Il fallait être un
Trotsky pour poursuivre inlassablement le combat pour l'émancipation de la classe ouvrière soviétique et internationale, en pleine terreur hitlérienne et stalinienne, quand il était minuit dans le siècle.
La biographie de Trotsky par Pierre Broué ouvre un chapitre nouveau dans la littérature consacrée au grand révolutionnaire. Jusqu'ici, c'était la trilogie d'Isaac Deutscher qui en constituait la pièce maîtresse. Elle est maintenant dépassée par l'œuvre magistrale de Pierre Broué.
Certes, Deutscher est un écrivain brillant, aux formules frappantes, au style alerte, aux synthèses saisissantes. Mais Broué est meilleur historien. Il cite et vérifie les sources. Il évite les jugements à l'emporte-pièce. Il a pu exploiter des sources authentiques supplémentaires et une littérature secondaire, auxquelles Deutscher n'avait pas accès au moment où il rédigea sa biographie.
Surtout, le troisième tome de Deutscher est marqué par une polémique trop appuyée sur toutes les questions qui opposèrent les deux hommes au cours des années trente. Sur la plupart de ces questions, un examen objectif du problème, sur la base des données dont nous disposons aujourd'hui, permet de conclure que c'était Trotsky, et non Deutscher, qui avait analytiquement raison. Deux questions importantes l'attestent. D'abord, celle de l'ampleur de la crise sociale et politique ouverte en France dès 1934, culminant dans la grève générale de 1936. Deutscher l'a manifestement sous-estimée, même si l'on peut discuter la formule de Trotsky de juin 1936, " la révolution française a commencé •. Ensuite, celle de la "fondation" de la tv• Internationale en septembre 1938 ; c'est-à-dire la nécessité de continuer l'œuvre commencée en 1933 de construction patiente de nouveaux noyaux révolutionnaires, tant sur le plan national que sur le plan international, dans la mesure du possible, face aux coups que l'épreuve de la guerre lui porterait inéluctablement.
Sur ces questions, et bien d'autres, Pierre Broué, qui est évidemment plus proche politiquement de Trotsky que ne l'était Deutscher, est également plus objectif en tant qu'historien. Il écrit en tant que disciple de Trotsky, mais non en tant que disciple a-critique ou admirateur béat. Il ne cache jamais l'immense admiration et l'amour qu'il voue à son sujet, sentiments que nous comprenons d'autant mieux que nous les partageons. Mais, de son maître, il ne fait pas un penseur, et encore moins un politique infaillible. L'infaillibilité n'est pas de ce monde. Trotsky s'est trompé plus d'une fois dans ses analyses et surtout dans ses décisions politiques, comme Lénine, Rosa Luxemburg, Engels, Marx l'ont fait avant lui. Il y avait des failles dans la cuirasse, comme chez tous les hommes et toutes les femmes. Mais c'était une cuirasse d'or qui force l'admiration. Il continuera à la forcer pour des générations successives de militants, de savants et de simples lecteurs.
De la biographie écrite par Pierre Broué, le grand révolutionnaire se dégage comme une personnalité extrêmement attrayante et humaine, beaucoup plus que ne le présente la légende, tant chez les adversaires que chez les admirateurs inconditionnels. Il n'était point ce chef cassant, autoritaire, arrogant, comme le présente notamment son ami Lounachvesky, complètement absorbé par la succession des projets politico-organisationnels qui étaient les siens. C'était un être extrêmement sensible, souvent enclin aux compromis, dont la réserve cachait des élans affectifs profonds. Dans le contact avec les foules, cette capacité de communiquer atteignit des sommets rarement égalés au cours de ce siècle. Mais il a su aussi conquérir et conserver des affections et des amitiés individuelles durables - la plus notoire étant celle avec Christian Rakovsky - qui reflètent cette même humanité profonde.
Comme chez tous les classiques du marxisme, ses intérêts ne se limitaient pas à la politique et à l'économie, mais étaient universels. Féru de littérature et de philosophie, d'histoire et des sciences naturelles, de l'art militaire et de la technologie, de psychologie et de peinture, Trotsky pouvait s'appliquer le dicton latin dont Marx avait fait une de ses devises préférées : " Je suis un homme et rien d'humain ne m'est étranger. " Ce n'est pas le moindre mérite de l'ouvrage de Pierre Broué que de dégager pleinement cette profonde humanité de Trotsky et de la faire accepter par le lecteur.
LA REVOLUTION INTERNATIONALE
Plus faible tacticien et homme politique que Lénine, beaucoup moins capable que ce dirigeant né de rassembler des équipes de plus en plus amples de collaborateurs capables, conservant leur personnalité mais s'intégrant dans un collectif de plus en plus efficace - c'était une des sources fondamentales du succès spectaculaire de Vladimir llitch dans la construction du parti bolchevik-, Trotsky était par contre le théoricien et le stratège révolutionnaire le plus audacieux que le mouvement ouvrier ait produit au xx• siècle. On reste aujourd'hui encore confondu par la profondeur de l'analyse de Bilans et perspectives, écrit en 1906. Toute l'histoire de ce siècle est résumée dans cette analyse.
Seul parmi les disciples de Marx, il prévoyait que, dans le cadre du développement inégal et combiné déterminé par l'impérialisme, le prolétariat allait mener à la victoire la première révolution socialiste (nous pourrions dire aujourd'hui les premières révolutions socialistes), non dans les pays industriellement les plus avancés, où il était numériquement déjà hégémonique et culturellement plus fort qu'ailleurs, mais dans un pays relativement moins développé, la Russie, où il était politiquement le plus avancé, et où la corrélation des forces socio-politiques lui était la plus favorable, en fonction notamment de la faiblesse et de la pourriture des classes possédantes.
