bizarrerie de l'âme...

· Critique communiste, n° 77, septembre 1988 · p. 23-24 · 1 289 mots

DANIEL BENSAID mans. Pourtant, c'est certainement justice présente. " Salutaire rappel du

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UY HOCQUENGHEM est surtout connu aujourd'hui pou r ses ro -dans l 'Ame atomique qu'il faut chercher les mots de passe de sa vision du monde (Guy Hocquenghem et René Schérer, l 'Ame atomique, Albin Michel, 1986). Cette vision pessimiste d 'un monde qui " dérape dans le moderne "• se laisse emporter par la "pesanteur du raisonnable "• voit les valeurs minées par la généralisation des rapports marchands, s'inscrit dans la problématique du désenchantement et de la perte d'aura. W. Benjamin y occupe une place centrale.

Face à cette "modernité effondrée sur elle-même "• l'action politique devient impuissante ou, pire, participe de la dégradation généralisée . Seule l'esthétique , de connivence intime avec l'éthique , peut encore sauver quelque chose.

La lucidité devant le désastre implique une déconstruction méthodique des pré -supposés optimistes du siècle passé, de sa foi positiviste dans les vertus libératrices de la science, de la technique, de la produc -t ion, ainsi que dans " le sens de l'histoire ,. . " Le concept de Science implose, entraînant avec lui l'histoire. " (p. 23). La pensée de la catastrophe, non comme l'exception ou la limite du système, mais comme sa règle latente l'emporte, après Ausch -witz, Hiroshima et le gou lag , sur celle du progrès, de son rassurant escalier façonné par Condorcet, Saint-Simon , A. Comte, et Le Ren an de l'Avenir de la science. Retour d onc à Fourier qui "ne voit dans le progrès (en l'occurrence la Révolution frança ise), que la catastrophe sociale, que les crimes de la Terreu r, dans la Civilisa tion qu'u ne perversion du " m ouvement social ", un "contre-essor", u ne " contre-marche" "· ( p. 321)

Sur ce ch apitre de la dialectique du prog rès et de la catastrophe, le dernier mot reste encore à Benjamin et , à travers lui, à B lanqui, ce grand pourfendeur d'Aug uste Comte : " B lanqui couvre en silence le p rogrès de sa dérision. L'activité du conspirateur professionnel... ne suppose nullement la foi dans le progrès. Elle ne suppose que la résolution d'éliminer l 'inmoment nécessaire du négatif dans un monde avide de positivité .

A ceci près que Schérer et Hocquenghem , à contrecourant des grandes réhabilitations de la philosophie politique, en concluent radicalement à la " fin du politique " qui " sonne simultanément le glas de toute politique, impuissante à conduire aux fins qu 'elle se propose "·

Au désenchantement du monde , répond la mélancolie, thème conducteur de l 'Ame ato mique : " Confrontée au rationalism e, à L'objectif, la mélancolie est le g erme de lucidité dans la catastrophe de la modernité... une capacité d'éveil, d 'utopie, inscrite au cœur de chacun. " (p. 64) Elle il réplique à la catastrophe moderne par l 'expression outrée d 'un désenchantement universel, dans un monde qui court à sa rationalisation intégrale et satisfaite, qui expulse Dieu des phénomène et vide la matière de forces spirituelles"· (p. 71)

Ainsi comprise, la mélancolie n'est pas une catégorie politique, mais une catégorie esthétique, dont le dandysme est la traduction : il Le dandy, sans doute, change d e p eau, en changeant d e vêtement ; il cultive le raffinement et le détail pour s 'arracher au vulgaire, affirmer sa singularité. Cette originalité minutieuse n'a rien de frivole. Elle est il le dernier éclat d 'héroïsme dans les décadences "· (p . 80)

Pour Schérer et Hocquenghem, dandysme et mélancolie sont donc le point de retournement qui initie une démarche de réenchantement du monde. Il s'agit proprement de il rendre une âme au prosaïsme et au désenchantement positiviste qui nous entourent.. . une âme qui ne soit pas le toc sentimental d'un kitsch cynique " (p. 14) Ambitieuse ou désespérée, cette entreprise n'a qu'un point d'appui : la résistance esthétique.

