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ET SOLIDARITE
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ANTI·IMPERIALISTE
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L'internationalisme est une catégorie historique qu'il faut remplir d'un contenu concret, à chaque période.
Un séminaire sur les mouvements sociaux et l'internationalisme (intitulé • Comprendre l'internationalisation et l'internationalisme») s'est tenu les 14 et 15 novembre, à l'Institut des sciences sociales de La Haye, Pays-Bas.
Nous publions ci-dessous la contribution présentée par Pierre Rousset à l'occasion de ce week-end sur l'internationalisme d'hier et d'aujourd'hui; contribution dont le texte anglais est originellement paru dans • The Old lnternationalism and the New. A Reader on Labour, New Social Movements and lnternationalism » (La Haye, Peter Waterman, 1988). Pierre Rousset traite ici de la solidarité anti-impérialiste et des leçons, en ce domaine, de la révolution vietnamienne et des activités déployées par la IVe Internationale. Ce séminaire réunissait des universitaires, des syndicalistes, des militants de divers mouvements de masse ou comités de solidarité, certains d'entre eux très férus et d'autres beaucoup moins au fait de l'histoire du mouvement trotskyste, d'où, notamment, l'autoprésentation et les notes explicatives qui accompagnent cette contribution.
Il y a plusieurs façons d'aborder les rapports entre internationalisme et mouvements sociaux. Je centrerai ma contribution à la discussion de cette commission sur le cas de la solidarité anti-impérialiste. Le choix de cet angle d'approche tient à ma propre expérience : je suis engagé de façon plus ou moins permanente dans divers types d'activités anti-impérialistes depuis 1965. Plus précisément, les notes qui suivent sont basées sur trois expériences persannelles : des études et recherches sur les luttes de libération nationale et révolutionnaires en Asie du Sud-Est, Viêt-nam et Indochine (sur lesquelles je concentrerai l'essentiel de mes remarques), mais aussi Chine, Tha"t1ande et Philippines; la participation aux mobilisations et organisations unitaires de solidarité anti-impérialiste 1 ; enfin, je connais assez bien une tentative (et ses difficultés) de construire une organisation internationale de marxistes révolutionnaires, la IVe Internationale (QI) 2 •
Ces ancrages permettent de poser un certain nombre de questions sur les rapports entre luttes de libération nationale, anti-impérialisme et internationalisme ; ainsi que sur le type de rapports entre mouvements sociaux et partis politiques, des uns aux autres et entre eux. Je ne traiterai ici de ces questions que de façon très sommaire et schématique.
Pour entrer dans le sujet, j'examinerai quelques • enseignements ., du Viêt-nam et de l'histoire du Parti communiste vietnamien (PCV) en y cherchant des implications éventuelles pour notre compréhension de l'internationalisme et de la solidarité an ti-impérialiste.
L'INTERNATIONALISME :
UNE CATEGORIE HISTORIQUE La révolution vietnamienne représente un point de départ particulièrement intéressant pour aborder la nécessité/difficulté et la nature de • l'internationalisme comme réponse à l'internationalisation • (voir P. Waterman, 1987), et ses rapports à la question nationale.
Le caractère prolongé de la lutte (concept plus large que celui de guerre prolongée) est une des principales caractéristiques du cas vietnamien. La lutte pour la libération nationale, pour la révolution sociale et sur la question du pouvoir d'Etat au Vietnam a été d'une durée et d'une continuité rarement égalée : des années vingt aux années soixante-dix .. Au cours de ce demi-siècle, cette révolution a évolué dans des cadres très différents. C'est vrai tant au niveau national - sous le colonialisme et après ( 1954) - que régional - avant et après la victoire de la révolution chinoise (1949) et la guerre de Corée (1950-1953)- et international- avant et après la Seconde Guerre mondiale ( 1937/39-1945), de l'intervention française à l'américaine (le tournant des annés cinquante), avant et après l'ouverture du conflit sino-soviétique (1960).
Ce rappel permet de replacer la notion • d'internationalisme ., dans une perspective historique. En effet, selon la période, la lutte vietnamienne a présenté des articulations très différentes entre : les diverses composantes de la lutte dans le pays lui-même (les éléments urbains/ruraux et politiques/militaires, par exemple), avec des résultantes variées ; les éléments de conscience culturelle et politique, notamment la relation complexe et fluctuante entre identités nationale et de classe ; les références politiques internationales et les • modèles • d'organisation révolutionnaire dont s'est successivement inspiré le mouvement révolutionnaire vietnamien (par exemple, celui de la France, puis celui de la Chine) ; les contraintes mondiales et le contenu concret qu'y prend l'internationalisme : les formes, la vigueur ou la faiblesse de l'internationalisme, ses divers centres de gravité, le degré réel d'interaction entre les luttes dans la (semi) colonie et la métropole impérialiste.
L'histoire du PCV a été affectée par ces changements de cadre dès sa naissance (Hémery, 1975 ; Rousset, 1978; Khan, 1982). On peut distinguer quelques grandes périodes, se juxtaposant partiellement: avant 1945 (la révolution d'août) et après (les guerres de libération) •. avant 1954 (les Accords de Genève et la partition temporaire du pays) et après (la combinaison des deux processus révolutionnaires, au Nord et au Sud), etc.
