Cette année nous a douloureusement rappelé que les poètes, à la différence de la poésie, sont mortels : après René Char,
Francis Ponge est parti sans retour. Il y a quatre ans, Henri
Michaux nous quittait. Souvenir qui invite à l'hommage .
RAIMENT, je ne sais parfois que vous répondre ; vous me laissez, par moments, pantois devant ce que vous nommez vos " difficultés ... Ainsi, dans votre dernière lettre : vous me dites que vous n'arrivez pas à penser de concert les motifs d 'un engagement politique révolutionnaire et une admiration sans borne, Fidélité renouvelée de près de vingt ans, pour un écrivain comme Henri Michaux .. . l'v\ais où est le problème ? A supposer qu'il y en ait une, la contradiction vous gênerait-elle, maintenant? Avec plus de cohérence, puisque vous semblez en avoir soif, êtes-vous certain que vous seriez alors " en :mgmentation .. , et non pas diminué ?
Non, décidément, je propose que vous preniez tout sous un autre angle, plus :aime, plus apaisé , l'énigme pourra dispa:aître et l'unité profonde de vos allégean:es se révéler.
Tenez, avec ce que vous m'avez déjà :aconté sur vos itinéraires, tout ce que je ;;ais désormais de votre vie, je suis sùr :l'être en mesure de vous aider. Parfois, je 11e dis que vous êtes un livre ouvert pour 11oi. Je sais que vous serez irrité de ces :onfidences par inadvertance : combien :le fois vous ai-je entendu affirmer qu'il y 3 quelque chose de répugnant dans toute :onfession , dans l'abandon, dans la trans)arence? Quelle charmante naïveté. Et :etui qui se cache, il ne se montre pas )eut-être?
Une fois, vous avez touché juste à pro)OS de Michaux: vous m'avez dit que vous 'aimiez parce que " lui n 'est pas un ba:Jard "· En effet. Qualité rare pour un écrirain, n'est-ce pas? J'ai comme vous ob;ervé que ces gens résistent peu à la tentaion de l'enflure, de l'abondance : on s'alange , on se répète , on s'étire au maxinum, comme si le miracle d 'un beau livre 1écessaire pouvait être reproduit vingt, rente , quarante fois! Même les plus grand s, les plus respectables : Char, Bret on , Leiris ... Touj ours un livre ou deux en t rop ; toujours un texte ou un recueil quelque part dont il faut, gêné, peiné, détourner vite le regard.
Rien d e tel, vous l'avez compris , avec Michaux. Pas un pli, pas une ligne superflue , pas un gramme de cellulite dans toute son œuvre , dont les premiers fragments accessibles datent pourtant de 1922 et qui ne s'achève qu'à l'extrême limite, sa mort discrète en 1984.
Si j'ai bien compris , vous lisez Michaux depuis l' âge de quinze ans. Sans mérites spéciaux d 'ailleurs, comme vous avez eu l'humilité de le reconnaître : après tout, il est banal d 'aller un jour puiser dans la
Illustrations extraites de:
Henri Michaux,
Emergences-
-Résurgences, /es
Sentiers de la création,
Albert Skira éditeur,
1972.
bibliothéque paternelle quelques arguments qui aident à se cabrer contre le père, sans deviner à ce moment-là qu'on lui assure le plus inexorable des triomphes.
Vous guettez donc depuis longtemps la défaillance, le raté, le livre superfétatoire. En vain .
Même le grand âge, chez beaucoup d'autres si propice à un certain relâchement de vigilance, quand le courage commence à faire défaut pour se méfier des petits courtisans accapareurs, ne sera pas venu à bout de la splendide austérité de Michaux: les derniers textes, à l'approche de la mort, ceux de Dépacements, dégagements 1 ou ceux d'Affrontements 2 sont d'une émouvante maigreur, celle d'un sage économe des mots, vieillard que le chuchotement de plus en plus insistant de "l'espace aux ombres " ne fait pas renoncer à son admirable auto-sévérité, qui semble y gagner au contraire en concentration, en densité, en discipline.
