La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

70 ans de mythe socialiste

· Critique communiste, n° 79-80, novembre-décembre 1988 · p. 16 · 1 111 mots

• Pour porter un jugement de valeur sur le passé de l'URSS, nous devons concevoir ce passé comme un objet historique cohérent, et non lui appliquer la méthode puérile où l'on examine "d'une part'' les répressions de masse et les crimes, et • d'autre part » l'enthousiasme et les records. Répressions et enthousiasme avaient en fait une racine commune et constituaient une réalité historique indivisible. ( .. .)

• Le problème principal consiste en deux interrogations :

a) Staline et ses successeurs ont-ils, malgré tout, réussi à édifier, même incomplètement, une société socialiste?

b) Existait-il une alternative historique au "socialisme stalinien".

• Si on répond à cette question par la négative, il faut admettre qu'en proposant la NEP "pour de bon et pour longtemps", Lénine commettait une erreur tragique puisqu'une dictature sanglante était le seul aboutissement possible d'Octobre. ( .. .)

• En dépit d'immenses sacrifices, il me semble que nous n'avons pas réussi à édifier un socialisme tel que le concevaient Lénine et la vieille garde léniniste des années vingt. D'où la nécessité d'une reconstruction révolutionnaire, c'est-à-dire structurelle et en profondeur.

• Quant à la voie contre-révolutionnaire suivie par Staline et son énorme appareil, elle n'était ni justifiée ni historiquement indispensable. La perestroïka peut donc s'appuyer sur d'autres possibilités- alors refusées et inexploitées-, mais que le pays recèle toujours dans les domaines économique, politique, juridique et socio-psychologique.

• Toutes choses qui permettent de revMfier les principes léninistes et de les mettre en pratique dans une conjoncture nouvelle. Conjoncture à la fois plus favorable qu'elle ne l'était à la fin des années vingt et au début des années trente, et également beaucoup plus difficile. En effet, le danger que nous courons n'est plus simplement celui de voir se former un "socialisme" de caserne, inhumain comme ce fut alors le cas. Ce que nous devons surmonter aujourd'hui, ce sont les conséquences du long règne de ce système, alors même que ses bases existent toujours et ne sont pas prêtes à céder volontairement la place à un socialisme authentique - c'est-à-dire démocratique. ( .. .)

• Je n'estime pas, pour ma part, que notre société soit socialiste, pas même "socialiste déformée". Car ces "déformations" imprègnent tous les domaines de la société et affectent le système politique, les rapports de production et tous les fondements vitaux.

• Une telle conclusion ne condamne pas à l'impuissance politique. Aussi amère et terrible soit-elle, ce n'est qu'à partir d'elle que nous pourrons nous libérer des demi-vérités de la propagande. Elle est la condition pour que nous trouvions en nous ( .. .) les forces nécessaires pour entreprendre l'approche théorique et la démarche tactique qui nous remettront sur la voie socialiste.

• Ce n'est qu'à cette condition que nous hausserons notre intelligence et notre volonté à un niveau de sérieux et de réalisme à la mesure d'une perestroïka vraiment révolutionnaire.

• Si, à l'inverse, nous nous réfugions, par intérêt ou par naïveté, dans des demi-vérités rassurantes, nous aboutirons à des demi-mesures puis à l'effondrement définitif de nos tentatives de nous arracher de l'effroyable impasse historique où nous nous trouvons. ( .. .)

• "Nous sommes obligés d'admettre, disait Lénine en 1923, que notre conception du socialisme doit être radicalement modifiée." Dans son article, P. Kouznetov * préfère parler de "correction par la pratique" et de "réinterprétation" des conceptions anciennes, c'est-à-dire celle du communisme de guerre. Or Lénine, malade, a tout juste pu commencer à réfléchir sur l'aspect politique de cette "modification radicale". Quant à la situation où nous ont mis Staline et Brejnev, Vladimir Illich n'aurait même pas pu l'imaginer dans un mauvais rêve. J'affirme donc, contre Kouznetov, que la théorie du socialisme valable pour aujourd'hui doit être reconstruite entièrement. Certes, avec l'aide de Lénine, mais non pas uniquement extraite de ses œuvres. ( .. .)

• Avec tout le respect que je leur dois, je m'adresse à nos éminents dirigeants politiques et à nos idéologues afin qu'ils m'expliquent certaines déclarations récentes. Ces temps derniers, les forces hostiles à la perestroïka ont-elles, oui ou non, porté à un niveau supérieur leur résistance et leur défi, ainsi que le constatait l'éditorial de la Pravda du 5 avril? Ou bien nos soupçons à ce sujet ne sont-ils qu'un ragot inspiré de l'étranger par nos adversaires?

• Question annexe : y a-t-il chez nous des divergences de principe ? Ceux qui répondent négativement et affirment dans la foulée ne pas voir que la perestroïka est soumise à des menaces croissantes prouvent éloquemment l'existence de ces divergences et de ces menaces. En effet, leurs propositions s'inscrivent radicalement en faux contre cet article de la Pravda. Les menaces dont je parle ne sont pas celles que fait courir à la perestroïka Nina Andreeva et sa lettre, mais viennent de tous ceux qui se tenaient derrière sa modeste personne de professeur de chimie. Ils ont transformé sa lettre en instructions auxquelles se sont empressés d'obéir une bonne trentaine de comités régionaux du PCUS. ( .. .)

• Après soixante-dix ans de ce que certains appellent une marche vers le socialisme sous l'égide des principes léninistes, je constate qu'on en est revenu, en 1988, au système des cartes de rationnement et que le saucisson constitue toujours un ingrédient obligé des rêves du citoyen de la Russie profonde. Certes, comme l'écrit Kouznetov, "nous faisons notre apprentissage de la démocratie", mais trente-cinq ans après la mort de Staline, notre apprentissage me fait penser à des cancres de quinze ans qui en seraient encore au cours élémentaire. Et s'il fallait leur donner une note, ce serait tout juste la moyenne.

• Après de tels constats, j'aurais plutôt honte de discourir [comme le fait Kouznetov] sur cette marche triomphale que ses "inconséquences obligées" et ses "déformations" n'auraient pas déviée de son but !

• Ou bien nous transformons radicalement le pays et y édifions, en rupture complète avec le passé, une société florissante, ou bien nous continuons à disserter doctement sur les "inconséquences" d'un socialisme sans liberté et sans beurre sur le pain. Mais l'histoire nous laissera-t-elle encore beaucoup de temps pour nous livrer à cette captivante casuistique? Il faut se rendre à l'évidence: l'héritage est "globalement négatif". Il faut oser le dire et revivifier les principes léninistes, trahis depuis très longtemps alors qu'ils auraient pu ne pas l'être. • Historien pro-stalinien à l'article duquel (• Questions à un historien •, la Pravda du 25 juin) répond celui d'Afanassiev.

Youri Afanassiev est historien, directeur des archives de la révolution russe, chef de file du mouvement pour la rénovation de l'histoire de l'Etat soviétique. Cet article est traduit de /a Pravda du 26 juillet 1988.

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