La décolonisation, c'est la fondation d'un
Etat kanak indépendant.
... '
Les résultats du référendum du 6 novembre sur la Nouvelle-Calédonie relancent le débat sur l'ensemble du projet gouvernemental. 63,09 % d'abstentions auxquels il faut ajouter 4,39% de votes blancs ou nuls. 26 % des électeurs ont voté • oui • et 6,5 % ont voté « non •. Premier constat: l'opération politicienne projetée par M. Rocard est un échec, et l'objectif du FLNKS de s'appuyer sur un vote «irréversible • des Français est très compromis.
En Nouvelle-Calédonie, d'autre part, le « non • obtient 42,97% des suffrages. Nouméa et cinq autres bourgades votent majoritairement contre le projet gouvernemental, rappelant ainsi le risque de partition du territoire contenu dans le découpage des provinces prévu par le plan Rocard. D'où un second constat : la ligne de partage entre le camp indépendantiste et le camp caldoche n'a pas été substantiellement remise en cause par le « dialogue • des derniers mois. Globalement, la population kanake a suivi la consigne électorale du FLNKS. Mais, fait notable, le taux d'abstention est nettement plus élevé que la moyenne locale pour les trois îles Loyauté (Maré, Ouvéa et Ufou), et pour la commune de Pouébos où, pourtant, les Mélanésiens constituent la quasi-totalité de la population.
UNE PROPAGANDE DEROUTANTE
Il faut se garder de toute explication unilatérale du taux d'abstention. On a largement évoqué, et à juste titre, l'effet dissuasif du nombre de consultations électorales dans l'année. Mais il est toutefois significatif qu'une partie substantielle de l'électorat de gauche n'est pas allée voter. Compte tenu de la campagne menée par le Premier ministre et par le PS, le fait est à retenir. Une partie importante de ces abstentions tient sans doute au refus de participer à une opération politicienne qui n'avait rien à voir avec la Nouvelle-Calédonie et qui se présentait comme un élément de l'ouverture vers les centristes. Il faut, d'autre part, y ajouter l'impact des mouvements de grève, à commencer par celui des infirmières, qui portait largement préjudice à la crédibilité de M. Rocard dans l'électorat de gauche.
Une autre partie des abstentions de gauche provient des milieux qui auraient été mobilisés par un choix clair en faveur des Kanaks. Or, plus on se rapprochait du scrutin, plus les dirigeants socialistes multipliaient les« clarifications • afin de séduire l'électorat du RPR. Chacun d'entre eux rappela que le référendum ne portait pas sur un projet d'indépendance et qu'eux-mêmes n'étaient de toute manière pas favorables à cette solution. Pourquoi fallait-il, dès lors, voter pour un texte qui cherchait à garantir l'avenir de la France sur ce territoire?
LE FLNKS DANS LA CAMPAGNE Le FLNKS a adopté sur le plan Rocard une position prudente à l'occasion de sa convention nationale de septembre dernier. La motion finale entérine la signature des accords de Matignon « mais considère néanmoins que ce plan n'offre aucune garantie sur le plan de sa revendication fondamentale ». Le FLNKS «prend acte du refus du gouvernement français de s'engager vers une politique reconnaissant le droit inné et actif du peuple kanak à son indépendance ». Cette prise de position reflétait les divergences de vue au sein du mouvement indépendantiste et constituait donc un compromis interne. La campagne électorale menée en France par le direction du FNLKS l'a été sur une toute autre orientation, le référendum y devenant un véritable axe stratégique pour la préparation de l'indépendance.
Nous avions souligné dans notre presse le danger qu'il y avait à compter principalement, à un moment donné, sur l'électorat français pour asseoir une stratégie de libération nationale. Les résultats du 6 novembre confirment ce jugement. Or, le prix de cette tentative a été une campagne, menée en France par J.-M. Tjibaou, pratiquement jamais critique par rapport au projet gouvernemental et, par conséquent, assez éloignée de l'esprit de la motion du Front.