C'est donc très jeune que vous avez rencontré Michaux. Depuis, c'est un curieux dialogue ininterrompu, qui a résisté à tous les accidents, à toutes les baisses d'intensité, à tous les verrous aussi. Sur un tel laps de temps, évidemment, vous avez pu mettre Michaux à toutes les sauces de votre vie. C'est le privilège des amitiés qui débutent tôt. Remarquez qu'il aurait sans nul doute cruellement moqué cette propension qu'on sent chez vous à entretenir quelques anciennes relations inexpugnables : " Les amis fidèles sont souvent un encouragement à rester aussi borné le lendemain que vous l'étiez la veille. "On peut en effet se demander si ce compagnonnage précoce n'a eu que des avantages pour vous. Vous ironisez parfois vous-même sur les inexplicables zones d'ombre de votre culture, sur les ridicules lacunes de votre bibliothèque, votre peu d'empressement à dépasser la dixième page de livres qui sont présentés comme les monuments de notre littérature nationale ... Et il arrive que vous ajoutiez, non sans perspicacité : " Après Michaux, ce n'était plus possible: les artifices, les codes pompeux de la littérature apprêtée, un certain décorum romanesque parfaitement inauthentique... J 'a urais bien voulu. .. Mais rien à faire, je n 'y arrivais pas!" Lisant Michaux si jeune, on peut émettre l'hypothèse qu'accumulant ainsi une si grande avance, il vous serait difficile voire impossible de jamais la rattraper. ..
Dans un texte de 1930, Michaux, évoquant probablement son enfance, affirme : "Dans l 'ensemble, les livres furent son e.xpérience 3 • " Beaucoup de la vôtre, ce furent les siens. Ce n'était pas une littérature pour rire, c'était vraiment une Poésie pour pouvoir, parole pour de vrai, mariée mystérieusement avec chacun des épisodes importants de votre vie .
Quand ça n'allait pas, vous feuilletiez en tremblant les pages de la Ralentie :
"Lorellou, Lorellou, j'ai peur ... Par moments l'obscurité, par moments les bruissements.
Ecoute. J'approche des rumeurs de la
Mort.
Tu as éteint toutes mes lampes.
L'air est devenu tout vide, Lorellou 4 • "
Quand, à la suite d'un choc imperceptible, pour la blessure infinitésimale infligée sans prendre garde, mais au mauvais moment, par l'ami qui vous veut du bien, tout vacillait, quand votre avenir se vidait d'un coup de toute signification, vous lisiez pour la dixième fois Je vous écris d'un pays lointain : " ( ... ) l'fous vivons toutes ici la gorge serrée. Savez-vous que, quoique très jeune, autrefois j'étais plus jeune encore, et mes compagnes pareillement. Qu'est ce que cela signifie? Il y a là sûrement quelque chose d'affreux( ... ) . "
Quand sonnaient un peu trop fort en vous les grelots de l'euphorie, il était toujours là pour vous ramener à une plus juste proportion : " l'fe faites pas le fier. Respirer c'est déjà être consentant. "
II savait vous asséner les quelques humiliations efficaces qui sauvent d'une imbécillité constamment menaçante dès qu'on se trouve pris dans les flots d'un enthousiasme : " C'est quand tu galopes que tu es le plus parasité. "
Mais aussi quand vous naviguiez sans espoir sur le lac de vos stérilités, il parve-
"QU'IL REPOSE EN RÉVOLTE"
naît à vous tirer un chant : 11 Dans un pays sans eau, que faire de la soif? De la fierté. Si le peuple en est capablé. "
J'admets donc que Michaux vous a rendu de grands services. Laissez vos scrupules : il ne vous a pas toujours ménagé, le bougre. Je ne vous le cache pas, parfois, relisant un de ses livres, et des textes dont je sais que vous les avez for::ément parcourus, je me dis : comment :1-t-il fait pour résister à cela ? J'en reviens 3. cette question de la politique et de la :évolution qui vous tracasse infiniment. Vous connaissez bien sûr ces deux textes ;uperbes, Ecce Homo et la Lettre, qui fuent rédigés durant l'occupation nazie en ;rance 6 . Un des rares moments où Mi:haux éprouve l'irrésistible besoin de s'unir 1 la misère générale pour lui prêter sa voix :
Je vous écris d'un pays autrefois clair. le vous écris du pays du manteau et de
'ombre ( ... )." Lui le solitaire par excel~nce, l'individualiste forcené, 11 la boule 1ermétique et suffisante "• il a fallu que le nalheur, malheur social pourtant, l'ait bien labouré. Sortant de ses gonds, de ses " propriétés " , allait-il, comme tant d'autres, chuter dans le conventionnel ?