Chacune de ces périodes présente des traits différents, notamment en ce qui concerne le potentiel et les formes concrètes de l'internationalisme. Dans les annés trente, par exemple, nombreux étaient ceux qui plaçaient leurs espoirs dans un rôle actif du Komintern et dans la combinaison directe de luttes de masse en France, la métropole coloniale, et en Indochine, la colonie. Les révolutionnaires vietnamiens tournaient leurs regards vers l'Ouest : vers la France (du Front populaire) et l'Europe (la lutte contre le fascisme, la guerre civile espagnole). La libération
nationale était vécue comme partie intégrante de l'internationalisme prolétarien.
A la fin des années quarante, après la Seconde Guerre mondiale, avec la dissolution du Komintern et l'incapacité du mouvement ouvrier français à empêcher une nouvelle intervention coloniale en Indochine, les révolutionnaires vietnamiens se retournèrent vers l'Est, vers la Chine, où le Parti communiste chinois (PCC) gagnait progressivement la guerre civile contre le Kuomindang. L'internationalisme fut alors vécu comme une dimension des guerres de libération nationale prolongées.
Il y a ici bien plus que l'évolution d'idéologies. En 1936 et 1937, il existait une réelle interaction entre les mobilisations ouvrières françaises et les mobilisations de masse du peuple vietnamien. Les bouleversements de l'Europe affectaient directement les conditions de lutte en Indochine et l'enjeu était très élevé:
Manifestation du Front de solidarité Indochine. de nouvelles possibilités s'ouvraient tant sur le terrain des luttes (semi) légales que de la clandestinité. Le centre de gravité concret de l'internationalisme, vu d'Indochine, se situait alors en Europe occidentale. Les défaites subies là (l'Allemagne, l'Espagne, mais aussi le fait que le Front populaire français n'ait pas remis en cause l'ordre colonial) ont profondément modifié dans un sens négatif les rapports de forces en Indochine même, en fermant certains • possibles • des années trente (comme de gagner rapidement l'indépendance). Dans la seconde moitié des années quarante, le centre de gravité concret de l'internationalisme, vu d'Indochine, s'est déplacé vers la Chine.
Ce n'est là qu'un des exemples de la façon dont l'internationalisme, vu d'Indochine, a revêtu des significations fort différentes au cours des cinq décennies de luttes prolongées. La révolution vietnamienne permet de montrer quelle combinaison de facteurs détermine le potentiel et les réalités de l'intemationalisme dans une période donnée ; elle illustre combien l' • internationalisme " est une catégorie historique, qu'il faut remplir d'un contenu concret, à chaque période.
L'ESPRIT DE L'INTERNATIONALISME : LES ANNÉES SOIXANTE ET APRÈS
Il y a évidemment dans le monde (impérialiste) moderne des traits permanents qui fondent la possibilité (et, du point de vue socialiste révolutionnaire, la nécessité) de l'internationalisme : l'internationalisation des forces productives et la dimension internationale des luttes de classes (y compris la dimension internationale des luttes de libération nationale). C'est le fondement de la théorie des internationales, fondement plus d'une fois réaffirmé par la IVe Internationale elle-même (Frank, 1968 ; Cannon, 1968 ; Ross et Mandel, 1982).
Mais l'internationalisme n'est pas seulement une abstraction théorique, incarnée de façon permanente dans la construction de petites organisations d'avant-garde. Pour être un facteur actif dans les luttes en cours, il doit pénétrer la conscience de larges secteurs du mouvement ouvrier et des mouvements sociaux et populaires, des mouvements de libération nationale. Cette extension dépend des caractéristiques concrètes de la période. La théorie de l'internationalisme doit incorporer une histoire de l'internationalisme comme phénomène de masse et pas seulement une histoire des quatre internationales, et il reste beaucoup à faire sur ce terrain. C'est particulièrement pertinent pour la génération de militants à laquelle je suis identifié, née à un moment où le Viêt-nam était perçu -et était effectivement- le point focal des luttes de classes internationales.
1968 a symbolisé ce que nous appelons dans notre jargon la • dialectique/convergence des trois secteurs de la révolution mondiale • : ce fut l'année
de l'offensive du Têt au Viêt-nam (symbole du combat pour la libération nationale dans le tiers monde), du Mai français (symbole de la reprise des luttes de classes dans les pays capitalistes développés) et du Printemps de Prague (symbole de la lutte antibureaucratique dans les sociétés de transition).
Ce cadre global a eu un impact profond sur les formes de la nouvelle et relativement massive radicalisation des années soixante, dont les effets se firent sentir bien au-delà des faibles effectifs de la • nouvelle avant-garde • politique en Occident: il existait une identification naturelle avec les luttes du monde entier. A l'internationalisation de la contre-révolution (les Etats-Unis en Indochine), on devait répondre par le nouvel internationalisme révolutionnaire. La radicalisation étudiante de la seconde moitié des années soixante fut tout naturellement internationaliste. On peut dire qu'à l'époque le sens de l'internationalisme comme anti-impérialisme était une composante de la radicalisation de la jeunesse et de ce qu'on appelle aujourd'hui les (nouveaux?) • mouvements de masse ", dans un nombre significatif de pays au moins. La décennie de 1963 à 1973 présentait également des conditions favorables à la consolidation d'une internationale révolutionnaire de petite taille, mais active. C'est dans ce cadre que les forces de la IV • Internationale se sont réunifiées, en 1963 (Quatrième Internationale, 1963 ), et, qu'après 1968, des organisations nationales plus fortes participèrent à sa construction, comme en France avec la formation de la Ugue communiste (Ugue communiste, 1969).