Cette victoire allait déclencher un processus de révolution internationale qui pourrait éliminer les faiblesses subjectives du mouvement ouvrier des pays plus avancés. Si cela ne se produisait pas, le maintien du pouvoir prolétarien en Russie deviendrait pratiquement impossible. Tous les succès et toute la tragédie de la révolution au cours des soixante-dix dernières années se trouvent ainsi anticipés.
Certes, la perte du pouvoir direct du prolétariat russe, par suite de la défaite d'une première vague de révolution internationale, n'a pas pris la forme d'une restauration capitaliste, mais bien celle de l'usurpation du pouvoir par la bureaucratie. Cette variante-là, Trotsky ne l'avait pas prévue en 1906.
Elle le hanta dès 1922, comme elle hanta Lénine dès la même époque. C'est pourquoi l'idée du Thermidor - soulevée d'ailleurs par Lénine avant de l'être par Trotsky - dominera la pensée et l'action de Trotsky pendant quinze années, sinon jusqu'à son assassinat par un agent de Staline.
Mais comme la prévision de la victoire d'Octobre dès 1906 et l'intuition de la valeur universelle de la stratégie de la révolution permanente pour tous les pays moins développés, le concept de Thermidor n'est pas simplement une transposition de l'expérience de la Révolution française à la Révolution russe. Il ne prend tout son sens que dans le cadre de l'internationalisation (on dit maintenant la mondialisation) de l'histoire, et donc de la lutte de classe, définitivement scellée par l'époque impérialiste.
Ecrasée, pratiquement éliminée en tant que classe par sa défaite dans la guerre civile, la bourgeoisie russe ne pouvait pas revenir au pouvoir. Des forces restaurationnistes du capitalisme ne pouvaient se
Trotsky et Natalia en Norvège. dégager que de la nouvelle société née de la révolution d'Octobre. Elles ne pouvaient triompher qu'en conjonction avec l'impérialisme, et d'ailleurs totalement subordonnées à celui-ci.
Mais l'impérialisme lui-même était entré en crise profonde, irréversible, avec la Première Guerre mondiale. Il était contesté par des vagues successives de luttes prolétariennes dans les métropoles, par des crises économiques profondes, par des luttes interimpérialistes exacerbées, par des soulèvements de plus en plus amples des peuples coloniaux et semi-coloniaux.
Le sort de ce qui subsiste des conquêtes d'Octobre est donc irrévocablement lié à l'issue des luttes de classes -plus précisément de l'ensemble des conflits socio-politiques - à l'échelle mondiale. La question du Thermidor est inextricablement combinée au processus de révolution et de contre-révolution mondiales. Cela, Trotsky, pratiquement seul parmi les dirigeants communistes, l'a compris dès
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1923. C'est à juste titre un des leitmotive du livre de Pierre Broué. C'est aussi une des sources de l'importance décisive que la lutte pour la construction de la tv• Internationale prit aux yeux de Trotsky pendant la dernière période de sa vie.
La portée et le contenu concret du Thermidor soviétique n'en resteront pas moins une question à part dans les luttes fractionnelles qui déchirèrent les communistes russes entre 1923 et 1933. A ce propos, le livre de Broué apporte des précisions et des conclusions importantes par rapport à la trilogie de Deutscher.
L'Opposition de gauche avait dès 1923 la vision correcte du danger de dégénérescence bureaucratique du parti et de l'Etat. Pour reprendre une formule de Marx et d'Engels : les fonctionnaires de la classe ouvrière risquaient de devenir ses oppresseurs. C'est manifestement ce qui est arrivé, et c'est ce que Trotsky a plus tard résumé par la formule : expropriation politique du prolétariat (qui entraîne d'ailleurs de nombreuses conséquences également sur le plan économique).
Mais pareille contre-révolution politique n'est pas une contre-révolution sociale ; elle n'implique pas la restauration du capitalisme, pas plus que le Thermidor français n'impliquait une restauration de l'Ancien Régime, le pouvoir d'une noblesse semi-féodale et d'une monarchie absolue. C'est une contre-révolution politique sur la base de la société née de la victoire de la révolution. Or, pour l'Opposition, cette distinction capitale n'est pas claire dans la première période de son combat. Pour beaucoup de ses dirigeants, Thermidor et restauration capitaliste s'identifient, ou du moins s'articulent trop mécaniquement. Aussi, dans sa lutte combinée contre la bureaucratie, contre le " nepman " (la nouvelle bourgeoisie moyenne urbaine) et contre le danger koulak, elle est soumise à une rude épreuve lorsque Staline et sa fraction déclenchent en 1929 le tournant ultra-gauche de la collectivisation forcée des cam-
pagnes et de l'industrialisation précipitée. Une des composantes de l'Opposition, incarnée par Piatakov, mais suivie par Préobrajensky, Smilga et Radek, y voit le triomphe du moins partiel de ses idées et justifie ainsi sa capitulation. Ceux qui n'oublient pas la motivation fondamentalement ouvrière, antibureaucratique et internationaliste de la lutte contre la dégénérescence thermidorienne poursuivent leur combat sous la direction de Trotsky. Cela les amène à préciser le contenu du Thermidor soviétique, comme nous venons de le faire. Broué nous permet de suivre pas à pas l'évolution de la pensée de l'Opposition et de Trotsky à ce sujet. C'est une partie capitale de son ouvrage.