Non. Nouveau miracle : il trouve tout de suite le ton qu'il faut, le " ton Michaux .. , pour parler de la chose : 11 ( • •• ) Je n'ai pas vu l'homme recueilli, méditant sur son être admirable. Mais j'ai vu l'homme recueilli comme un crocodile qui de ses yeux de glace regarde venir sa proie et, en effet, il l'attendait, bien protégé au bout d 'un fusil long. Cependant, les obus tombant autour de lui étaient encore beaucoup mieux protégés. Ils avaient une coiffe à leur bout qui avait été étudiée pour sa dureté, pour sa dureté implacable. Je n'ai pas vu l'homme répandant autour de lui l 'heureuse conscience de la vie. Mais j'ai vu l'homme comme un bon bimoteur de combat répandant la terreur et les maux atroces ( ... ). "
On a dit que ces poèmes étaient parmi les plus beaux textes de la '' Résistance ". Vous êtes sans doute d'accord. Mais avez-vous noté qu'ils contiennent de quoi sérieusement secouer une bonne partie des raisons qui vous ont poussé dans la voie de l'émancipation humaine? Pouvez-vous faire l'impasse sur ce qui là-dedans ne se donne pas particulièrement pour un hymne de combat, mais bel et bien pour un très simple chant d'effroi? " J'ai vu l'époque, l 'époque tumultueuse et mauvaise travaillée par les hormones de la haine et des pulsions de domination, l 'époque destinée à devenir fameuse, à devenir l 'Histoire, qui s 'y chamarrerait de l'envers de nos misères, mais c'était toujours lui, ça tapait toujours sur le même clou. Des millions de son espèce vouée au malheur entraient en indignation au même moment et se sentaient avoir raison avec violence, prêts à soulever le monde, mais c'était pour le soulever sur les épaules brisées d 'autres hommes( ... ). "Je sais bien que vous n'allez pas me rétorquer que les " millions " en question, ce sont les foules soulevées par le fascisme , et uniquement elles, car vous avez forcément lu la suite, qui généralise indubitablement le désespoir à un plus vaste domaine, englobant vos activités: "La guerre! L'homme, toujours lui, l'homme à la tête de chiffres et de supputations sentant la voûte de sa vie d 'adulte sans issue et qui veut se don-
.. .. ~ - ~ ~ntrattimè~e· · · "d"è~' astrJs q[r/'se h"èurtent en éclàÙ!f1i i · dans fa fiancée flétrie cr;épu~ulaire sera sa f!l(Jmoire .. des septmers ce{ui qui lave la dague . roseau qùi pleure pourtout un peuple . c(açhat· sqr l'offrand_e: . · · · · · iver • . · :> . . . • , ncrurr1on des batailles qui reprennent · ·fou dans f§t chàloupe. '"'n"'· '.~ '."" .. pr?S tendt~s dftS désirs à jamais inassouvis sera .s a mémoire.
