Le texte qui suit est extrait d'un article intitulé
« Les relations de travail sous la réforme économique soviétique ; une analyse provisoire». Après avoir étudié les relations du travail sous l'ère Brejnev,
David Seppo analyse les nouvelles données liées aux réformes gorbatcheviennes.
Un examen des différents types de conflits est en mesure de donner une idée concrète de la situation actuelle dans les entreprises.
Une des causes les plus communes de conflits réside dans l'application arbitraire et illégale de la réforme des salaires. Un groupe d'électriciens de l'usine d'assemblage Simsk (province de Tcheryabinsk) s'est plaint au journal syndical Trud de la façon dont la direction avait introduit la réforme salariale. Elle avait d'abord convoqué une réunion des ouvriers, mais "pas pour discuter des moyens d'augmenter la productivité, d'économiser le travail etc., mais pour obtenir l'approbation formelle d'un changement qui avait déjà été décidé sans notre participation». En fait, le directeur a annoncé une réduction globale des primes de 20% et la rétrogradation de tous les ouvriers à des classifications inférieures. Il signifia à tous ceux qui n'étaient pas d'accord qu'ils n'avaient qu'à chercher du travail ailleurs : "Est-ce que l'administration pense vraiment, conclut la lettre, qu'elle peut faire passer cette farce pour de la restructuration 1 ? »
LA REFORME DES SALAIRES
La réforme des salaires doit en principe être introduite en consultation étroite avec le collectif des travailleurs. Elle doit être aussi introduite graduellement, à mesure que l'entreprise rassemble les conditions et les moyens nécessaires, en particulier ceux qui pourraient permettre d'augmenter le taux de salaire de base. Mais les directeurs, pressés de montrer des résultats, ont souvent recours aux vieilles méthodes bureaucratiques. La réduction globale et arbitraire des classifications des ouvriers est un bon moyen de se conformer, sur le papier, à la réforme salariale : la direction augmente effectivement les taux de salaires, mais l'ouvrier se retrouve en fait avec le même salaire de base qu'avant, tout en ayant à se plier à de nouvelles normes, plus difficiles, et donc touche moins de primes, sinon aucune. A l'usine d'assemblage de Gidromontazh (Tadjikistan), la direction a proposé un choix aux travailleurs : voter la réduction d'un échelon de classification, sinon, après un examen formel des degrés de clasification, se voir réduire de deux ou trois échelons. "Et ce n'est pas une exception. » A l'usine de matériaux de construction de Tchelyabinsk, tous les hommes du département garnitures acier ont été placés dans la cinquième catégorie de classification, et toutes les femmes dans la troisième 2 •
En l'absence de syndicats qui les défendent, ou même les informent de leurs droits, et vu les attitudes et pratiques autoritaires qui sévissent parmi les directeurs, les travailleurs ont recours aux journaux (dont la loi exige qu'ils mènent une enquête sur toutes les plaintes qu'ils reçoivent), aux instances supérieures (la commission paritaire du comité d'Etat sur le travail et du conseil central des syndicats, responsable du suivi de la réforme, est inondée sous les plaintes) et/ou à la grève (de plus en plus fréquente).
Les rapports publiés sur les conflits de ce type concluent généralement sur un succès, dû à un réexamen soigneux et différencié des niveaux de qualification. Nous ne connaissons pas la fréquence réelle de ce type de solutions. Mais nous savons que de nombreux travailleurs restent insatisfaits. Car, même après réexamen soigneux et différencié des niveaux de qualification, un pourcentage significatif des travailleurs se retrouvent avec une réduction de leur qualification. La réforme s'efforce de mettre fin à la pratique, commune sous l'ancien système, d'attribuer à des travailleurs des niveaux de qualification plus élevés que leurs qualifications réelles. C'était là un moyen d'attirer et de maintenir sur place une force de travail dont la pénurie est connue. Désormais, on demande à ces travailleurs d'accepter des réductions de salaires parce que ces • injustices passées » ne peuvent plus être tolérées dans le nouveau système réformé. Mais, aux yeux des ouvriers, la véritable injustice est cette tentative de leur faire payer des pratiques anciennes au regard desquelles ils n'ont aucune responsabilité : personne ne leur a jamais demandé leur avis sur quoi que ce soit. Au contraire, ces pratiques existaient pour que le régime n'ait pas à demander aux travailleurs leur avis sur quoi que ce soit. Plus généralement, ces • injustices passées .. sont une conséquence du système de planification et de gestion, qui a d'abord été établi en conformité avec les intérêts de la bureaucratie. Et qui, par la suite, n'a pas été réformé, toujours en conformité avec ces intérêts bureaucratiques, même quand il est devenu évident qu'il était devenu un obstacle fondamental au progrès économique. (D'ailleurs, reste à voir s'il sera vraiment réformé, même maintenant.) Du point de vue des travailleurs, c'est la bureaucratie qui devrait payer le prix des • injustices passées"· Mais rien n'indique jusqu'à présent que les privilèges bureaucratiques seront réduits ou éliminés. Certes, une réduction significative du personnel dans les divers appareils est prévue, mais il est peu probable que les cercles les plus élevés, et même les niveaux moyens de la bureaucratie, auront à en souffrir.