Les hésitations et contradictions de l'analyse de Deutscher à ce propos ne résistent pas à une analyse historique globale. Comment parler de " révolution par en haut ., (la collectivisation forcée est ici visée) alors que la contre-révolution triomphe dans tous les domaines de la vie sociale, comme Trosky l'a démontré de manière saisissante dans la Révolution trahie, et que la critique radicale le souligne encore plus durement, en URSS même, à l'ère de la glasnost? L'essor de l'industrie française, que les jacobins ont rendu possible, n'a vraiment commencé que sous le Consulat et sous l'Empire. Mais cela justifie-t-illa caractérisation de cette période comme celle d'une " deuxième révolution » ? Les plans quinquennaux sont-ils le produit d'Octobre ou le produit du stalinisme ?
Aujourd'hui, à l'heure du bilan final, peu de doute reste permis. Ce qui a été créé de positif pendant la décennie 1929-1939 est le produit de la révolution d'Octobre. Mais tout le cortège d'assassinats massifs, de famine , d'oppression, de gaspillage, d'absurdités, d'inégalité, qui a accompagné ces réalisations, et que Deutscher a fortement sous-estimé, c'est le produit du stalinisme, de la dictature bureaucratique, du pouvoir d'une couche sociale déterminée. Au regard duquel ni le prolétariat ni les vrais communistes ne s'attribuent la moindre co-responsabilité. Ils devaient le combattre sans merci et jusqu'au bout.
Cette question de la contre-révolution politique, qui a triomphé en Russie et qui ne peut être surmontée que par une révolution politique, débouche sur celle de la possibilité d'autoréforme possible de la bureaucratie. Sur cette question également, Broué a, grosso modo, raison contre Deutscher. Ce qu'on appelle, faussement d'ailleurs à notre avis (bien qu'Engels eut, le premier, utilisé ce terme), des " révolutions par en haut ", comme celle, archétypique, de l'empereur Joseph Il d'Autriche ou l'abolition du servage par le tsar Alexandre Il de Russie, se caractérisent justement par le fait qu'elles n'éliminent pas radicalement les vestiges de régimes décrépis qu'il faut balayer pour garantir le progrès. Elles peuvent être radicales. Elles libèrent des forces progressistes importantes. Mais leur fonction est d'empêcher des révolutions populaires par des actions préventives. Et, justement parce qu'elles ne peuvent être aussi radicales que des révolutions populaires, elles peuvent tout au plus retarder celles-ci (quelquefois elles en facilitent plutôt l'avènement). Elles ne peuvent les empêcher à la longue. Ce qui était vrai pour Joseph Il, Alexandre Il ou Bismarck s'avérera l'être, à la lumière de l'histoire, pour Khrouchtchev et pour Gorbatchev, quelles que soient les différences manifestes entre la société soviétique et les sociétés dans lesquelles ont opéré les personnages historiques que nous venons de mentionner.
Tout au plus doit-on comprendre la dialectique particulière entre des réformes radicales par en haut et les luttes de masse qui se développent par en bas, dialectique qui est d'autant plus importante et spécifique dans les sociétés post-capitalistes que la bureaucratie n'est pas une classe, contrairement à la noblesse de cour autrichienne avec les bureaucrates à son service ou aux junkers prussiens. Cette dialectique est encore accentuée du fait que le prolétariat a une hégémonie socio-économique potentielle énorme en URSS, sans commune mesure avec aucune classe populaire dans les sociétés susmentionnées.
RETOUR SUR DEUTSCHER
Dans la préface de son livre, Pierre Broué résume sa critique de Deutscher dans la formule: "Ce n'est pas un compte personnel qu'il règle avec Trotsky, mais bel et bien un compte politique. » Peu importe si ce jugement est exact ou non. Il est de toute manière certain qu'une biographie qui a des prétentions scientifiques ne doit pas avoir pour fonction un quelconque règlement de compte.
Or, Broué, par l'acharnement qu'il manifeste à l'égard de Deutscher, tombe dans le piège contre lequel il met lui-même en garde l'historien. Sa critique à l'égard de Deutscher est manifestement outrancière, voire parlais irritante. Elle est contre-productive, car l'objet de l'histoire risque d'être perdu de vue, au profit d'une entreprise polémique somme toute marginale.
Quand Broué reprend une formule de George Uchtheim (un écrivain non seulement antistalinien mais aussi antiléniniste) selon laquelle la trilogie de Deutscher serait " très largement une apologie discrètement voilée de Staline», il dépasse manifestement la mesure. Les arbres l'empêchent de voir la forêt.
Malgré toutes ses faiblesses, la .trilogie de Deutscher a eu le mérite historique de briser le mur de silence et de calomnies que les historiens staliniens et bourgeois, ainsi que leurs compagnons de route et les opportunistes et carriéristes qui capitulèrent devant eux, ont cherché à dresser pendant un quart de siècle autour du dirigeant de l'Armée rouge.
La même remarque s'applique d'ailleurs au rapport Khrouchtchev du XX." Congrès du PCUS. Que de nombreuses personnes tirent des conclusions fausses de la forme et des intentions de cette condamnation de Staline par Khrouchtchev, voilà ce qui soulève une tâche de différenciation et de lutte politiques indispensables, mais cette question est séparée de celle du jugement sur la portée objective du discours. Et Pierre Broué devra être d'accord avec nous pour dire que ce qui est déjà vrai de Khrouchtchev (ou des dénonciations de Staline par les gorbatchéviens) l'est dix fois plus de l'œuvre de Deutscher.