ner un peu d'air, qui veut donner un peu de jeu à ses mouvements étroits, et voulant se dégager, davantage se coince. " Je suis certain que vous avez longtemps médité cela : " espèce vouée au malheur " ; " voulant se dégager, davantage se coince "... Comment donc vous en êtes-vous sorti ? Je ne puis que deviner, je ne peux pas savoir : auriez-vous atteint cette sagesse souveraine qui fait que, considérant que 95 % des malheurs de l'homme se rattachent probablement à sa condition essentielle, provenant de causes profondes non ébranlables par le jeu des forces humaines, on choisit néanmoins, en toute lucidité, de se consacrer à l'éradication des 5 % à notre portée ? La plus farouche détermination révolutionnaire peut effectivement se fonder sur cette belle clairvoyance : dans l'univers humain, il y a tellement de calamités obligatoires que la moindre oppression est un scandale. Vous me répliquiez parfois, à moi qui avait tendance à brocarder vos combats, lesquels m'ont quelquefois paru soit condamnés à l'impuissance faute de points d'appui dans le réel, soit voués à s'enliser dans la vase, engloutis dans des manœuvres qui altèrent leur pureté, par une fière maxime de Gramsci : " Allier le pessimisme de l'analyse à l'optimisme de l'action. " Vous auriez tout aussi bien pu convoquer Ernst Bloch, ce marxiste iconoclaste qui pourrait tellement contribuer, à titre posthume, à la régénération/ défétichisation de votre cause : " Un vieux sage se lamentait, disant qu'il était plus facile de sauver l'homme que de le nourrir. Le socialisme à venir, lorsque tous seront assis à la table, lorsque tous pourront s 'y asseoir, devra affronter plus que jamais, en un combat particulièrement difficile et paradoxal, le renversement bien connu de ce paradoxe : il est plus facile de nourrir l'homme que de le sauver. Et cela veut dire qu'il lui faudra parvenir à la lumière, tant en ce qui le concerne qu'en ce qui nous concerne, en ce qui concerne la Mort et le secret rouge par excellence: qu'il y ait un monde. Car la constante aliénation de l'homme n'est pas seulement produite par une fausse société pour disparaître avec elle en tant que son unique cause ; l'aliénation de l'homme a une origine bien plus profonde 7 • "
Il est clair, vous le savez bien, que Michaux ne s'emploie pas à l'édification des masses. Vous ne puiserez rien chez lui qu'il soit possible d'intégrer tel quel à l'argumentaire de la révolution ; rien non plus qui puisse justifier une conservation de ce monde. Cela fait quelques années que vous avez renoncé à sélectionner vos auteurs en fonction d'une grille de lecture aussi frustre. Est-ce alors uniquement de " l'art pour l'art " ? Non, l'alternative n'est pas soit le réalisme " socialiste " , soit la compilation de monotones " bibelots d'inanité sonore"· Il y a autre chose, il y a une autre voie pour l'écriture, il y a de possible une parole comme celle d'Henri Michaux.
Lui s'adresse à nous par d'autres canaux qui, pour n'être pas d'ordinaire rangés dans la catégorie du " politique , , n 'en touchent pas moins à une forme d'universel humain, ce qui indique au passage qu'il y aurait peut-être avantage à revoir certaines définitions. De quoi s'agit-il alors ? Il s'agit de ces quelques monstres familiers
qui tapissent toute vie humaine, qui en forment, quels que soient les efforts de tous pour maintenir une impassibilité de façade, l'inquiétante et permanente doublure : désirs inassouvis, digestion de vos propres échecs, impuissance devant le lent glissement des parents, solitude du malade .. . Vous savez très exactement à quoi je fais allusion.
On peut évidemment décider d'ignorer tout ce malheur sous-jacent. On peut soutenir que cette marée obscure n'a pas à accéder à la consécration de la parole. Vous dites que certaines existences publiques, certains dévouements pudiques ont une dignité muette qui force l'admiration; que c'est une forme discrète et splendide ::le politesse de garder tout cela en soi. Longtemps je crois vous vous en êtes tenu ~ l'adoration de principes impeccables de cette sorte. Mais quelque chose de l'humain ainsi vous échappait. Car, sauf découverte nouvelle et improbable, ce sont bien des êtres mortels, insignifiants, imparfaits et dans une certaine mesure misérables avec lesquels il faudra que votre révolution se fasse.