La grève à l'usine de machines agricoles Ryazsel'mach de Ryzan, qui s'est produite au début de l'année 1988, est caractéristique de ce type de conflit. Le rapport qu'en a fait Sotsialischeskaya industriya est également caractéristique de l'attitude officielle (et de celle de la plupart des économistes) à l'égard des • injustices passées"· Cette grève a concerné une brigade d'environ cinquante soudeurs électriques contre les actions du nouveau chef d'atelier. D'après ce rapport, on y avait auparavent pratiqué le laisser-aller. Les anciens chefs d'atelier s'efforçaient d'abord de remplir les objectifs de production bruts du plan, principal indicateur de la réussite sous l'ancien système. Ils ne se préoccupaient guère d'économiser le travail ou le matériel.
Quant aux ouvriers, leur attitude était " accapareuse • et • égoïste •, et ils se comportaient selon le mot d'ordre : • après nous le déluge du moment qu'on touche nos salaires .. . (On ne nous dit pas s'ils auraient dû se soucier d'autre chose, alors que les chefs d'atelier, et les directeurs au-dessus, eux-mêmes ne voyaient pas plus loin que leurs salaires et
les intérêts de leur canière personnelle ; et quand les ouvriers n'avaient pas leur mot à dire sur la façon dont l'entreprise était gérée et de fait aucun intérêt matériel à la contribution véritable de l'entreprise à l'économie, d'ailleurs ils n'avaient pas plus leur mot à dire sur la distribution.) La discipline était molle, poursuit le rapport, et les salaires ne correspondaient pas au travail effectué (selon quels critères?) ; les normes étaient faciles.
L'origine de cette situation remontait à plusieurs années, quand l'atelier avait été créé et qu'il était difficile de trouver de la main-d'œuvre. Ces normes faciles étaient aussi un moyen de compenser les pertes inévitables que subissaient les ouvriers en raison des difficultés d'installation et de maîtrise des nouvelles techniques. Ces conditions n'existaient plus. Cependant, en raison de la persistance du rythme chaotique de la production de l'atelier (on ne nous dit pas qui blâmer pour cet état de chose ; mais,
Tiré de la revue Eko. comme nous le verrons, ce n'est certainement pas les ouvriers), des sommes importantes devaient être payées en heures supplémentaires et autres • primes à l'intéressement •. « Ce sont surtout des jeunes ouvriers, note tristement un "vétéran du travail", mais voyez comme l'argent facile les a d~à corrompus. Même ceux qui lambinent touchent plus ici que les soudeurs expérimentés ailleurs. • Telles étaient les tristes conséquences de ce type • d'accord • entre ouvriers et direction. Cela, déclare le rapport, est devenu inacceptable sous le nouveau régime de comptabilisation des coûts.
Le nouveau chef d'atelier s'est immédiatement attelé à • introduire l'ordre avec une main ferme •. Parce qu'ils n'avaient pas satisfait une série d'indicateurs du plan en juin et juillet, les soudeurs ont été privés de leurs primes par deux fois, bien qu'ils aient largement dépassé les normes de production. «Etant accoutumés à "l'indulgence", les soudeurs ont réagi à la sanction avec une "sensibilité excessive" et averti le chef d'atelier que, s'il ne cessait pas d'être aussi strict, il pouvait s'attendre à une réaction vigoureuse. Le syndicat n'a joué aucun rôle dans toute cette affaire, les travailleurs ont agi avec leurs propres dirigeants informels. Le chef d'atelier espérait qu'au moins les huit communistes parmi les ouvriers le soutiendraient. Mais - las ! -, "pour eux aussi la charité commence apparemment par soi-même". A mesure que le chef d'atelier augmentait la pression, les ouvriers ont engagé une grève des cadences, arrêtant même les machines par deux fois pour tenir des réunions. C'est alors que le chef d'atelier a donné des ordres "draconiens" (on ne nous dit pas leur contenu spécifique), assorti de nombreuses punitions sévères, auxquelles les ouvriers ont répondu en arrêtant le travail. •
D'après le rapport, la réaction dans le reste de l'usine a été mitigée. " Certains condamnaient la brigade fermement. D'autres, au contraire, la soutenaient. Un autre groupe encore refusait de croire qu'une telle chose avait pu se produire. Un quatrième groupe (le personnel de gestion ? ) se gaussait ouvertement : maintenant ils vont voir ce qu 'il leur en coûte de jouer à la démocratie. • Le collectif de travail et le conseil syndical ont condamné la grève et menacé de disperser la brigade si la grève se renouvelait. Les deux dirigeants ouvriers les plus actifs ont été exclus du syndicat pour un an. Ce qui leur a causé, entre autres choses, la perte d'importants avantages sociaux. La direction reçut l'ordre de mettre enfin les normes en conformité avec les dépenses de travail réelles exigées par la technologie. L'article conclut sur une note philosophique: les vrais perdants ont été la perestroïka et la démocratie. • Même aujourd'hui la brigade estime qu'elle a été punie pour avoir tenté de résister à des diktats autoritaires. Et le chef d'atelier est certain que c 'est comme cela qu'il faut introduire l'ordre aujourd 'hui.
