E livre d'Alain Brossat a reçu, dans le Monde et dans Libération, un accueil chaleureux mais somme toute superficiel. L'Humanité, en revanche, lui consacre une exécution en règle, dans le style d'une autre époque, sans rien dire sur le fond (24 août 1988). Glissant sur " une recherche par ailleurs originale "• Alain Guérin s'emploie surtout à dénoncer "un taux d'ambiguïtés qui finit par polluer bien des pages " : " Vouloir, comme le proclame Alain Brossat, d'emblée faire des agents les personnages emb lématiques du stalinisme et focaliser sur eux son investigation, ce pourrait être un p rocédé littéraire, mais c'est un danger pour qui prétend adopter une démarche historienne, voire scientifique ... Est-ce son trotskysme (pas tout à fait évanoui) qui oblitère les travaux d'Alain Brossat sur le stalinisme ? "
Réciproquement, nous ne manquerons p as de recevoir, à Rouge ou Critique communiste, un courrier de lecteur f uribond débusquant dans le livre de Brossat les contre-coups de " l'effet Gorbatchev " : une indulgence, voire une fascination suspecte pour la " complexité " et les doub les fonds des agents staliniens.
Le titre du livre, les Agents de Moscou, ne lui rend pas le meilleur service. Il laisse u ne impression de déj à lu. Après les mémoires de Valtin, Trepper, ou K ravtc henko, après les abondantes productions sur Sarge, Rado, ou Mercader, quoi d e neuf sous le soleil noir des services spéciaux staliniens et sur leurs coups fourrés ?
Pourtant, le livre de Brossat est une vraie b oîte à malices, ou, si vous préférez, une valise à multiples fonds. Au premier abord, des histoires d'agents, de vraies histoires de vrais agents, avec des indices, des révélations, d es rebondissements . Chaque chapitre est à lui seul une no uvelle avec ses personnages tour à tou r truculents, mystérieux, ou odieux.
Au centre de cette ronde trouble, l'étonnant trio de Rodzevitch, Vera Trail, Efron, qui sortent comme des spectres d'une valise magique (une vraie cette fois) re -trouvée dans une cave amie, par un malin hasard objectif, qui aurait laissé pantois
André Breton. Et, pour conduire cette aventure d 'amour et de mort, dans le tourbillon de l'entre-deux guerres, de Moscou à Madrid en passant par Paris et Vienne , la présence énigmatique de la poétesse Tsvetaïeva.
Un roman vrai d'agents et de taupes, donc. Un roman vrai , d 'amour et de poésie, aussi. Enfin et surtout, un travail de mémoire. Car c 'est là le propos de Brossat, celui qui ordonne, charpente, conduit son livre. Avec, en conclusion, ce beau chapitre sur l'inscription monumentale de la mémoire de Sarge (en URSS, en Allemagne de l'Est, au Japon), et sur ses enjeux symboliques dans chacun de ces pays.
Pour Brossat, il s'agit donc de confronter l'histoire et la mémoire, le discours d'en haut et la parole d'en bas, la rationalité du système et l'opacité du vécu. L'histoire aborde événements et phénomènes sous l'angle des discours les plus systématisés et articulés, sous l'angle de la plus grande rationalité : documents officiels, résolutions de congrès, témoignages des premies rôles . Il en émerge une intelligibilité d 'ensemble. Sous cet angle, nous connaissons bien les racines historiques et les principaux rouages de la machine stalinienne.
Reste à savoir, pourquoi ça a marché, à ce point, avec quel matériau humain, au prix de quels conflits dans la tête et dans la chair des individus qui sont, à l'intersection du haut et du bas, la trame, l'étoffe, et le noeud de l'affaire.
Ici, les beaux agencements du système s'émiettent. Les périodisations majestueuses ne tombent plus toujours juste. Il y a des recoupements satisfaisants pour l'es -prit, certes , des confirmations et des vérifications, mais aussi des chevauchements, des retardements, et des grincements. Plus de cohérence ni de rationalité toutes rondes.