Et je maintiens que, face à la barbarie jes jours et des nuits, devant la grande catastrophe du quotidien où tout le monde 5ombre, le programme du parti et l'action bienfaisante des camarades peuvent n'être toujours d'un grand secours. " L'homme ne vit pas que de politique 6 . " ::::·est parce qu'au fond depuis longtemps vous avez admis ceci que l'accès à Henri \\ichaux vous était ouvert et qu'il l'est
Le fou, qui se cogne à perpétuité aux oarois de sa souffrance, l'à-peine éveillé 1agard, le blessé effaré devant son "bras cassé 9 "• l'éternel roulé dans la farine, le jemier de la classe- tels sont les compa~nons de Michaux, telle est sa priorité à lui, :eux dont il a choisi, à son inimitable 'açon, d 'évoquer les causes indéfiniment oerdues. Il se tient là, dans l'écart par ·apport au normal, au "merveilleux nor71al "· Détour du réel, ou coup de volant ,rers l'essentiel? Que faites-vous avec la :ohorte des foutus ? Ils sont trop souvent :~bsents de vos résolutions générales.
Ecoutez-le donner la parole à ses "ravaJéS " : " Pages venues en considérant des Deintures d'aliénés, hommes et femmes en difficulté qui ne purent surmonter l 'insurmontable ( ... ). "
Un jour, comme moi, vous êtes tombé sur la page où Michaux parle de cette enfant anormale ; vous êtes resté en arrêt là dessus, saisi, confondu par l'énorme bonté et la miraculeuse bienveillance qui émanent de ces lignes : " Elle trempe dans l 'indéfini, la petite mongolienne venue au monde de nulle part- Vague forme, sur une vague voie, entourée de vapeurs, elle chemine, brume à elle-même, à peine plus dense, passant presque inaperçue comme le passé entrant dans le présent, le présent dans l 'avenir, le crépuscule dans la nuit. Vague et totalement désarmée. Elle ne sait pas qui elle est, elle ne sait pas ce qu 'elle faisait, lorsque avec un tendre crayon de couleur verte et par une légère touche elle am ena d istraitement a u dehors cette pàle forme informe et fantomatique qui, plutôt que cheminer, {lotte et voudrait continuer à flotter .. . sans se heurter 10 • "
Pas d 'analyse ici, pas de composition d'un savoir catégorique : ce n'est pas le problème de Michaux de faire sa théorie sur la folie. Non, plus humblement, il s'agit d'entrer dans la maladie, d 'entrer dans la malade et voir avec elle comment, du dedans, ce dérèglement se sent, se vit. Un type qui réussit ce prodige ne peut pas être entièrement mauvais, n 'est-ce pas? A part Artaud , on ne connaît pas de pages plus denses, plus fortes, plus troublantes que celles écrites par Michaux sur la maladie mentale et l'autisme.
L'accident, la maladie, le cauchemar, couloirs où chacun s'épuise à dominer ses
paniques, mondes où il n'est rapidement plus question de donner le change : ici a rôdé un grand frère vigilant et sévère, qui en est revenu pour entonner un chant, un chant noble, un chant généreux, un vaste chant de compensation et de compréhension. Un vrai contemporain. Comment dire ? Chaque nourrisson demande une voix de ce genre, une voix chaude à l'origine invisible, une voix pour permettre de s'extraire de cette situation qu'on n'a pas choisie, une voix à quoi s'accrocher pour ne pas rester dans le lieu infâme de la naissance qui a tout sectionné, une voix pour en sortir.
Michaux se compose souvent un personnage de dur. " Mon salut est dans l'hostilité. "Ou encore: "Je le dis une fois pour toutes: tout homme qui n'aide pas à mon perfectionnement, zéro. " Dans le passé, vous utilisiez cet aspect pour conforter votre genre " fauve ", votre posture un peu anthropophage. Et non sans quelques renforts puisés dans les textes : il y a de la fureur, il y a de la révolte à l'état pur, une forme d'impressionnante brutalité qui se dégagent de nombre de ses poèmes, surtout ceux d'avant-guerre, et que la corrosion de son humour n'atténue en rien : " Je peux rarement voir quelqu'un sans le battre. " A l'évidence d'une première lecture, Michaux c'est la guerre, c'est la déclaration de guerre : " Tout en moi prend son poste de combat. "
De là sont partis beaucoup de malentendus sur le personnage, visions superficielles où il est présenté comme une sorte de misanthrope lucide et cruel, " irascible , . Mais il ne faut pas tomber dans le panneau de cette agressivité délibérément placée aux avant-postes pour " tenir en échec les puissances environnantes du monde hostile " : en forçant le passage à travers les lignes avancées, il devient possible d'entrer dans le camp retranché de la fraternité, la toute particulière " fraternité-Michaux ".