Le caractère quelque peu injuste de la tentative de Pierre Broué de systématiser sa critique à l'égard de Deutscher éclate d'ailleurs dans deux chapitres du livre où elle est étrangement absente : les chapitres consacrés aux années 1920-1921, intitulés fort à propos " La crise de la révolution , et " La retraite , . Nous partageons entièrement le jugement de Pierre Broué - fort nuancé et solidement étayé par une documentation issue des archives impérialistes que Trotsky lui-même ne pouvait connaître de son temps - sur les événements de Cronstadt. Mais nous croyons que Deutscher explique beaucoup mieux que ne le fait Broué le rôle tragique de l'année 1921, année charnière de la révolution.
L'arrière-fond historique est bien connu : chute catastrophique de la production matérielle, famine, désagrégation numérique du prolétariat, tassement de la première vague révolutionnaire en Occident avec une contre-offensive du capital, mais aussi défaite définitive des arrnées blanches dans la guerre
Espagne, 1936: la riposte ouvrière au fascisme. civile et fin de l'intervention militaire impérialiste contre la Russie soviétique.
C'est dans ce contexte que le Parti bolchevik, avec Lénine et Trotsky en pointe, décide la NEP, organise la retraite, se prononce dans l'Internationale communiste contre l'aventurisme gauchiste et la théorie de l'" offensive • prônée par Zinoviev et Boukharine, défend la ligne de masse du front unique et de la conquête de la majorité, préalable à tout combat pour le pouvoir. Tout cela est logique, cohérent, se fonde sur une appréciation correcte des faits, des rapports de forces, des tendances d'évolution. Tout cela, Pierre Broué (comme d'aileurs Deutscher) le met correctement en lumière.
Mais, simultanément, il y a dans l'attitude des bolcheviks à l'égard des forrnes d'exercice du pouvoir politique en Russie un tournant absolument injustifié et illogique. Au lieu de dire : • La guerre civile est terrninée, l'ennemi de classe a reçu un coup décisif et ne se remettra pas de si tôt, il faut donc élargir de manière décisive la démocratie soviétique, avant tout la démocratie dans le parti, dans les syndicats, dans les soviets , , les bolcheviks, dans leur immense majorité, y compris Lénine et Trotsky, opèrent un tournant dans le sens inverse : " Puisque la guerre civile est finie, l'énergie et la "tension" politiques au sein du prolétariat vont se détendre, la discipline, l'idéalisme, l'engagement, vont se relâcher, d'où un danger mortel que la retraite économique ne s'étende vers une retraite politique ; d'où la nécessité d'accentuer la discipline, le contrôle par en haut, la centralisation. D'où la réduction radicale de la démocratie politique. ,
Des décennies durant, ce schéma d'analyse a d'ailleurs servi de modèle - disons plutôt de justification - lorsqu'il s'est agi d'accompagner des mesures de libéralisation économique d'un durcissement politique, et ce à l'encontre des prévisions des dogmatiques libéraux en Occident.
En réalité, l'analyse était fausse et a conduit à des conclusions politiques désastreuses. On peut difficilement démontrer que la menace du " nepman • était pire pour le pouvoir soviétique que celle de Koltchak ou de Wrangel. On pouvait encore plus difficilement démontrer qu'une classe ouvrière écartée des décisions politiques, de plus en plus réduite au rôle d'appui passif de l'appareil, était plus apte qu'une classe ouvrière active et capable d'intervention consciente de combattre la contre-révolution • rampante • et • sournoise •. Et on ne pouvait surtout pas ferrner les yeux devant le fait que, dans le contexte économique donné, le danger numéro un n'était plus celui de la contre-révolution bourgeoise, mais celui de la désaffection et de la passivité politique de la classe ouvrière ouvrant la voie à la contre-révolution politique, au Therrnidor.
Le flux et le reflux de la révolution dépendent en dernière analyse de la corrélation des forces sociales, non de qui se passe dans un des deux camps prin-
cipaux. Et, au regard de cette corrélation, ce qui se passe au sein de la classe ouvrière est au moins aussi important, sinon plus important, que ce qui se passe au sein de la bourgeoisie et de ses alliés.
Or, en période de difficultés matérielles énorrnes pour la classe ouvrière, institutionnaliser le pouvoir de l'appareil, les méthodes de commandement, les réductions voire l'étouffement de la démocratie ouvrière, contribue à réduire de manière radicale l'activité politique de la classe, donc à l'affaiblir politiquement et à modifier les rapports de forces à son détriment. Cela, Lénine et Trotsky ne l'ont pas compris en 1921. Ils l'ont compris un an plus tard. Mais, entre-temps, le mal était fait (nous ne disons pas que c'était irréversible). Le régime du parti unique était officialisé. Les fractions étaient interdites au sein du parti unique (ce qui était la conséquence quasi inévitable du principe du parti unique, chaque fraction étant un deuxième parti en puissance). Staline était nommé secrétaire général du parti unique. Et on assistait à une croissance ultra-rapide, monstrueuse, de l'appareil du parti: quelques centaines de permanents au lendemain d'Octobre ; quinze mille en août 1922.