La confiance et l'esprit de collaboration ont été les principales victimes 3 • »
UN NOUVEAU CLIMAT
En général, dans la mesure où les ouvriers estiment qu'ils sont victimes d'une abrogation unilatérale d'accords anciens avec la direction, ils sont conduits à leur tour à abandonner l'attitude conciliatrice qu'ils avaient auparavent à l'égard des faiblesses et des infractions à la loi de la part de la direction. En même temps, la libéralisation du régime politique et la position officielle sur la démocratisation (même si elle ne se concrétise pas forcément) sont en train de créer graduellement un nouveau sentiment de ce qu'il est possible de réussir dans des conflits avec la direction. Ainsi, des conditions et des pratiques que les ouvriers acceptaient auparavent avec réticence deviennent maintenant l'objet de conflits ouverts. En mars 1988, plusieurs dizaines de conducteurs d'autobus d'une entreprise de transports de Saratov se sont mis en grève lorsqu'ils se sont rendus compte que leurs salaires de février étaient inférieurs à ce qu'ils recevaient normalement. Cela faisait suite à l'introduction de la réforme des salaires et de la comptabilisation des coùts. Lorsqu'ils se sont plaints, on leur a répondu que c'était à eux de gagner la différence. Ici, les travailleurs, déclare le rapport, s'étaient habitués au • nivellement • et au relâchement de la discipline de la part de la direction. Il est tout à fait notable que les travailleurs n'avaient pas été consultés à propos de ces changements. • A quoi pouvait-on s'attendre, a dit un conducteur, s'ils nous parlent principalement d'en haut? Personne ne se soucie de notre opinion et la direction fait ce qu'elle veut. Entre-temps, l'appareil administratif s'est incroyablement gonflé. •
En réalité, le rapport note que la question salariale n'a été que l'étincelle qui a déclenché la grève. L'action unilatérale de la direction sur les salaires a favorisé l'explosion d'années d'insatisfaction réprimée à propos de la construction trop retardée d'un nouveau bâtiment, du manque d'espace, de la mauvaise ventilation et du mauvais éclairage dans le vieux bâtiment, de l'absence de modernisation de l'atelier de réparation, de la pénurie de pièces de rechange et de la mauvaise qualité des réparations. Une réunion du parti a blâmé la direction, le syndicat et l'organisation du parti pour avoir auparavent accepté l'indiscipline et le travail mal fait, et pour n'avoir pas préparé les travailleurs au passage à la comptabilisation des coùts. Il fut décidé d'organiser des élections à la direction à tous les niveaux, de préparer plus soigneusement le passage aux nouvelles normes, et de compenser le temps perdu en dehors des heures régulières, l'argent ainsi gagné devant être versé à la fondation des enfants (une œuvre de charité nationale) 4 •
Les heures supplémentaires, et plus généralement le rythme chaotique de la production, avec ses longues périodes de temps morts suivis de coups de bourre, ont toujours constitué une source de mécontentement important pour les travailleurs du temps du
• système de commandement • (sous Brejnev), qui s'avérait incapable d'assurer les livraisons régulières de matières premières et d'équipements aux entreprises. En Union soviétique, les heures supplémentaires ne sont pas toujours payées à des taux plus élevés, contrairement à la loi (les entreprises dépasseraient alors de loin leur enveloppe salariale), et même Iorqu'elles le sont, ça ne compense pas toujours le salaire perdu durant les temps morts. Outre les salaires, l'irrégularité des heures de travail a des effets dévastateurs sur la vie des travailleurs. Néanmoins, les heures supplémentaires étaient plus ou moins acceptées par les travailleurs sous l'ancien système des relations du travail, et ce n'est que maintenant qu'elles deviennent une source de conflits ouverts.