C'est tout récemment que vous avez relu et redécouvert cet étrange poème intitulé Agir, je viens :
" Poussant la porte en toi, je suis entré
Agir, je viens
Je suis là
Je te soutiens
Tu n'es plus à l'abandon
Tu n'es plus en difficulté( .. . ) "
Dans un livre rédigé plus tard, Passages, Michaux fournit la clef explicative de ce texte : il avait été écrit pour " intervenir , , pour agir sur sa femme malade, pour accélérer une convalescence qui tardait à déboucher sur la guérison ... Poésie d'une grande utilité pratique en effet. Vous êtes en mesure de multiplier les anecdotes qui prouvent à quel point, intelligemment employé, Michaux peut concourir, réellement, à apaiser, aplanir les difficultés d'une vie. Combien de fois, lu par vos soins au bord d'une lampe fidèle, a-t-il su écarter des parages de votre amie les meutes bruissantes d'insectes, refermer les cicatrices de la journée impitoyable, dissoudre l'assaut des idées noires, combien de fois ?
"Je t'apaise
Je fais des nappes de paix en toi
Je fais du bien à l'enfant de ton rêve
( ... )Il . !1
Qui néglige ce genre de pouvoirs s'expose à être lui-même négligé. On pourrait d'ailleurs longuement parler des grands poèmes d'amour de Michaux. Rien à voir avec les bluettes et les sucres d'orge de nos gloires nationales : toujours somptueux, magnifiques, mais dignes, eux, extraordinairement réservés, tous semblables à ce " Niagara calmé " évoqué dans Agir, je viens. En général, ces poèmes répandent sur le lecteur une étrange sensation de paix, bains de liqueur chaude qui vous enveloppent ... qu'on a envie, vite, vite, de lire à quelqu'un ... Mais il y a un cas particulier : Nous deux encore. Texte écrit juste après que Michaux eut perdu sa femme, morte des suites d'atroces brûlures, comme il le confie dans son autobiographie. Publié en 1948 dans une plaquette tirée à quelques dizaines d'exemplaires, Michaux ne l'avait jamais réédité par la suite. On doit à une initiative complètement illicite et parfaitement justifiée de la revue l'Autre Journal la possibilité de le relire en entier aujourd'hui. Comme moi, vous n'avez de votre vie lu de texte plus admirable, plus douloureux, plus chargé de sens et de souffrance communicative que celui-ci :
" On est resté hébété de ce côté-ci.
On n'a pas eu le temps de dire au revoir.
On n'a pas eu le temps d'une promesse.
Elle avait disparu du film de cette terre. et les années à venir ne pourront empêcher
Lou de réexister à chacune de ses lectures - petite blessée, toute proche, muette,
Lou, dans le rétroviseur d'un bref ins- dans son insupportable départ.
Je pense que vous avez compris main-
Lou, ne me vois-tu pas ? tenant que la vie n'est pas faite que de
Lou, le destin d'être ensemble àjamais rectilignes perspectives ; qu'il y a, à côté dans quoi tu avais tellement foi des plaines admirables, des orientations
Eh bien? immenses et des déterminations héroï-
Tu ne vas pas être comme les autres qui ques, tout un versant de fossés, de précijamais plus ne font signe, englouties pices étroits, de troubles et de désarroi qui dans le silence. font l'humain. Votre révolution peut limiter
Non, il ne doit pas te suffire à toi d'une les dégâts, non pas éliminer cet arrièremort pour t'enlever ton amour fond. Elle n'en est que plus nécessaire dans la pompe horrible sans doute. Trouant les voiles qui nous qui t'espace jusqu'à je ne sais quelle empêchent de nous colleter avec le tragimillième dilution que de notre situation, aujourd'hui mêlé de
Tu cherches encore, tu Nous cherche trop d'impuretés sociales, qui sait si elle ne place 12 . " nous placerait pas enfin en face de
Je crois que vous connaissez par cœur nous-mêmes, en face d'un nouveau malcet extrait. On ne sait pas grand-chose de heur ? Telle est pour moi l'une des hypoLou, si ce n'est qu'elle fut la compagne de thèses, en tout cas ; ce qui ne m'empêche Michaux, que sa mort fut l'affolant désas- nullement de respecter toujours, de partatre que cet homme eut à affronter, et que ger quelquefois, vos combats, contrairede cet affrontement est né un poème ment à ce que vous supposez souvent. parmi les plus beaux de toute l'histoire de C'est pourquoi, malgré nos très nettes la littérature, un poème écrit dans une différences, vous et moi aimons Henri langue telle qu'il est certain que les années Michaux. Bien à vous.