" Rendre l 'âme au monde est le vivre esthétiquement. " (p. 15), contre les images reproductibles qui "émiettent l 'âme "•

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contre le double coup de l'information et de l'image martelée, sous lequel " nous retentissons " sans choisir. La résistance esthétique semble le dernier défi possible lancé à un destin de plus en plus étroitement tramé, à un système de plus en plus compact, derrière les libertés en trompe-l'œil de l'individualisme sans individualité: "Il existe un modèle d'atomisme contracté, où hasard el nécessité croisent les barreaux du destin plus étroitement encore que tout positivisme antérieur ... Sommes-nous des atomes mus, voués au massacre nucléaire, objets d'une histoire naturelle déterministe, ou bits d'un computer fou, peu importe ? Le destin, aujourd'hui désordonné, libéré de toute finalité perceptible, n'en est pas moins inexorable. Il l'est plus ... La compacité d'un système prompt à colmater toutes les brèches absorbe aisément l'atomisation du désordre. D'un côté des vies en morceaux, de l'autre un système qui marche tout seul... " (p. 27)

La seule ouverture dans cette cuirasse de désespoir, le seul remède, tient dans l'invention d'un " nouveau régime de signes "• susceptible de contrecarrer l'inflation d'images et la dévaluation du sens. Un régime tourné vers l'utopie, l'aléatoire, et le possible. En effet, " la théorie de catastrophes libère la genèse des formes naturelles d'un déterminisme étroit" et permet "à l'avenir d'être quelque chose réellement à inventer "· Ainsi seulement, chaque moment peut-il être arraché au mécanique enchaînement vide d'un temps sans rythme ni événement, pour prendre forme d'une ouverture sur " un messianisme sans messie "·

Schérer et Hocquenghem s'approprient en conclusion le diagnostic de Benjamin : "Aux temps d'Homère, l 'humanité s'offrait en spectacle aux dieux de l'Olympe.

Elle s'est faite maintenant son propre spectacle. Elle est devenue assez étrangère à elle même pour réussir à vivre sa propre destruction comme une jouissance esthétique de premier ordre. " Et ils partagent son vœu de " planter une écharde messianique dans notre contemporanéité amorphe".

Nous souscrivons, pour notre part, à la puissante charge critique de cette approche ; à la critique du " progrès " et des conceptions platement déterministes de l'histoire, de la modernité et de l'individualisme factice, de l'investissement des signes et de la communication par la production marchande. Cette démarche nous définit des ennemis communs, non seulement les trognes de baraque foraine qu'Hocquenghem prend pour cible dans sa Lettre ouverte ... , mais plus généralement le Capital, le socialisme scientiste et positiviste de la Il • Internationale comme de la bureaucraite stalinienne.

Notre désaccord commence lorsqu'il fait de Marx (dans son interview à Rouge du 7 septembre 1988), le père du "réalisme politique " contre le mouvement utopiste du Xtx• siècle disqualifié au nom du socia -lisme scientifique. C'est là un cliché non démontré. Que Marx ait baigné dans l'optimisme scientifique de son temps, c'est un fait. Mais comment Hocquenghem pouvait-il rester aveugle à tout ce qui contredit chez Marx, en permanence, ces tentations ? Comment peut-il ignorer que la science dont parle Marx se situe toujours en référence à la " science allemande ., , celle qui est l'enjeu des controverses entre Fichte et Hegel, qui n'est pas " la science anglaise ., ni la science du positivisme français ? Comment ne pas voir que Marx oppose aux grandes utopies non pas le " réalisme politique " du fait accompli, mais les virtualités et les potentialités réellement à l'œuvre dans l'histoire.

Il ne s'agit pas là, bien sûr, de mauvaise compréhension ou de mauvaise mémoire. Mais d'un certain regard, détourné de la pratique sociale, qui donne de Benjamin lui-même et de ses Thèses testamentaires sur le concept d'histoire, féroce critique philosophique de la social-démocratie et du stalinisme, une lecture à sens unique, où s'effacent jusqu'aux traces du principe espérance.

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