LA GREVE
DE YAROSALVL
En décembre 1987, une grève de sept jours a eu lieu à l'usine de moteurs diesels de Yarosalvl. L'administration avait organisé un horaire de travail pour 1988 qui exigeait une journée de travail de sept heures cinquante minutes et quinze • samedis noirs • . Cet horaire était semblable à ceux des autres années, que les ouvriers, tout en grommelant, avaient accepté comme inévitable. Cette année, en revanche, a été différente dans la mesure où les travailleurs ont tenu soixante réunions locales qui ont produit soixante résolutions appelant toutes à une journée de huit heures et seulement huit samedis. (La différence de dix minutes de la journée de travail était égale, sur un an, aux sept samedis supplémentaires prévus dans l'horaire de l'administration.) Néanmoins, le conseil du collectif de travail - présidé par le directeur en personne - a ratifié l'horaire de la direction avec seulement une voix contre. Le comité du syndicat a fait de même. Sans commentaires! C'est alors que la grève a éclaté. Le lendemain, le directeur a rencontré les travailleurs assemblés dans la cour. Il a expliqué pourquoi les problèmes d'approvisionnement rendaient les quinze • samedis noirs • nécessaires. Mais des cris se sont élevés de la foule : • Ça, c'est votre affaire ! • Le directeur a expliqué que la cafétéria ne pourrait pas servir tout le monde. La foule: • Ça c'est votre affaire ! » Il a expliqué que les transports publics ne pourraient pas s'adapter à l'horaire des travailleurs et que l'entreprise devrait payer cent mille roubles de frais supplémentaires de transports. • Ça c'est votre affaire ! • Les orateurs ouvriers ont dit au directeur qu'il avait eu une année pour préparer les conditions d'un horaire de travail normal mais qu'il n'avait rien fait. Quant à la question des transports, l'usine avait ses propres autobus qui ne servaient à rien le soir. Même l'intervention du vice-ministre n'a pas fait changer d'avis les travailleurs. • Et quand sommes-nous censés nous reposer? •, a demandé l'un d'eux. • Et nos familles ? » « Vous dites que vous défendez nos intérêts ?, interpella un autre ouvrier, Vous pensez plus aux moteurs ... Et nous sommes là à travailler jour et nuit à la {in du mois. C'est illégal ! • • Mais vous êtes payés davantage pour cela •, répondit le directeur. • Quoi ?, répond un autre encore, nous n'avons rien à faire au début du mois
et ensuite, pour compenser nos pertes de salaires, on reçoit des primes. »
La réunion vote à l'unanimité pour l'horaire 8/8 des travailleurs. «Une scission nette s'est produite», note le secrétaire du parti du district. « Les travailleurs contre le directeur général, et il n'y a aucun tampon entre les deux. Le syndicat a continué à s'aligner sur la direction et a fait pression sur le dirigeant ouvrier informel, Makarov, pour qu'il accepte de faire des concessions. En vain. Makarov a expliqué : il ne s'agit pas seulement du repos. Quand nous disons une journée de huit heures, nous voulons dire une vraie journée de travail, sans temps morts. Aujourd'hui, le temps mort représente 9% de [ajournée. La journée de huit heures est un moyen d'intéresser la direction à intensifier le travail. Telles que les choses sont maintenant, elle ne s'en soucie guère, puisqu'elle peut rattraper le temps perdu les jours où nous ne sommes pas censés travailler».
- Nous avons souffert trois cents ans ... - Et aujourd'hui ? Le conseil du collectif de travail décida de convoquer une réunion des délégués ouvriers. La salle était comble. La direction expliqua que le plan ne pourrait pas être rempli avec l'horaire 8/8. Un ouvrier répondit qu'en travaillant moins le samedi on aurait plus de temps pour la maintenance de l'équipement qui est vieux et qu'on ne répare généralement qu'après qu'il soit tombé en panne et qu'il ait bloqué la production. Mais il y a aussi l'aspect social: « Nombreux sont ceux qui lient la revendication de la journée de huit heures à leur foi dans la perestroïka. »C'était une question de nouvelles méthodes de travail, de discipline, de renouvellement de la technologie.