Les temps ont changé, on le sait. Si l'internationalisation est plus active que jamais au niveau des facteurs objectifs (voir le terrain économique), il n'en va pas de même pour les facteurs subjectifs ; l'internationalisme est en crise - pour ne pas dire pire - et pas seulement dans le mouvement révolutionnaire : le monde impérialiste connaît aussi sa crise de direction internationale.
En dehors d'un petit nombre de militants, il n'existe plus à une relative échelle de masse d'identification immédiate et simultanée avec la lutte des travailleurs polonais, la grève des mineurs britanniques et les luttes des peuples nicaraguayen et salvadorien. Cela explique dans une certaine mesure les nouvelles difficultés rencontrées par les organisations internationales comme la tv• Internationale, ou les courants comme le maoïsme depuis la seconde moitié des années soixante-dix. Cette constatation a aussi des implications sur la façon dont l'internationalisme comme anti-impérialisme peut s'enraciner dans des milieux plus larges que les simples • avant-gardes programmatiques • et les comités et réseaux de solidarité, petits mais persévérants.
Dans certains pays, une des pistes les plus viables réside probablement dans l'éclosion d'une conscience anti-impérialiste au sein du mouvement pour la paix (par exemple, à travers les mouvements anti-interventionnistes sur l'Amérique centrale et, bientôt, espérons-le, sur les Philippines). Mais le mouvement pour la paix est bien faible dans certains pays (comme la France, largement à cause de l'histoire politique de ce pays depuis la Seconde Guerre mondiale, de la nature de son mouvement ouvrier
- et probablement aussi à cause du revers de la médaille que représente la tradition française, généralement • politique " et non • morale • sur ces questions.)
Enfin, quels seront les effets de la crise financière actuelle sur la conscience du mouvement ouvrier lui-même- et sur les chances d'une renaissance (ou d'une nouvelle érosion) de l'internationalisme prolétarien?
L'INTERNATIONALISME
COMME NÉCESSITÉ
L'internationalisme n'est plus à la mode. Cela ne signifie pas que l'internationalisme n'est plus nécessaire; le besoin est bien là, même si la conscience en est faible. Une des principales leçons du Viêt-nam est que l'internationalisme est une nécessité. Chaque processus révolutionnaire est très spécifique, original. Mais les guerres du Viêt-nam ont révélé quelques vérités essentielles sur le monde contemporain et sur la combinaison stratégique de facteurs qui peut mener à la victoire. Comme la Révolution russe- et comme dans une certaine mesure la chinoise-, la révolution vietnamienne a d'abord remporté une victoire (fragile) dans le cadre d'une guerre mondiale, en août 1945. Mais, l'appui internationaliste ayant fait défaut en France et en Union soviétique, elle n'a pu la consolider. Dès lors, la révolution vietnamienne ne pouvait plus être victorieuse dans un tel cadre - ou bénéficier d'ouvertures • objectives • dans la situation internationale comme les révolutions cubaine et nicaraguayenne. Elle a dû, dans une large mesure, se créer elle-même les conditions internationales de sa propre victoire: c'est l'histoire qui suit les Accords de Genève de 1954 et qui mène aux Accords de Paris de 1973.
Plus d'une fois, le mouvement de libération nationale vietnamien s'est retrouvé isolé sur la scène internationale. Néanmoins, l'internationalisme actif s'est avéré un facteur décisif pour la victoire elle-même, et pas seulement pour assurer la consolidation et la défense d'un régime issu d'une victoire. Il a fallu infliger à Paris et Washington une défaite militaire mais aussi politique. Et cela non seulement en Indochine mais aussi sur la scène internationale, en France et aux Etats-Unis mêmes. Le PCV ne pouvait pas envoyer de troupes, de missiles ou de bombardiers au-delà des frontières de son pays. Mais il pouvait agir sur la situation politique en France et aux Etats-Unis, indirectement (en se montrant capable de soutenir une guerre prolongée et coûteuse plus longtemps que les puissances impérialistes) et directement (en intervenant activement outre-mer dans l'organisation de la résistance à la sale guerre).
Loin d'être un luxe, la solidarité internationale était une nécessité absolue. Mais elle ne fut pas automatique ; elle dut être gagnée sur des terrains nombreux et complexes. Le PCV a dû élaborer une diplomatie, en période défensive et en période offensive ; il a dû gagner le soutien d'un • camp socialiste • profondément divisé, d'un mouvement antiguerre multiforme, fractionné, aux Etats-Unis, et le soutien du mouvement international de solidarité
Anciens du Viêt-nam lors d'une manifestation anti-guerre à New York.
(notamment en Europe occidentale). Il était vital pour la révolution vietnamienne de tirer le maximum d'avantages de tous les potentiels de solidarité, et d'exacerber les divisions dans le camp ennemi.