Le livre de Deutscher a le mérite de montrer la nature radicale, décisive, de ce tournant. Trotsky, dans la Révolution trahie, n'a pas mâché ses mots. Dans une des autocritiques les plus importantes de sa vie politique, voici ce qu'il affirrne : « L'interdiction des partis d'opposition entraîna l'interdiction des fractions; l'interdiction des fractions aboutit à l'interdiction de penser autrement que le chef infaillible. Le monolithisme policier du parti eut pour suite l'impunité bureaucratique qui devint à son tour la cause de toutes les variétés de démoralisation et de corruption. "
On dira, non sans raison, Lénine et Trotsky ayant commis en commun l'erreur politique des interdits de 1921, que Lénine a malgré tout fait nommer Staline au poste de secrétaire général et que Trotsky est plus coupable de par ses positions antidémocratiques en matière d'orientation syndicale. Car, ce faisant, il a ouvert la voie à Staline. La nomination de celui-ci résulte en effet de l'élimination de ses amis Préobrajensky, Krestinsky, Sérébriakov, comme secrétaires du parti, par suite de la défaite du bloc Trotsky-Boukharine dans le débat sur la question syndicale. Toutes choses justes.
Encore faudrait-il moduler le jugement sur l'erreur que Trotsky commit manifestement sur la question syndicale. Ici, Broué a plutôt tendance à suivre le jugement incomplet de Deustcher. En fait, la question syndicale débattue en 1920 ne se réduit pas à la question de l'indépendance (relative) des syndicats par rapport à l' Etat, et de la marge d'action autonome des travailleurs à l'égard des gestionnaires de l'industrie (en voie de bureaucratisation), problématique au sujet de laquelle Lénine avait raison contre Trotsky-Boukharine. Elle englobe aussi la problématique de la forrne de gestion, la question : • Qui gère? •
Or, sur cette question, Lénine défendit le principe de la gestion unique, c'est-à-dire celle des managers. Trotsky-Boukharine, sans poser clairement la question de l'autogestion (l'Opposition ouvrière disait: gestion par les syndicats, comme le réclame le programme officiel du Parti), proposa des pas décisifs dans cette voie dans des documents que Broué, comme Deutscher, ne prend pas en considération. Nous avons attiré l'attention sur eux dès 1955 1 •
Après coup, il apparaît clairement qu'on ne peut arrêter le processus de bureaucratisation par la simple défense de l'autonomie syndicale face à des gestionnaires séparés de la masse des producteurs. La lutte contre la bureaucratie doit se mener au moins sur trois fronts : celui de la défense des intérêts économiques immédiats des travailleurs ; celui de la démocratie socialiste (ouvrière, socialiste) et de son institutionnalisation ; celui de la gestion ouvrière des entreprises et de l'économie dans son ensemble. Sur ce dernier point au moins, Trotsky était en avance et non en recul sur Lénine en 1920.
L'AUTO-ORGANISATION
DE LA CLASSE
Les hésitations de Broué sur la question centrale du pluralisme politique, sur la place charnière de l'année 1921, sont d'autant plus étonnantes qu'un des principaux mérites de son ouvrage est précisément de mettre en lumière la continuité de la pensée et de l'action de Trotsky en tant que défenseur intransigeant de l'idée d'auto-activité et d'auto-organisation de la classe ouvrière.
Trotsky est le premier théoricien de l'organisation soviétique, dès 1905. Il prédit alors que la Russie se couvrira de soviets lors de la prochaine révolution russe. Lénine n'adoptera cette idée, qui vient d'ailleurs de Marx et d'Engels, qu'avec l'Etat et la révolution, en 1917. L'Internationale communiste les généralisera en 1919-1920, et en fera, à juste titre, un principe universel, applicable à toute révolution à prédominance prolétarienne, où que ce soit dans le monde. Rosa Luxemburg, Gramsci, et d'autres théonCiens marxistes révolutionnaires, l'élaborèrent davantage en 1918-1920. Mais il suffit de regarder ces dates pour apprécier à sa juste valeur la " percée " théorique opérée par Trotsky dès 1906 à ce sujet 2 •
Pour pouvoir être le théoricien et le praticien de l'auto-organisation ouvrière, Trotsky a du affiner sa conception du mouvement ouvrier organisé, surtout après que la division entre communistes et sociaux-démocrates s'était consolidée après 1919-1920. Lénine a suivi la même voie dans sa lutte pour le front unique, à partir de la Maladie infantile du communisme et du Ill e Congrès de l'Internationale communiste. Cette mise au point aboutit au concept de la nature organique du mouvement ouvrier organisé, qui est un tout contradictoire où jouent, d'une part, les différenciations, affrontements et luttes politiques, y compris les plus dures, mais où doivent persister, par ailleurs, les réflexes de solidarité de classe, de combat commun, d'unité d'action face à l'ennemi de classe, face aux dangers communs, en fonction d'intérêts communs. Si cela est évident du point de vue économique, et justifie pleinement
l'orientation vers le syndicat unique de masse, ce n'est pas moins vrai dans le domaine politique.
Les analyses du fascisme par Trotsky, sa définition du rôle vital du front unique ouvrier pour combattre la montée des nazis en Allemagne, ses propositions tactiques et sa campagne inlassable autour du danger mortel que constituerait la prise du pouvoir par Hitler pour le mouvement ouvrier allemand et international appartiennent aux contributions les plus brillantes du marxisme révolutionnaire. Pierre Broué les met en relief en connaissance de cause. Elles constituent un complément indispensable à la théorie générale de l'auto-organisation ouvrière. Elles permettent de comprendre que les soviets, les conseils de travailleurs, sont à la fois l'instrument de combat unitaire (l'instrument d'unification) le plus efficace et le plus naturel que la classe s'est donné, et l'instrument le plus efficace d'exercice du pouvoir par la classe elle-même. Dans une de ces fulgurations qui traversent ses écrits - Broué n'aime pas les appeler
Trotsky et Marry De Boer à Mexico. " prophétiques ", terme un tantinet religieux, alors qu'il s'agit d'une combinaison de puissance d'analyse scientifique hors pair et d'intuition-, Trotsky avait prévu des années avant les faits que les soviets apparaîtraient en Espagne sous formes de comités des milices antifascistes. C'est exactement ce qui est arrivé en 1936.