Il y a plusieurs raisons à cette attitude de la direction du FLNKS en métropole. Tout d'abord, la prise de position de la convention nationale de septembre reflétait un compromis et ne rentrait nullement dans l'analyse détaillée du plan Rocard. Dès lors, elle laissait toute latitude aux dirigeants du Front pour donner leur interprétation respective du projet gouvernemental. Voire d'improviser. La seconde raison tient à ce qu'était le référendum par lui-même. Comment, en effet, aurait-il été possible de faire une analyse critique du plan et ensuite d'appeler à voter • oui • ? Le FLNKS avait, s'il le voulait, toutes les possibilités d'expliquer cette tactique à ses militants sur place. En France, le problème était tout autre, notamment en direction d'un public de gauche. Devant cette difficulté, J.-M. Tjibaou a choisi d'appeler au • oui • en expliquant que le plan Rocard était pour le FLNKS la seule voie possible pour aller à l'indépendance d'ici à dix ans. La contradiction disparaissait donc, mais seulement en apparence: le • oui • du référendum devenait un « oui , pour l'indépendance kanake ! Or, ceux qui assistèrent à des meetings du PS s'entendirent raconter en détail qu'il n'en était rien et que le souhait était que ce pays reste français. La confusion était totale. Et si une organisation comme la Ugue communiste révolutionnaire a refusé d'aller voter c'est bien parce que le plan Rocard se présente comme un obstacle à l'indépendance.
RELANCER
LE MOUVEMENT DE SOLIDARITE Devant des publics, un peu étonnés, J.-M. Tjibaou expliqua, par exemple, qu'il fallait préparer l'indépendance en permettant à des Kanaks de devenir actionnaires dans des entreprises locales. Il ne s'agissait donc plus d'utiliser tactiquement les accords de Matignon pour espérer les " subvertir • de l'intérieur. Désormais, ils étaient présentés - en France du moins -- comme la voie vers l'indépendance. Ceci était une interprétation totalement nouvelle du plan Rocard, fort éloignée des avis émis par une grande partie du Front et évoqués dans la motion de sa convention. D'ailleurs, pour mieux convaincre
son auditoire, J.-M. Tjibaou expliqua à de nombreuses reprises que la grande nouveauté en Nouvelle-Calédonie était que Blancs et Kanaks se regardaient désormais différement et apprenaient peu à peu à travailler ensemble. Les résultats du référendum ont montré qu'il s'agissait plus d'un vœu du président du FLNKS que d'une réalité.
Le mouvement de solidarité, pour sa part, avait choisi majoritairement d'appeler au " oui "· Les arguments employés ont été fort divers. Pour les uns, il s'agissait simplement d'accompagner les choix du FLNKS ; pour d'autres, il s'agissait de soutenir le projet gouvernemental. Le PS et le ministère des DOM-TOM lancèrent du même coup une OPA pour rassembler et utiliser les diverses initiatives prises par la solidarité durant la campagne. Le bilan de ce choix est moins que convaincant. Ce n'est pas l'élargissement de l'audience du mouvement de solidarité qui a été obtenu mais son glissement vers des positions floues, inconséquentes et opportunistes. Il ne pouvait pas en être autrement car pour la solidarité, aussi, il était impossible de vouloir combiner une authentique critique du plan Rocard et une campagne pour le " oui ". Il aurait été bien difficile d'expliquer à des milliers de Français que Rocard refusait de s'attaquer aux racines du colonialisme mais qu'il fallait tout de même voter pour son projet.
Dès les premières initiatives de la campagne, • l'élargissement du soutien " a eu un goût amer. Le meeting de la Mutualité organisé par le Comité Calédonie-fraternité, initiative des personnalités du spectacle et des sciences, regroupa fort peu de monde. Mais on y entendit un grand nombre de professions de foi contre l'indépendance, on y interdit un drapeau de Kanaky et on n'y donna pas la parole à J.-M. Tjibaou. En échange de quoi? En échange de la présence de Jack Lang et de Louis Le Pensee, du chanteur Guy Béart et du politologue Alfred Grosser. Une telle soirée résumait parfaitement l'objet du référendum pour les tenants du pouvoir. L'ouverture vers les barristes -puisque c'est d'elle dont il s'agitintéressait plus les dirigeants socialistes que toute campagne de dénonciation du colonialisme français. Or, ce genre d'opération a un prix : la négation du droit des Kanaks à l'indépendance.
Un autre exemple encore. Un appel pour le • oui" de "cent élus dans les instances universitaires •, lancé par le courant du PS Convergence socialiste, a été distribué sur toutes les facultés. Ce texte - largement co-signé par l'organisation sioniste de l'Union des étudiants juifs de France, des spécialistes en matière d'autodétermination des Palestiniens -explique : " Nous ne voterons pas pour ou contre l'indépendance" et précise à deux reprises, au cas où l'on ne comprendrait pas, que l'amnistie ne porte pas sur les " crime de sang ".