Face aux • conseils» et aux pressions de Moscou et Pékin, le PCV a dû imposer à ses alliés sa propre indépendance de choix dans les négociations et règlements politiques (Rousset, 1975): c'est là une des différences les plus frappantes entre les négociations de Genève de 1954, au cours desquelles les Vietnamiens étaient relégués à une position subordonnée par rapport aux délégations russe et chinoise (Joyaux, 1979), et celles de Paris, oû les Vietnamiens se trouvaient seuls face aux délégations saïgonnaise et américaine.
Plus généralement, les forces révolutionnaires vietnamiennes placèrent de plus en plus les thèmes des • trois grands courants • de • la révolution mondiale » (la libération nationale, la lutte de classe prolétarienne et la construction socialiste) et du front unique en défense de leur lutte pour l'indépendance au centre de leur politique (Le Duan, 1970). Elles se montrèrent capables de collaborer avec tous les courants de la solidarité, malgré les difficultés de l'entreprise, par delà divergences idéologiques et politiques. En poursuivant cette politique avec conséquence, ils acquirent une efficacité extraordinaire sur le terrain international et contribuèrent activement à l'unité du mouvement de solidarité. Cela explique en partie qu'ils soient devenus le foyer d'un nouvel esprit internationaliste.
UNITÉ, SOLIDARITÉ, RÉCIPROCITÉ, RESPONSABILITÉ Ici aussi, les leçons du Viêt-nam sont fort utiles pour les luttes révolutionnaires actuelles qui ne bénéficient pas d'un • moment favorable » objectif dans la situation internationale : le Salvador et les Philippines en particulier. Elles soulignent la responsabilité de ceux qui pouvaient alors, et peuvent encore aujourd'hui contribuer aux activités et à l'éducation internationalistes. Les Vietnamiens ont eu besoin de nous ; comme d'autres avant et après eux.
Il y avait un devoir politique et moral ici. Il fallait tout faire pour mettre fin à ce qui devint probablement la plus sale de toutes les sales guerres impérialistes ; or, on ne le pouvait qÛ'en unissant toutes les forces concernés. Mais il y avait plus. Une véritable interaction s'est instaurée entre les luttes indochinoises et les autres luttes du monde. En attirant sur eux l'essentiel de l'intervention US pendant dix années charnière, les trois peuples indochinois ont contribué de façon décisive à mettre la politique de Washington en crise et à montrer les limites de la puissance économique, militaire et politique des Etats-Unis dans l'après-guerre (Kolko, 1986). De l'Angola au Nicaragua, d'autres mouvements ont pu saisir le • moment favorable » ouvert par les victoires de 1975: la paralysie (relative et temporaire) du camp impérialiste.
Pour des millions de gens dans le tiers monde, en Occident et au Japon, le Viêt-nam était une référence. Certes, il existait alors un mythe révolutionnaire, qui posa un problème dans les années soixante-dix lorsqu'il devint évident que le socialisme n'était pas pour bientôt dans les pays industrialisés. Mais il y avait plus qu'un mythe. Le mouvement multiforme contre la guerre du Viêt-nam affectait de larges secteurs des mouvements de la jeunesse, ouvriers et sociaux : c'était une composante organique de la vague de radicalisation des années soixante, de la formation de la • nouvelle gauche », de l'émergence de nouvelles forces progressistes et révolutionnaires, des changements de mentalité et de conscience.
Dans ce cas plus que dans tout autre, peut-être, la solidarité n'a pas été à sens unique, de l'Occident au tiers monde. En effet, il me semble qu'on peut dire
que les forces vietnamiennes ont reçu moins qu'elles n'ont donné, tant au niveau • objectif , , en montrant les limites de la puissance américaine, qu'au niveau • subjectif •, en travaillant avec toutes les couleurs de la palette progressiste et révolutionnaire. Elles ont assumé le poids de la guerre et payé pour ce faire un prix très élevé. A plus d'une reprise, les Vietnamiens ont été frustrés de leur victoire par manque d'internationalisme actif en Occident : en 1945, 1954, 1965, 1968 ... C'est pour cette raison que la guerre a été si longue et coûteuse ; il ne faut pas l'oublier aujourd'hui que le versant sombre de l'Indochine révolutionnaire nous apparaît (Rousset, 1985).
Solidarité a signifié réciprocité, et responsabilité, des deux côtés. Les Vietnamiens comprenaient bien que le mouvement anti-guerre/de solidarité était fait de mouvements nationaux. Pour être efficace, il fallait qu'il soit large, pour être large, il fallait qu'il ait un sens pour la population du pays où il se développait ; il ne pouvait simplement être dirigé de Hanoï comme un réseau d'ambassades informelles. Ce faisant, les Vietnamiens se montraient plus mûrs et efficaces qu'une série d'autres mouvements de libération qui tendent à considérer la solidarité comme leur propriété privé. C'est une des raisons pour lesquelles les Vietnamiens ont accepté la diversité du mouvement de solidarité comme un fait politique ; tout en prônant l'unité. Malheureusement, l'autre terme de la relation n'a pas toujours manifesté la même responsabilité. Le thème du front uni devait être aussi important pour nous que pour les Indochinois. Des organisations comme le Front solidarité indochine (FSI) ont été construites sur cette base et ont appelé à participer à toutes les mobilisations, même quand elles s'effectuaient à l'initiative d'autres forces. Mais souvent, les divisions sectaires freinaient la solidarité. Plus d'une fois, des mobilisations ont été reportées ou affaiblies par des luttes intestines qui n'avaient pas grand chose à voir avec la tâche de mettre fin à la guerre. Par nos actions, nous avons aidé, en particulier quand nous acceptions d'unir nos forces. Par nos prétentions et nos querelles, non.