Cela ne signifie évidemment pas que la défense intransigeante du principe de l'auto-organisation ouvrière, qui traverse toute l'activité politique de Trotsky - à l'exception tragique de l'année 1921 -, ait été absolument sans faille. Broué relève discrètement que Trotsky, comme Lénine, s'était allié à Kautsky contre Rosa Luxemburg autour de 1910, lorsque celle-ci déclencha sa lutte en faveur de la grève politique de masse ; le succès de celle-ci aurait été d'une importance capitale pour l'avenir du mouvement ouvrier allemand et de la lutte de classe dans ce pays. Cete question est intimement liée à celle de l'auto-activité et de l'auto-organisation de la classe.
L'histoire confirme que la conscience de classe " moyenne " de la classe est notamment fonction de son expérience de lutte concrète, donc des formes concrètes de lutte qu'elle a effectivement vécues.
Il faut savoir gré à Pierre Broué d'avoir le courage de lever le tabou qui continue à frapper dans nos rangs l'œuvre de jeunesse de Trotsky: nos Tâches politiques. Certes, c'est une œuvre fort inégale et très injuste à l'égard de Lénine. Mais faire découler le stalinisme, voire la bureaucratisation du parti et des soviets, des principes d'organisation contre lesquels nos Tâches politiques partaient en guerre, comme le font après coup certains historiens, reviendrait à faire fi de tout un processus historique concret et complexe s'étendant sur deux décennies, englobant trois révolutions et deux contre-révolutions, entraînant le flux et le reflux de l'activité de millions d'hommes et de femmes, des corrélations fluctuantes de forces sociales colossales, et leurs répercussions inévitables sur la pensée de dirigeants, dont celle de Lénine.
On peut en effet difficilement nier que le Lénine de 1917-1919 n'est plus le Lénine de 1905-1907, il a rectifié ce qu'il y avait d'excessif dans les formules de Que faire ?concernant le jacobinisme des révolutionnaires professionnels. Ayant manifestement trop tordu le bâton dans une direction, il l'a rapidement redressé dans le sens opposé, insistant, notamment dans la préface du recueil En douze ans, sur l'application la plus large des principes démocratiques, de l'élection des dirigeants, de la publicité et transparence des débats, dans un parti légal, et plus encore : légal et de masse. Et, sur un plan théorique plus général, il précisait : • Bien entendu, la cause première de ce succès (du parti des révolutionnaires professionnels) réside dans le fait que la classe ouvrière, dont les meilleurs éléments constituèrent la social-démocratie, se distingue, pour des raisons économiques objectives, de toutes les classes de la société capitaliste par une plus grande aptitude à s'organiser. N'était cette condition, l'organisation
des révolutionnaires professionnels eût été unjouet, une aventure, une façade sans arrière, et la brochure Que faire ? souligne à maintes reprises que cette organisation qu'elle défend n'a de raison d'être qu'en liaison avec la classe réellement révolutionnaire et qui monte spontanément au combat » (Œuvres, tome 13, p. 103; souligné par nous).
Cela nous semble être la formulation correcte du problème des rapports entre organisation d'avant-garde, comme tâche spécifique à résoudre, spontanéité de masse, et auto-organisation de la classe, même si les termes " en liaison avec • méritent évidemment plus amples développements.
Mais, tout cela étant dit et entendu, il n'en reste pas moins que Nos Tâches politiques contiennent des inquiétudes et des avertissements sur les risques que court tout parti où une des composantes de la conception du centralisme démocratique, et surtout de sa mise en pratique, est développée outre mesure dans des conditions d'exercice du pouvoir et de recul de l'activité des masses. Pierre Broué fait œuvre salutaire en le soulignant avec fermeté.
La conclusion coule de source. Une véritable auto-organisation de la classe dans son ensemble, un réseau et un pouvoir des soviets englobant la totalité de la classe- ou du moins sa très grande majorité-, ne sont possibles que sur la base du pluripartisme. Parce que la classe ouvrière, dans les faits, suit divers partis et courants politiques ; les étouffer ou les interdire équivaut dès lors à restreindre, non les droits et les pouvoirs de l'impérialisme ou de la bourgeoisie, mais bien ceux de secteurs importants de la classe ouvrière elle-même. Cela est vrai aussi parce que, sans la liberté du débat et de la lutte politiques, l'activité et l'éducation politiques de la classe ouvrière se dégradent rapidement, et un système de suivisme passif d'abord, d'obéissance bureaucratique ensuite, et finalement d'indifférence et de cynisme généralisés, se substituent fatalement à la démocratie ouvrière vivante.
A ce propos, c'est notre Rosa qui a vu juste la première malgré sa sympathie passionnée pour la révolution d'Octobre, et malgré le fait qu'elle a trop peu tenu compte des circonstances particulières de la guerre civile qui faisait rage en Russie en 1918-1920. A partir de 1921, son avertissement est légitime et, hélas, confirmé par l'expérience historique: «Mais si l'on étouffe la vie politique dans tout le pays, la paralysie gagne obligatoirement la vie dans les soviets. Sans élections générales, sans une liberté de presse et de réunion illimitée, sans une lutte d'opinion libre, la vie s'étiole dans toutes les institutions publiques, végète, et la bureaucratie demeure le seul élément actif. » (la Révolution russe, octobre 1917, in Œuvres, tome 2, Petite collection Maspéro, Paris, 1969, p. 85.)