La réunion a duré cinq heures. Le vote final a été de 359 voix, contre 296, en faveur de l'horaire de la direction. Il y a eu peu d'applaudissements, la plupart venant des premiers rangs (où siégeait la direction). Le journaliste s'aventure à suggérer qu'il est possible que la direction et le comité syndical aient exercé des pressions avant la réunion. Mais il est plus probable que c'est le patriotisme d'usine qui a emporté la décision. Après le vote, Makarov s'est levé pour proposer que l'assemblée amende la résolution dans le sens d'exiger une journée de huit heures en 1989. Un autre a réclamé la fin complète des samedis illégaux. Ces deux votes ont été unanimes 5 •
Dans un sondage d'Izvestia, réalisé après la publication de cet article, 69 % des travailleurs interrogés ont approuvé le refus des • samedis noirs • des travailleurs de Yaroslavl, bien que la moitié d'entre eux aient été prêts à faire un compromis afin de réaliser le plan. Tous estimaient que la cause de la grève était l'insatisfaction par rapport à l'organisation du travail : le caractère irrégulier du procès de production, la qualité médiocre du matériel et des articles produits 6 •
Cette grève démontre avec éclat que les travailleurs considèrent que c'est la direction (à tous les niveaux) qui est responsable du mauvais état de l'économie. C'est là une interprétation de la situation très différente de celle qui est généralement proposée par les sociologues, les directeurs et la presse, qui ont tendance à blâmer largement, sinon entièrement, l'indolence, l'indiscipline et la corruption des travailleurs. Mais lorsqu'on parle aux ouvriers on voit qu'ils se demandent sincèrement comment, vu les conditions (sur lesquelles ils n'ont encore aucun contrôle réel), ils pourraient travailler mieux. Ils disent volontiers qu'ils pourraient et même voudraient travailler plus intensément et plus consciencieusement si c'était possible et si cela signifiait un salaire décent. Ils disent que les directeurs blâment les ouvriers pour se couvrir. Par exemple, un contre-maître à l'usine de moteurs diesels explique : • Un rythme de production régulier détermine tout le reste. Mais il n'existe pas. On travaille le samedi et le dimanche. Et puis il n 'y a pas de travail le lundi. Dans ces conditions, cela n'a pas de sens de sanctionner des ouvriers pour des retards ou des absences, puisque les temps morts peuvent durer des jours entiers. »
La grève à l'usine de moteurs diesels de Yaroslavl illustre la manière dont, jusqu'à présent, la pérestroïka, si elle a créé une certaine solidarité entre les travailleurs et la direction, a en même temps approfondi le fossé qui les sépare à un degré jamais atteint. Selon les mots du directeur de l'entreprise: "L'essence de la perestroïka, selon laquelle il ne faut pas qu'il y ait "nous" et "eux", comme c'est le cas maintenant, mais que le collectif soit uni», n'a pas fait grande impression. Les organes d'autogestion prévus par la loi sur l'entreprise d'Etat n'étaient pas en place dans ce cas, comme d'ailleurs dans la plupart des entreprises. A l'usine des moteurs diesels, le conseil du collectif de travail, présidé par le directeur lui-même (et le comité syndical aussi) ne représentait pas les travailleurs et était clairement un instrument de la direction qui pensait qu'elle pourrait continuer à gérer selon le vieux style autoritaire. Les travailleurs avaient une autre idée en tête, mais ils ont exercé leur pouvoir en défense de leurs intérêts contre la direction, refusant toute responsabilité dans la gestion de l'usine.
« L'AUTOGESTION »
Ce refus d'assumer la responsabilité est dû en partie à la perception (généralement juste de la part des ouvriers) que la direction n'est pas prête à leur accorder le droit de dire leur mot. « L'autogestion •, dans ces conditions, est perçue comme un piège. Le dirigeant de la brigade des mécaniciens et président du conseil du collectif de travail de l'usine automobile de Kamaz a écrit à Trud en juin 1988 que, bien que tout le personnel de direction de l'usine soit élu, "jusqu'à présent cette démocratisation a été plus superficielle que profonde. Dans ses rapports avec le conseil du collectif de travail, la direction continue comme avant à adhérer à la discipline militaire : un ordre venant du grade supérieur n'est pas sujet à discussion. Par exemple, l'administration ordonne aux travailleurs d'être présents leur jour de congé, et ni le conseil du collectif de travail ni le syndicat n'essayent même de protester, bien qu'on ait dépassé les limites légales des heures supplémentaires 7 ».