Nous nous battions pour la fin de l'intervention impérialiste, pour le droit à l'autodétermination et pour la victoire des forces de libération nationale/ révolutionnaires. La solidarité est au service de ceux qui sont engagés dans le combat. C'est pourquoi il était important pour nous d'être prêts à répondre à des appels spécifiques à la mobilisation, quel que soit leur terrain, si cela était considéré comme important ou vital par les Vietnamiens eux-mêmes. En même temps, il n'était ni de notre ressort ni dans nos capacités, de décider de leur conduite.
Le terrain diplomatique offre un bon exemple, à cet égard. Il n'entrait certainement pas dans notre rôle de décider quand et comment les Vietnamiens devaient négocier, ou ce que serait alors un règlement acceptable: la responsabilité n'en pouvait incomber qu'à ceux qui menaient effectivement la lutte. Le mouvement de solidarité n'était pas une sorte d'entremetteur dont la fonction aurait été d'élaborer un accord • raisonnable • . Mais le mouvement de solidarité devait être capable de répondre à un appel à l'action, même sur le terrain diplomatique, si ceux qui menaient la lutte en ressentaient le besoin, comme cela se produisit en automne 1972, lorsque les Vietnamiens appelèrent toutes les forces à se mobiliser pour forcer l'administration US à respecter sa parole et à signer les accords de Paris.
Internationalisme signifie unité, tant dans le pays où se mobilise la solidarité que dans celui où se mène la lutte. Le Salvador aujourd'hui en est un bon exemple. Unité signifie pluralisme. Le pluralisme est bon, la division est mauvaise; la différence entre les deux réside le plus souvent dans la sens de la responsabilité. Chaque composante de la solidarité peut conserver ses propres convictions politiques sans tenter de les faire avaler à l'ensemble du mouvement.
L'INTERNATIONALISME
ET LA QUESTION NATIONALE
Le Viêt-nam a joué, particulièrement entre 1965 et 1975, un rôle actif et positif dans le renouvellement de l'internationalisme. Quand des guerres se sont produites entre le Viêt-nam, le Cambodge et la Chine, en 1978-1979, l'Indochine est devenue un symbole de la crise de l'internationalisme. Cette leçon • négative • de l'Indochine est tout aussi importante que la • positive •.
La crise de 1978-1979 ne peut s'expliquer que par la combinaison de facteurs nationaux, régionaux et internationaux (Rousset, 1980, a et b; Chanda, 1987). Parmi ceux-ci, on peut citer: l'état des pays indochinois après un calvaire sans précédent (trente-cinq années de guerre au Viêt-nam); les politiques impérialistes avant et après 1975 ; la réfraction en Indochine du conflit sino-soviétique, comme conflit interbureaucratique ; les tensions internes aux processus révolutionnaires indochinois (issus notamment de la question nationale dans la péninsule) ; le caractère très spécifique de la crise cambodgienne et du phénomène khmer rouge ; la réaction du mouvement révolutionnaire thaï à la crise ; et, dans ce contexte, les implications des erreurs (de la vision et des orientations) • triomphalistes • du PCV en 1975 et 1976.
A leur manière, l'Asie du Sud-Est et l'Indochine sont restés, après 1975, un point nodal des contradictions internationales. L'absence de capacités internationalistes s'est alors révélée aussi importante que l'avait été le mouvement de solidarité international durant la décennie précédente.
La crise d'après 1975 pose une série de questions complexes mais urgentes.
Comme l'internationalisme, la question nationale doit être restituée dans sa dimension historique. La révolution vietnamienne, plus que toute autre peut-être, a montré l'importance et les multiples faces de la question nationale dans les luttes du tiers monde. La lutte pour la libération nationale opère à plusieurs niveaux : le politique et l'économique (l'indépendance) ; le culturel (réaffirmer l'authenticité d'une histoire et d'une identité) et le structurel (la formation d'une nation indépendante, et de l'Etat indépendant/moderne).
Confrontés aux dangers du nationalisme, les Vietnamiens ont très classiquement distingué le nationalisme des nations opprimées de celui des oppresseurs ; et la défense des droits nationaux, du nationalisme comme idéologie. Néanmoins, avec le thème des « quatre mille ans d'histoire de la nation vietnamienne •, ils ont fini par ne plus faire de la « nation • une catégorie historique. Le problème est que " nation • ne peut s'identifier simplement à communauté humaine, et la formation d'une nation à la continuité d'une présence humaine ; à partir des premières communautés établies dans le bassin de la Rivière rouge, plusieurs nations auraient pu se former ; la présente nation vietnamienne existerait-elle sans les mille ans d'occupation chinoise (entre autres et multiples facteurs) ?