Les " agents " sont l'effet et le révélateur de cette complexité, qui déborde sans cesse, et excède les systèmes, qui oblige à les critiquer et les remettre en chantier. Aux extrêmes, on peut certes toujours les classer, les typer. A un bout de la chaîne , le militant, agent de conviction , pour qui la
mission est une tâche comme une autre, peut-être plus exposée ou plus difficile. A l'autre bout, " l'agent " fonctionnaire, appointé, routinier, qui n'est plus qu'un rouage de la raison d'Etat consolidée.
Mais entre les deux, il reste toute la palette et les nuances de " l'héroïsme bureaucratisé " dont parlait Deutscher, avec ses grandeurs quotidiennes, ses faiblesses et ses turpitudes. C'est une question cruciale, de passages et de bifurcations à définir, selon des critères non convenus au départ.
Au niveau de l'histoire et de ses grands systèmes, ce n'est pas toujours aisé. Quand dater l'avènement du stalinisme ? 1924 pour certains, 1927 pour d'autres ... Pour Trotsky, 1933 vérifie l'aboutissement d'un processus amorcé dès 1923 ... Mais au niveau de la mémoire des militants ? Les indices s'accumulent, se combinent, s'emboîtent les uns aux autres. Mais on a toujours de bonnes raisons ou de bonnes urgences pour refuser d'en faire système, de boucler la boucle, de trancher.
Brossat s'efforce donc de traverser les systèmes, d'aller au concret, de viser à une histoire du particulier (peut-être par réminiscence de la vieille hantise hégélienne d'une "science du particulier» ... ). Si l'entreprise est féconde, ses dangers sont évidents. Pour, comme ille déclare, "perforer le blindage des grands récits "• il risque de supprimer le système et de brouiller au point de les rendre illisibles ses lignes d'intelligibilité.
Scrutateur des clairs-obscurs de ce petit monde souterrain, il ne s'en prétend pas le juge moral ni politique. Il a ses convictions. Mais ce n 'est pas là ce dont il s'agit. L'accent porte sur la " complexité " de ces agents, tour à tour " bons ", " brutes " et " truands ", qui sont entrés dans leur rôle, au début du moins, en vertu d'une vision du monde. A force de se faufiler dans leur intimité, on sent affleurer, derrière la froideur de l'observation clinique, quelque indulgence, quelque tendresse. Certains diront quelque complaisance.
L'essentiel, pourtant, reste ailleurs. Brossat ne prétend pas dissoudre une grille de lecture cohérente dans le chaos et le mouvement erratique des trajectoires individuelles, les responsabilités politiques délibérées dans les destinées historiques, les cassures de l'histoire dans la continuité des nappes de temps long. Il insiste au contraire sur les discontinuités majeures, de Lénine à Staline, de la révolution d'Octobre à la contre-révolution bureaucratique, contre toutes les théories de nouvelle droite à la mode sur" l'auto-engendrement du Concept totalitaire"·
Reste que la voie est étroite, qui permet d'aller et venir, de l'universel au particulier, de la macro-histoire à la micro-mémoire, sans déraper pour autant de la grande Histoire dans les petites histoires. Irrité à juste titre par les " grands récits " tautologiques et stériles, portés à ne voir dans l'histoire que le déploiement abstrait d'un concept (" le totalitarisme " pour les uns, " le stalinisme" pour les autres), Brossat est à l'évidence tenté de tordre le bâton.
Dans son effort pour démêler les fils et les jeux de mémoire, l'appareil d'interprétation reste implicite et immergé (pas au point d'échapper au critique de l'Humanité). Ceux qui s'arrêteront à ce reproche risquent, quant à eux, de fermer les yeux sur la fécondité d'une piste de recherche historique, et de perdre en même temps le plaisir d'une lecture. Car ce livre n'est pas " pondu ". Il est " écrit ". En ces temps de gribouillages, ce n'est pas la moindre des qualités.