A l'usine de réparation de moteurs de Perrn, le président du conseil du collectif de travail n'était autre, ici encore, que le directeur de l'usine ; et le conseil ne s'était réuni qu'une fois en neuf mois d'existence. Interrogé sur les raisons pour lesquelles les travailleurs avaient fait grève à propos des retards dans le paiement de leurs salaires, malgré le fait que le régime de comptabilisation des coûts lie leurs intérêts à ceux de l'entreprise, et bien qu'ils aient leurs propres organes d'autogestion, un tourneur a répondu carrément que " les travailleurs ne croient pas à ce conseil 8 ». Quant aux élections du personnel de direction, elles sont trop souvent " organisées par la direction» pour assurer le passage de ses candidats9.
La réticence de la direction à abandonner ou à partager le pouvoir n'est pas surprenante, étant donné les contraintes extérieures et les pressions qu'elle subit de la part du système de planification et de gestion centralisé encore largement non réforrné. Outre les autres considérations, accorder aux travailleurs une voix réelle au chapitre lui rendrait la vie plus compliquée, la priverait de la flexibilité (mot familier aux oreilles occidentales) nécessaire à remplir les objectifs du plan dans des conditions d'approvisionnement irrégulier.
MARRE D'ETRE
DES PIONS ...
Mais la résistance de la direction n'est pas la seule raison qui explique que l'autogestion a du mal à décoller. En effet, même lorsque les conseils du collectif de travail participent vraiment aux décisions de la direction, les travailleurs restent souvent indifférents ou méfiants. Dans une interview accordée à Trud, le président du conseil du collectif de travail d'une usine de construction de machines de Léningrad, lui-même tourneur, a peint une image de participation authentique du conseil aux décisions de la direction, y compris aux négociations avec le ministère à propos des divers objectifs du plan. Mais il s'est plaint que chez les ouvriers il y avait une indifférence et une absence de foi dans la démocratie. Ils adressent leurs plaintes au parti, aux soviets, et à la presse, plutôt qu'au conseil de collectif de travail, organe des travailleurs. C'est parce qu' "ils ne savent pas ce que l'on pourrait réussir. Ils ne croient pas que le conseil du collectif de travail soit une vraie force 10 ».La méfiance des travailleurs à l'encontre de « l'autogestion •, même dans les cas rares oû la direction accueille favorablement leur participation, découle de la même source générale que l'opposition de la plupart des directeurs à une véritable participation ouvrière à la direction : le pouvoir maintenu des ministères et autres forces bureaucratiques extérieures qui déterminent largement le destin des entreprises. Dans ces conditions, même si la direction de l'entreprise est prête à partager le pouvoir, cela apparaît encore aux ouvriers comme un piège pour leur faire accepter la responsabilité d'une situation qu'ils ne peuvent pas contrôler. Cela se dégage clairement d'un article d'un jeune mécanicien assembleur, brigadier à l'usine des moteurs de Kazan, dans Komsomolskaya Pravda. Voilà un ouvrier qui est de toute évidence un enthousiaste de l'autogestion. Mais il se trouve constamment frustré par le système non réforrné : • La perestroïka est pour tous sans exception ! Mais cela ne nous empêche pas de regarder la vérité en face. Tant que les ministères, comme c'est stipulé dans la loi sur l'entreprise d'Etat, portent l'entière responsabilité de la branche, même le conseil du collectif de travaille plus militant se retrouvera inévitablement face à un mur. On ne peut pas porter la responsabilité sans en même temps retirer des droits aux entreprises. Ainsi notre conseil du collectif de travail lui non plus ne fait pas la pluie et le beau temps dans l'entreprise. Ce n'est pas qu'il ne veut pas, c'est qu'il ne peut pas ... Comment peut-on me demander de me sentir maître chez moi quand pratiquement rien ne dépend de
moi 11 . " L'article est, avec raison, intitulé "Nous en avons marre d'être des pions"·
A l'usine de construction mécanique de Uralmash, le conseil du collectif de travail a réussi, conjointement avec la direction, après des efforts héroïques, à résister à une tentative du ministère d'imposer des nouveaux objectifs de plan incroyablement élevés (sous la forrne nouvelle d'un " contrat d'état ., ). A Uralmash, avec son directeur progressiste, le conseil du collectif de travail semble participer véritablement à la direction. Mais, remarque son président, un brigadier, récemment, le conseil a reçu des lettres émanant des conseils des entreprises qui sont clientes et fournisseuses de la sienne, demandant des faveurs particulières, comme des livraisons ou des pièces particulières non spécifiées dans les contrats. En d'autres terrnes, ces conseils sont en train de devenir une variante " démocratique ., des anciens démarcheurs envoyés par la direction. Au lieu de venir avec des plaintes et des propositions sur la qualité, ils