Le rôle et la place d'une nation ne sont habituellement pas dénués d'ambigüités. La même nation peut être successivement et simultanément opprimée
Premier Mai en BoiMe. (par l'impérialisme, par exemple) et oppresseur (à l'égard d'une minorité nationale/religieuse, par exemple). Cela est lié à un des traits centraux de la notion (moderne) de nation: souveraineté sur un territoire, ce qui implique contrôle sur (ou lutte pour créer) un Etat (une administration).
En Indochine même, la question est devenue urgente à cause des différences de culture, de taille et de ressources des trois pays regroupés par la colonisation française, et l'importance des minorités (montagnards). Après les années trente, le thème de la Fédération indochinoise fut abandonné et la notion de souveraineté totale devint de plus en plus importante ; pour de bonnes raisons, mais avec des implications dangereuses lorsque la solidarité politique qui existait au sein du front révolutionnaire indochinois se brisa avec la constitution du courant khmer rouge. La question des futures relations intra-indochinoises fut alors esquivée. La crise d'après 1975 a pourtant montré que l'évolution des rapports entre affirmation de la nation et internationalisme restaient une question cruciale.
SOLIDARITÉ, INDÉPENDANCE
ET CAPACITÉ DE DURER
La crise indochinoise de 1978-1979 peut aider à clarifier une série de questions auxquelles le mouvement de solidarité s'est affronté.
L'internationalisme est resté une nécessité après 1975, tant en Indochine même, qu'à l'égard de l'Indochine. Mais il ne s'est pas matérialisé à un moment crucial. En effet, nous, mouvement de solidarité, ne l'avons pas maintenu en vie après les victoires ; à cause du phénomène khmer rouge, du triomphalisme du PCV (qui choisit de s'adresser au gouvernement et non plus aux " amis •), mais aussi à cause de nos propres faiblesses.
L'internationalisme exige la capacité de durer. Les luttes sont prolongées, que ce soit sous la forme de guerres révolutionnaires ou autrement. Pour être efficace, la solidarité doit aussi être prolongée. Pour cela, l'indépendance du mouvement de solidarité doit être défendue. Pour durer, la solidarité ne doit pas être comprise par les militants organisés politiquement dans un sens « instrumental •, en vertu duquel ils la maintiennent quand elle peut directement aider une de leur tâches immédiates de construction de parti, et l'abandonnent quand ce n'est plus le cas. La solidarité unitaire ne doit pas dépendre du contrôle d'un seul parti.
L'effet dramatique que le conflit interbureaucratique entre la Chine et l'URSS a eu en Indochine - et la manière dont l'impérialisme s'en est saisi à ses propres fins - souligne une nouvelle tâche de l'internationalisme aujourd'hui: la protection des révolutions contre ce type de pressions. Au cœur de ce problème, on trouve la différence entre intemationa-
lisme et • campisme •. Les • camps • mondiaux existent bien : ils sont une réalité politique avec laquelle il faut traiter. Le soutien des Etats postcapitalistes (que ce soit la Chine ou le bloc soviétique) doit être conquis par ceux qui se battent (et ceux qui les aident à se battre). Mais la logique du campisme est néanmoins très éloignée de la véritable logique de l'internationalisme. Elle conduit à juger le caractère progressiste d'une lutte par la manière dont celle-ci s'articule avec la diplomatie d'un Etat (ou de plusieurs Etats).
Toute lutte mérite d'être jugée à sa valeur intrinsèque, et non à la perception qu'en a l'une ou l'autre capitale du • camp progressiste •. La solidarité unitaire ne doit pas dépendre d'un quelconque appareil d'Etat. Pour durer, la solidarité doit partir de la défense à long terme de la lutte du peuple et non de la défense d'un programme précis, d'ailleurs souvent en cours d'évolution. Il y a un vieux débat dans le mouvement de solidarité que la crise de 1978-1979 contribue finalement à clarifier: faut-il soutenir les luttes sur le • programme • de leur directions, ou pas?
Nous avons apporté notre soutien aux mouvements de libération nationale cambodgien, laotien et thaï, et nous avons eu raison de le faire. Or, nous savons maintenant qu'ils avaient des programmes différents; ils ont fini par se faire la guerre. Aujourd'hui nous soutenons à la fois les Salvadoriens et les Philippins, dont les mouvements ont des origines idéologiques très différentes (et ne sont pas forcément eux-mêmes homogènes, comme le cas salvadorien le montre particulièrement clairement). Unitaire, la solidarité peut et doit s'unir sur une plate-forme simple, élémentaire et fondamentale à la fois.
La solidarité anti-impérialiste unitaire et indépendante doit s'enraciner dans des mouvements larges, quand c'est possible. Mais elle ne peut être menée de la même manière quand elle représente un élément central de la situation politique nationale (comme lorsque elle était le champ de recomposition de la • nouvelle gauche •, ou, comme aux Etats-Unis, lorsqu'il fallait ramener les soldats chez eux) qu'en d'autres circonstances (comme aujourd'hui en Europe pour ce qui concerne l'Amérique centrale et les Philippines). La solidarité anti-impérialiste est parfois une composante organique des mouvements sociaux, parfois non. Il faut néanmoins construire une véritable continuité de ce terrain d'action, ce qui réclame conviction, volonté, c'est-à-dire organisation et formation politique.