Henri Michaux, né à Namur (Belgique) en 1889, est mort à Paris le 21 octobre 1984. Ses livres ont été pour la plupart publiés aux éditions Gallimard ou chez Fata Morgana.
Parmi les plus beaux, on peut signaler Ecuador (journal de voyage en Amérique latine dans les années trente), Plume, laVie dans les plis, Epreuves, exorcismes ... Ses recherches, entreprises dans les années cinquante, sur Jes bouleversements mentaux créés par les drogues, ont donné d'admirables recueils comme Misérable Miracle, f'fnfini turbulent, etc~
La collection de poche de Gallimard " Poésie • comprend désormais quatre titres de
Michaux, ainsi abordables pour une somme modique: Ailleurs, Connaissances par les gouffres, La nuit remue, Plume.
L'ouvrage de René Bertelé dans la collection « Poètes d'aujourd'hui • (Seghers) et celu.i de Robert Bréchon dans le collection « Pour une bibliothèque idéale " (Gallimard) consti'tuent de bonnes introductions à son œuvre. On pourra également consulter le numéro spécial de l'Herne consacré à Michaux, qui aborde l'œuvre plastique. Certaines toiles de
Michaux sont visibles au Musée national d'art moderne de Beaubourg.
Les archivistes ou les chanceux pourront lire le texte de la conférence d'André Gide, empêchée par la milice vichyssoise en 1941 , Découvrons Henri Michaux, publié chez
Gallimard.
Michaux s'est tenu à l'écart de toutes les écoles. Mais il frôla, sans y adhérer jamais, le mouvement surréaliste, observé avec bienveillance et lucidité, depuis sa Belgique natale.
Voir ses articles de 1924 et 1925 parus dans la revue belge le Disque vert. Le cahier de la permanence du Bureau de recherches surréalistes (Gallimard, 1 988) mentionne à sa page 30 du mardi 16 décembre 1924 : " Visite de M. Michaux à qui nous donnons une note sur laRS pour ''le Disque vert" "• note signée "Paul Eluard "· En 1965, Michaux a refusé le Grand Prix national des lettres qui lui était attribué.
O. H.
1. Editions Gallimard,
1983.
2. Editions Gallimard,
1986.
3. • Le portrait de A. • dans Face aux verrous.
Gallimard, 196 7.
4. • La Ralentie », figure dans • Lointain intérieur», lui-même compris dans
Plume, Gallimard, 1938.
5. Poteaux d'angle,
Gallimard.
6. Ces deux textes, avec l'essentiel de ce qui fut écrit par Michaux durant la
Seconde Guerre mondiale, se trouvent dans le livre Epreuves, exorcismes paru chez
Gallimard en 1945.
7. Ernst Bloch :
l'Athéisme dans le christianisme (1 968).
8 . T rotsky : /es Questions du mode de vie, éditions
1 0 / 18.
9. • Bras cassé », récit par Michaux d'un accident vécu, figure dans le livre
Face à ce qui se dérobe,
Gallimard, 1975.
1 0. Les Ravagés a été édité à l'origine chez Fata
Morgana.
11. «Agir, je viens » figure dans Face aux verrous.
1 2. Le texte intégral de
• Nous deux encore » a été publié dans le n° 1 de la revue l'Autre Journal en décembre 1984.