La Chute d'une statue, gravure sur bois de Petter Zennstr6m, 1980. agissent comme des émissaires de la direction dans un système de direction non réforrné 12 •
Une table ronde sur les conseils de collectifs de travail dans le secteur des charbonnages a clairement montré que le problème principal de ces conseils résidait dans le fait que la loi elle-même était vague quant aux pouvoirs relatifs des conseils par rapport au ministère, et qu'en pratique c'est le ministère qui décide. «Le conseil du collectif de travail n'a pas voix au chapitre dans la planification de l'entreprise. Tout vient d'en haut 13 • "En réalité, une forrne complètement nouvelle de conflit est apparue récemment : le conseil du collectif de travail a porté plainte contre le ministère à propos des pertes causées à l'entreprise par les actions apparemment illégales du ministère 14 • Outre l'imposition de nouveaux " contrats d'Etat ., en cours de route, les plaintes ont trait aux refus des ministères d'imposer des amendes pour non-respect du contrat à leurs propres entreprises, lorsque ces pertes sont infligées à d'autres entreprises du même ministère ( « tout est dans la famille»), et au rattachement d'entreprises endettées ou en faillite à des entreprises plus " rentables • 15 • Ces pratiques nivelleuses des ministères sont officiellement condamnées, mais n'en continuent pas moins, malgré l'annonce récente de quelques faillites 16 •
Une réaction à cette situation, celle qui est rapportée le plus souvent par la presse (à qui Gorbatchev a dit récemment de soutenir la réforrne), est que les conseils de collectifs de travail réclament une véritable autonomie des entreprises: ce n'est qu'ainsi que l'autogestion peut devenir réelle. Mais il s'agit d'une réaction qui émane principalement des entreprises qui seraient bien placées dans une réforrne de marché, de par les marchandises qu'elles produisent, de par leur emplacement géographique, de par leur niveau technique, de par leur équipement etc. Ainsi, le secrétaire du bureau du parti d'une usine de constructions mécaniques de Tallin décrit comment le conseil du collectif de travail a réussi à bloquer les efforts du ministère pour faire passer leur usine à un trust nouvellement créé : « Nous étions unis et nous avions la rationalité de notre côté. On nous a accusé de ne nous soucier que de nos propres profits. Mais nous nous sommes battus pour le régime de la comptabilisation des coûts, pour que notre entreprise qui produit des biens très demandés prospère, et donc pour les intérêts de la société 17 • »
Cette attitude est clairement celle d'une partie des ouvriers qualifiés, particulièrement les plus jeunes, ceux qui ont fait le plus d'études, débordant d'énergie et d'initiative, et impatients de briser le carcan bureaucratique qui les empêche d'appliquer leur talent à la production. Ainsi le jeune chef de brigade de l'usine de moteurs de Kazan, cité plus haut, va même jusqu'à suggérer que l'on loue les machines aux travailleurs. Mais, malgré le soutien officiel et des
médias à ces positions, elles ne semblent pas avoir l'appui de la majorité des travailleurs qui ont des doutes sérieux sur la capacité du marché à être l'agent de la rationalité et de la justice sociale. Ce brigadier de Kazan, après avoir réclamé l'autonomie de l'entreprise et la location des machines, poursuit : "Mais il y des gens aujourd'hui qui poussent énergiquement l'opinion publique à condamner les ouvriers "accapareurs" [khapugi] qui n'ont pas honte de parler de salaires élevés. Ils crient : "Intérêts mercenaires, petites passions philistines ! Allons ! Qui est-ce alors qui fait bouger notre économie, qui est le principal support de la production, si ce n'est "l'accapareur", qui dépasse toutes les normes, qui fait montre d'un: esprit vif et d'initiative et qui prend soin de ses moyens de productions, son tour et ses instruments ? Evidemment, la situation de transition qui existe aujourd'hui n'arrange pas le béni-oui-oui paresseux qui a toujours un œil sur la direction pour pouvoir dire: "à votre service!" Mais il faut choisir l'un ou l'autre 17 . "