Ici, la responsabilité des militantes et militants organisés est très importante. Ce sont elles et eux qui peuvent assurer la continuité du travail de solidarité et de la formation internationaliste, au-delà des péripéties de la lutte et des mobilisations de masse. Ces militants organisés peuvent agir dans des comités de solidarité, des organisations de masse (comme les syndicats) ou des partis politiques (petits ou grands). La façon dont ils ou elles se comportent peut avoir un effet considérable sur l'efficacité du travail de solidarité permanent. INTERNATIONALISME, ANTI-IMPÉRIALISME
ET IVE INTERNATIONALE
On ne peut pas parler d'internationalisme et des mouvements sociaux sans traiter des responsabilités des militants • politiquement organisés • - qui font partie intégrante des mouvements • larges • - et de leurs organisations. Animés par des convictions profondes, doués de savoir-faire, liés à des organisations très diverses, ils peuvent apporter une aide considérable ; ou bien aggraver bien des problèmes si le sectarisme et la manipulation prennent le dessus.
L'internationalisme opère à des niveaux différents. Le mouvement de solidarité avec l'Indochine incorporait un large éventail de niveaux, liant ensemble des forces faiblement structurées et des groupes très cohérents. Le dynamisme du mouvement anti-guerre découlait partiellement de cette interaction. Dans ce cadre, le rôle joué par des petits groupes radicaux de la • nouvelle gauche • a été bien plus important que ce à quoi on aurait pu s'attendre au vu de leur taille (de même que le rôle de personnalités influentes et d'intellectuels du mouvement). Ce fut le cas, entre autres, pour les forces liées à la IVe Internationale dans plusieurs pays d'Europe occidentale, d'Amérique du Nord et au Japon, notamment. Comment l'internationalisme de parti peut-il se combiner à l'internationalisme de masse de manière utile ? L'histoire de la IVe Internationale peut être une étude de cas intéressante pour tenter de répondre à cette question.
L'internationalisme anti-impérialiste et les questions • du tiers monde • ont joué un rôle important dans l'histoire de la IVe Internationale (Frank, 1969). Parmi les principales expériences historiques qui ont présidé à la création de cette nouvelle internationale, il y a eu la défaite de la révolution chinoise de 1925-1927. Pendant un temps, l'Asie a été l'endroit où certaines de ses plus importantes sections nationales se sont formées, mais depuis la crise des organisations chinoises et la transformation du LSSP ceylanais en parti réformiste, le poids de la IVe Internationale a considérablement décliné dans cette région décisive du monde. Néanmoins, l'Amérique latine a été et reste l'une des plus importantes régions pour la IVe Internationale, aux côtés de l'Europe occidentale et de l'Amérique du Nord. Aujourd'hui, le PRT mexicain est certainement l'organisation la plus significative de l'internationale.
A travers l'existence de ses propres organisations nationales dans les pays dépendants, notamment dans les années soixante et soixante-dix, la IVe Internationale a dirigé une partie de son effort de solidarité anti-impérialiste vers la défense de ses propres cadres (comme la campagne pour la libération du dirigeant péruvien bien connu Hugo Blanco) et le soutien à ses propres sections nationales (comme la campagne de soutien à l'organisation bolivienne). Plus généralement, depuis la Seconde Guerre mondiale en parti-
Meeting de la LCR à Tokyo, dans la salle des paysans de Sanrizuka.
culier, le développement des mouvements de libération nationale a profondément affecté la vie internationale de la JV• Internationale. Il a nourri des discussions sans fin sur la nature des partis qui ont mené ces mouvements à la victoire. Il a apporté une contribution décisive à la solution de la plus grave scission de la IV • Internationale, celle de 1952-1954 : la réunification incomplète, mais néanmoins importante, de 1963 a été préparée par la réponse positive apportée par les deux ailes du mouvement international aux révolutions algérienne et cubaine.
Il n'y a pas d'histoire simple ou homogène de la IV" Internationale, indépendante des périodes et des pays. Chaque organisation nationale est pleinement responsable de ses propres choix politiques ; elle a sa propre histoire et ses propres caractéristiques. Mais, dans l'ensemble et malgré des faiblesses évidentes, il existe une tradition active et très honorable d'intervention internationaliste, en particulier sur le terrain de la solidarité anti-impérialiste. La IV" Internationale a appris très tôt à soutenir des luttes même quand elles étaient dirigées par des partis ou mouvements très différents d'elle-même. La section française, par exemple, a toujours maintenu son soutien au mouvement de libération nationale vietnamien, même quand le Parti communiste français l'a abandonné au nom de la solidarité gouvernementale, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale (Moneta, 1971 ; La question coloniale et la section française de la IV" Internationale, 1973; Ruscio, 1985).