LA HAINE STALINIENNE
Le livre de Pierre Broué permet de répondre à une question qui se dégage de l'histoire de l'URSS des années 1923-1940, et que les historiens et jeunes (sans parler de l'avant-garde ouvrière) se posent et se poseront de plus en plus dans ce pays : comment expliquer la haine persistante, la persécution implacable, de Staline à l'égard de Trotsky, de sa famille et de ses amis?
Laissons de côté l'aspect purement psychologique du phénomène : rivalité personnelle, jalousie et envie, sentiment d'infériorité intellectuelle nourrissant un fort sentiment de culpabilité, paranoïa universelle et monstrueuse ... Tout cela n'est pas faux. Mais c'est absolument insuffisant pour expliquer comment un individu frappé de pareilles tares ait pu régner de manière quasi totale, dans un grand pays, sortant d'une expérience révolutionnaire spectaculaire, qui avait non seulement libéré les énergies économiques mais encore le potentiel d'émancipation culturelle et morale de millions d'êtres humains.
On se rapprochera davantage d'une explication scientifique cohérente en soulignant le rôle politique des deux protagonistes de ce drame, comme représentants de manière quasi concentrée des intérêts, des traditions, des • valeurs • de deux forces sociales antagonistes en présence : le prolétariat et la bureaucratie.
La haine stalinienne fut longtemps partagée par une bonne partie de la bureaucratie. Le combat anti-bureaucratique de Trotsky fut ressenti comme fondamentalement juste par une bonne partie de l'avant-garde ouvrière - à des degrés divers, et surtout à des moments différents, voilà la tragédie!-, par la quasi-totalité des vieux bolcheviks, y compris celles et ceux qui avaient appuyé Staline.
Plus ce dernier accumulait de pouvoirs, plus il évolua vers le • pouvoir personnel •, plus le Thermidor aboutit au bonapartisme, à la dictature, et plus la survie de celui, de ceux et celles qui incarnaient le programme et l'idéal d'Octobre, pour ne pas dire la tradition émancipatrice du marxisme, devenaient insupportables aux suppôts et porte-parole de la contre-révolution politique ; qui, justement parce que c'était une contre-révolution politique et non sociale, ne pouvait pas couper totalement le cordon ombilical avec Marx et Lénine, devait apparaître drapés dans un • marxisme léninisme • monstrueusement déformé, se présenter comme les héritiers légitimes d'une tradition qu'ils foulaientt tous les jours davantage aux pieds. Il ne fallait pas seulement supprimer le contradicteur principal. II fallait condamner au silence définitif tous les contradicteurs potentiels.
Qr, parmi ceux-ci, seul Trotsky portait non seulement une dénonciation du stalinisme, mais aussi une explication de la dictature bureaucratique, solidement fondée sur la tradition marxiste. Cela en faisait forcément l'ennemi public n° 1 de la dictature. Ilia sapait, pour ainsi dire, de l'intérieur, ne fût-ce que sur le plan théorique. Dès lors, la persécution systématique, la tentative de suppression totale de la mémoire et des idées de Trotsky correspondaient à un réflexe d'auto-défense et d'auto-justification d'une caste privilégiée forte de centaines de milliers d'individus, dont Staline était simplement le plus efficace et le moins scrupuleux exécuteur des basses œuvres.
L'explication est plus crédible, mais reste cependant insuffisante. C'est faire trop d'honneur à la bureaucratie en général et à Staline en particulier que de les présenter comme obsédés par des idées, des programmes, des dénonciations, des analyses cri-
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::i..'":~ .=:::~ ~.;..~. ~:.::::'::or.=:.·::~:-;:;·:: ~"'::tiques, voire des besoins d'auto-justification ou même d'identité. Tout cela a incontestablement joué un rôle dans la persécution de Trotsky et du trotskysme d'abord, du parti bolchevik dans son ensemble ensuite. Mais il y avait plus que cela.
Ce qui faisait de Trotsky et des bolcheviks-léninistes de l'opposition les ennemis prioritaires de Staline et de la bureaucratie c'était la capacité et la volonté inébranlable de Lev Davidovitch et de ses compagnons de traduire la critique et la dénonciation de Staline, du stalinisme et de la bureaucratie, en activité politique orientée vers la classe ouvrière. Il s'agissait d'un révolutionnaire, de révolutionnaires, éduqués, endurcis, trempés par deux expériences d'activité en période non-révolutionnaire, avant 1905 et entre 1907 et 1913, où ils avaient appris, en groupes plus réduits que l'Opposition de 1928 ou même celle de 1932, à épier le moindre signe de réveil et d'activité ouvrière, à s'insérer et insérer leurs idées révolutionnaires dans ces combats, même les
Vo..ôro<li i -U,..; I'1~8 . 8i.Menwel " PROl fr A IRES Of TO U S lf S PAYS , UNISSEZ -VO U S " P ~~.:;:o2::i:"'::E:!: ..... "' '''"""'-"''-·- ""' '"''' ·~· -· ·~ ,,,. .. , tn•, .. La Vérité, 14 mai 1948. plus réduits et les plus modérés, l'art de l'organisation clandestine pour tisser patiemment des liens, ne fût-ce qu'avec deux ouvriers oppositionnels dans telle entreprise, trois étudiants rebelles dans telle université, deux cents travailleurs déclenchant une action de protestation ou une grève même timide.