Dans les conditions où la démocratisation de l'Etat n'est pas une option immédiate (et c'est malheureusment encore la situation en Union soviétique), cette façon de voir les alternatives -ou bien le marché et l'efficacité économique, ou bien la gestion bureaucratique et le gaspillage-, semble naturelle à ceux qui sont impatients de trouver un débouché créatif à leur esprit d'initiative. Mais, en fin de compte, il s'agit d'une impasse : l'autogestion et le marché sont en contradiction fondamentale. Car, quand les travailleurs ont le pouvoir au niveau de l'entreprise, ils l'utilisent pour garantir leurs emplois et leurs salaires. Cela signifie qu'il ne peut y avoir de véritables marchés du travail ou du capital. La direction yougoslave, par exemple, a décidé que l'économie va mal parce qu'elle n'a pas appliqué la réforme marchande de façon assez conséquente. C'est pourquoi elle s'apprête à détruire l'autogestion pour libérer le marché 19 •
En réalité, la plupart des travailleurs soviétiques veulent la fin de la gestion bureaucratique, mais ils veulent en même temps garder la capacité de choisir et d'appliquer des critères de rationalité et de justice sociale autres que ceux que le marché impose. En effet, ces critères de marché sont fondamentalement étrangers aux travailleurs soviétiques et aux valeurs du socialisme auxquels ils restent profondément attachés, même après des dizaines d'années de despotisme bureaucratique au nom du socialisme 20 • C'est précisément pour cela que la plupart des travailleurs soviétiques se méfient de la réforme en cours. Plaidant en faveur de la démocratisation des syndicats et de leur participation réelle à l'élaboration de la politique de l'Etat, V. Vishnyakov, juriste à l'Institut syndical, note que : 11 Les régimes de comptabilisation des coûts et d'autofinancement des entreprises, la nouvele législation du travail, ont rendu plus aigu le problème de la protection sociale de l'individu: l'humanisme des principes socialistes sera-t-il sacrifié en pratique sur l'autel du profit économique 21 ? "
Cette crainte est fondée parce qu'elle est fondée sur la logique du marché. Dans le contexte politique actuel, les préoccupations de Vishnyakov sont souvent condamnées comme attachement réactionnaire au " nivellement " et " à la dépendance sociale"·
On ne peut répondre efficacement à ces préoccupations et à celles des travailleurs soviétiques que si l'Etat central garde le pouvoir décisif de planifier et de réguler le développement économique. Cela ne signifie pas le rejet à priori des mécanismes marchands : cela signifie la subordination de ces mécanismes à des décisions politiques sur le type de société auquel on aspire. Malgré l'expérience soviétique, cela ne devrait pas être une formule pour la poursuite du gaspillage et de la stagnation économiques. Si l'Etat cesse d'être contrôlé par la bureaucratie, c'est-à-dire si le peuple soviétique réussit à prendre le pouvoir et à établir une démocratie authentique. Ce n'est que dans un contexte authentiquement démocratique, lorsque la politique économique de l'Etat sera décidée par tout le peuple, que les contraintes placées sur l'autonomie des entreprises cesseront d'apparaître comme extérieures et donc devant susciter la résistance, et qu'une planification authentique sera possible. Ce n'est donc que dans le contexte de la démocratie authentique que l'autogestion pourra être réelle. Et finalement ce n'est que dans un contexte authentiquement démocratique, quand le peuple possèdera l'économie dans les faits et pas seulement dans les mots, que le travail cessera d'être aliéné et que la contradiction entre garanties sociales et efficacité économique pourra être dépassée. 1 . Trud, 8 juillet 1 988. 2. Konstantinov, Perestroika zarplaty, p. 15. 3. V. Lifanov, • Zhesttskii pressing •, Sotsialisticheskaya trud, 4 octobre 1988. 4. A. Vorotnikov, • Konflikt nazrel •, Pravda, 13 avril 1988. 5. • Sem'dnei •, lzvestia, 25 décembre 1987. 6. • Sem'dnei •, lzvestia, 6 janvier 1988. 7. Trud, 15 juin 1988. 8. V. Konstantinov, • Prokom v prostoe •, Trud, 4 septembre 1988. 9 . Voir, par exemple, la lettre de lzhstal, ibidem, 8 juillet 1988. 1 O. Ibidem, 7 juillet 1988. 11. C. Bulatov, • Nadoelo byt'peshkamy •, Komsomol'skatya pravda, 5 octobre 1988. 12. Sovetskaya Rossiva, 26 juin 1988. 13. Trud, 1 7 juin 1988. 14. V. Kazchenko, • Rodoslovnaya zhaloby •, Trud, 3 septembre 1 988. 15. Ibidem, 16 juin 1988. 16. Voir, par exemple, • Bankroty •, ibidem, 16 septembre 1988. 1 7. Ibidem, 16 juillet 1988. 18. C. Bulatov, • Nadoelo byt' pehkoim •. 19. Voir, C. Samary, • De la Yougoslavie à l'URSS •, l'Homme et la société, hiver 1988-1989. 20. Voir E. Mandel, • Perestroïka et classe ouvrière •, l'Homme et la société, hiver 1988-1989. 21. V. Vishnyakov, • Prosif iii trebovat? •, Trud, 6 octobre 1988.