Le PS a fait une campagne pour convaincre sur sa droite. Rien d'étonnant à cela. Il est en revanche regrettable qu'une partie du mouvement de solidarité se soit fourvoyée dans cette direction. Le bilan sera
L très lourd quand les Kanaks auront à nouveau besoin d'une solidarité militante et active. La confusion entretenue au cours de ces dernières semaines a largement détruit les acquis de plusieurs années d'explication sur la situation en Nouvelle-Calédonie. Et l'indépendance du mouvement de solidarité par rapport au pouvoir a été en partie compromise.
Une autre politique était possible. Il fallait partir des besoins à long terme et comprendre que rien ne devait compromettre un projet de solidarité militante à la hauteur de ce que seraient les enjeux et les besoins du mouvement indépendantiste. Il fallait prendre à la lettre la motion du Front prenant ses distances avec le projet Rocard et montrer ainsi que, demain, il faudra de toute manière être capable de faire échec à la politique du pouvoir. Le FLNKS aurait très bien compris qu'il s'agissait ainsi de préserver une solidarité dont il aurait à nouveau besoin à terme. Le FLNKS n'a pas besoin d'un soutien qui soit l'antichambre du ministère des DOM-TOM, mais d'un
[sic], resteront inculpés et seront jugés conformément à la loi 9 ». C'est bel et bien un chantage honteux fait aux Kanaks. On leur enjoint de rentrer dans le rang, faute de quoi il y aura de lourdes peines pour leurs militants toujours inculpés ... Rocard veut pardonner! Mais peut-on oublier que l'armée française a exécuté froidement ses prisonniers à Ouvéa ? Rocard peut donc se garder son pardon.
Il faut l'amnistie totale et immédiate pour tous les inculpés kanaks. Cet axe reste une première étape pour la reprise des activités de solidarité. Ensuite, il faudra reprendre le long travail d'explication pour qu'un jour la Kanaky soit libre.
Le taux d'abstention pour toute la Nouvelle-Calédonie est de 36,75 %. Il est de 54,93 % à Ouvéa, 53,47% à Maré, 53,40% à Ufou, 50,56% à Pouébo. Plusieurs interprétations sont possibles : la confusion née de l'appel à voter " non • par le FULK, membre du Front, l'impact des événements d'Ouvéa, etc. C'est sans gêne que L. Le Pensee déclare au Monde du 9 novembre : " N'oublions pas aussi que pour la première fois en France un référendum était dépourvu de tout caractère plébiscitaire. » 1. Le Monde du 10 novembre 1988. 2 . Le Monde des 6 et 7 novembre 1988. 3. Voir C. Gabriel, V. Kermel, les Sentiers de l'espoir, La Brèche, 1 988 . Ceci ne retire rien à la légitimité de la revendication des Kanaks d'obtenir de la part de la France des compensations pour 135 ans de colonisation. 4 . Combien de fois au cours de cette campagne n'a-t-on pas entendu évoquer le bicentenaire de la Révolution et • la France des droits de l'homme • ? 5 . Nous écrMons en septembre à propos du meeting Rocard-Lafleur-Tjibaou à Nouméa : • On a voulu faire un effet de tribune pour illustrer la "réconciliation" mais, autour, la Nouvelle-Calédonie, coloniale, est intacte . • C. Gabriel, V. Kermel , op. cit. p. 191 . 6 . J.-M . Tjibaou a révoqué à la veille du référendum la possibilité de délivrer des baux aux caldoches qui occupent les terres contre une rente aux clans kanaks. Celle-ci ne résoudrait rien pour la maitrise d'une politique agricole nationale, ni pour l'amélioration de l'agriculture mélanésienne confinée aux réserves. 7. Fait significatif quant à • l'opposition • du RPR sur le contenu réel des accords de Matignon, B. Pons, dès le 8 novembre, déclarait que • le groupe RPR fera tout pour que, en aucune maniére, on ne jette de l'huile sur le feu et pour que ce qui lui parait être bien dans les accords de Matignon puisse progresser •, le Monde du 1 0 novembre 1 988 . 8 . Le Monde du 4 novembre 1988. Le 8 octobre, des bandes de jeunes Mélanésiens avaient saccagé 93 voitures et 25 boutiques à l'occasion de la grande braderie commerciale de Nouméa. 9 . Le Monde des 6 et 7 novembre 1988.
VIENT DE PARAîTRE Editions La Brèche 224 pages, 70 F T