Staline, passé par la même école, connaissant les mêmes techniques, était paniqué par l'idée que ce que Trotsky et les bolcheviks avaient réussi contre le tsar, ils le réussiraient tôt ou tard également contre lui. Il pouvait s'accommoder de tout, à certaines conditions (voir la manière dont il traita les secteurs successifs de capitulards entre 1928 et 1934 ). Il ne pouvait pas s'accommoder de propagandistes et d'agitateurs tournés vers la classe ouvrière et la jeu -nesse.
Il ne se trompait d'ailleurs pas, du moins au niveau de l'histoire à long terme. Il suffit de se poser la question de ce qu'aurait été le destin de la révolution hongroise de 1956, celui de Solidamosc, s'il y avait eu dans ces pays un noyau bolchevik-léniniste organisé, ne fût ce que de mille personnes, sans même évoquer l'équivalent de Trotsky, représentant, incarnant la tradition communiste du pays et s'étant identifié avec toute protestation populaire, toute revendication ouvrière depuis dix ou quinze ans, pour comprendre toute la différence que la vie ou la mort de Trotsky et du trotskysme en URSS représentait pour les chances de survie à long terme de la dictature bureaucratique.
La haine et la persécution de Staline à l'égard de Trotsky et du trotskysme, ce n'était donc pas seulement une haine et une persécution d'ennemis idéologiques. C'était une haine et une persécution des seuls communistes qui étaient capables d'aider la classe ouvrière soviétique à saper et à renverser le pouvoir et les privilèges de la bureaucratie.
Ce que Staline et la bureaucratie haïssaient en Trotsky, c'est ce que les ouvriers et les jeunes d'URSS vont admirer et imiter chez lui dans · les années à
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venir : sa défense intransigeante des intérêts matériels et politiques des travailleurs ; son identification avec la lutte anti-bureaucratique, pour la démocratie socialiste ; sa lutte persistante contre l'inégalité sociale, contre les privilèges, contre l'arbitraire, contre l'injustice, pour l'émancipation des femmes, des jeunes, des nationalités minoritaires face aux multiples tentatives de discrimination et d'embrigadement.
Pierre Broué nous fait revivre cet aspect, sans doute le moins connu, de Trotsky comme inspirateur et dirigeant de l'Opposition après son exclusion du PCUS, de manière minutieuse, mois après mois, année après année. C'est un des apports les plus précieux de ce livre rema rquable . Et il fa ut lui savoir gré de ne pas personnaliser à l'excès cette continuité politique et organisationnelle impressionnante.
Car il ne s'agissait pas du seul Trotsky et des seuls Trotsky et Sedov. Il s'agissait de nombreux militants hors pair, que Broué fait revivre, auxquels il rend un
nom et une identité politique. Ils sont parmi les plus purs héros et héroïnes de notre siècle, qui n'ont jamais courbé l'échine, ni jamais cédé devant "l'inévitable ., , jamais perdu foi dans la disparition de ce cauchemar, qui ont été tués jusqu'au dernier. Comme l'a dit un témoin occulaire: ils sont tombés droits comme des chênes, avec sur les lèvres une condamnation de Staline et un hourra pour le pouvoir des soviets et pour la révolution mondiale. Nous sommes fiers d'eux et d'elles.
Demain, tous les prolétaires de l'URSS seront aussi fiers d'eux. Grâce à eux, notre courant est le seul qui peut regarder en face le peuple soviétique, sans sentiment de culpabilité, sans honte et sans complexes. Ils ont sauvé l'honneur et la continuité du communisme.
Dans la langue d'Esope de son discours final devant les juges (quels " juges ., ! ) du troisième procès de Moscou, l'infortuné Boukharine a eu cette formule synthétique qui recouvrait aussi tant de regrets : • Il fallait être un Trotsky pour proposer et faire tout cela. • En effet ! Il fallait être un Trotsky pour poursuivre inlassablement le combat pour l'émancipation de la classe ouvrière soviétique et internationale, en pleine terreur hitlérienne et stalinienne, quand il était minuit dans le siècle. Grâce au livre de Pierre Broué, des milliers de contemporains le comprendront mieux maintenant, et comprendront que ce n'était point une cause perdue.
C'est un grand, un très grand livre, grand par son dessein, grand par le souffle qui le porte, grand par son érudition, grand par les conclusions auxquelles il aboutit et que nous approuvons. Il est et restera un instrument indispensable. Il faudra attendre longtemps pour qu'on fasse mieux, peut-être après que toutes les archives s'ouvrent en URSS même, et encore. 1 . E. Germain, • La discussion sur la question syndicale dans le parti bolchevik (1920-1921) • in Quatrième internationale, 1955, n° 1 . 2 . George Novack a correctement souligné cette contribution de Trotsky au développement de la pensée marxiste, clarifiant un aspect central des tâches politiques des révolutionnaires aux Etats-Unis (George Novack, • Leon Trotsky's contribution to Marxism •, in Proletarian politics, Barodia/lndia, 1980, n° 1-2). Le même article contient un exposé succint et lucide de la loi du développement inégal et combiné, que Trotsky formula le premier, et une défense de la théorie de la révolution permanente qui se fonde sur cette loi. George Breitman développa plus en détail la conception marxiste (trotskyste) de la question noire aux Etats-Unis.