Les organisations nationales de la IV" Internationale ont souvent été, avec les chrétiens, des personnalités intellectuelles et quelques autres, parrni les pionniers de la solidarité avec une nouvelle lutte de libération nationale. Elles se sont impliquées dans toute une gamme d'activités concrètes de soutien. Dans le cas de l'Algérie, par exemple, elles ont contribué non seulement au développement d'une opposition massive à la guerre, mais aussi à la constitution d'un réseau clandestin qui aidait les forces de libération en France et ailleurs en Europe. Elles ont offert un soutien matériel et technique, outre leur soutien politique (Hamon et Rotman, 1979). Du Vietnam à Cuba et à l'Algérie, la IV" Internationale a mobilisé ses forces dans la solidarité. Aujourd'hui, ses sections nationales et organisations sympathisantes jouent souvent un rôle significatif dans les activités anti-impérialistes, en particulier pour l'Amérique centrale.
L'internationalisme a fait partie de la raison d'être de la IV" Internationale depuis sa fondation. Cette expérience lui a appris à soutenir des mouvements à • définition • idéologique ou politique différente de la sienne. Elle lui a aussi appris (certes, avec un succès inégal) à appliquer concrètement les politiques de front uni et à travailler avec d'autres dans le mouvement de solidarité : groupes révolutionnaires divers, chrétiens, membres des PC, • tiers-mondistes •, etc. La même expérience a été accumulée sur d'autres terrains, comme la solidarité avec les luttes ouvrières et la solidarité avec les travailleurs polonais.
LE DÉCLIN DU SECTARISME DES ANNÉES SOIXANTE-DIX Néanmoins, plusieurs problèmes se sont posés à ma génération, dans les années soixante-dix. Dans les années soixante, quand l'internationalisme était largement anti-impérialiste (au moins en Europe) et fondé sur le radicalisme du mouvement étudiant, la IV" Internationale avait la capacité de contribuer à des initiatives centrales (à Paris, Berlin, Bruxelles, Milan, pour citer quelques exemples). Dans les années soixante-dix, l'internationalisme a dû se tourner aussi vers le mouvement ouvrier (avec la crise!). La
IVe Internationale a pris quelques initiatives sur ce front (l'organisation de conférences de syndicalistes de base). Mais ses forces se sont avérées trop faibles et trop inégalement représentées dans les divers secteurs industriels (d'un pays à l'autre) pour vraiment réussir.
Cela est lié à un autre aspect des années soixante-dix. Dans l'ensemble, la décennie a été plutôt sectaire en ce qui concerne l'extrême gauche. Les relations unitaires entre les groupes révolutionnaires ont été assez difficiles, ce qui a freiné leur capacité d'action. La IVe Internationale était certainement une des forces les plus unitaires de la gauche radicale, mais elle n'a pas été exempte de tout sectarisme et de toute conception manipulatoire; ceux-ci ont même parfois été aigüs comme dans le cas du courant connu sous le nom de • moréniste • en Amérique latine (qui a fait scission de la IVe Internationale en 1979 sur la question du Nicaragua).
Un authentique changement d'atmosphère s'est produit dans les années quatre-vingt, pour le mieux. Nombreux étaient ceux, dans le mouvement révolutionnaire, qui commençaient à penser que le sectarisme coûtait trop cher: perte de crédibilité, de dynamisme, de forces -et même de vies et d'occasions exceptionnelles. Mon expérience personnelle est qu'un nouveau sens du dialogue et de l'unité s'est répandu chez de nombreux révolutionnaires et radicaux d'Europe, d'Amérique latine et d'Asie ... Ce qui est très prometteur.
Certes, ces évolutions sont encore fragiles et inégales. Aux Etats-Unis, les forces liées à la IVe Internationale viennent de traverser une très grave crise et la tendance est plus à la division qu'à l'unité! Partout, un certain nombre d'organisations ont gardé le sectarisme des années soixante-dix - ou même des années trente. Certaines continuent encore de faire de l'antitrotskysme une religion 3 (on peut dire que l'antitrotskysme, héritage du stalinisme, joue un rôle similaire à l'anticommunisme pour les régimes de droite. L'antitrotskysme est en fait une forme spécifique d'anticommunisme née dans le mouvement communiste lui-même).
Néanmoins, la collaboration, la coordination et même des regroupements et des fusions se sont produites entre organisations de traditions idéologiques différentes d'une manière qui n'aurait pas été possible il y a dix ans. Certaines sections de la IVe Internationale ont récemment connu de tels fusions ou regroupements, dans plusieurs pays comme le Brésil, le Pérou, l'Allemagne de l'Ouest. Certaines, comme dans l'Etat espagnol, sont actuellement engagées dans un processus de collaboration qui pourrait mener à de nouvelles fusions, s'il réussit.
UNE RÉÉVALUATION
DANS LES ANNÉES QUATRE-VINGT Derrière ces changements, il y a plus qu'un nouvel esprit unitaire. Un certain nombre de préjugés du passé ont été remis en cause par des réalités- c'est vrai pour la IVe Internationale aussi bien que pour d'autres courants révolutionnaires. De nouvelles diseussions se sont ouvertes, qui sont loin d'être terminées. Les questions posées sont importantes, en particulier en ce qui concerne les rapports entre l'internationalisme d'avant-garde et l'internationalisme de masse.
Dans le passé, les organisations nationales de la IVe Internationale pouvaient être unitaires (plus souvent) ou sectaires (moins souvent). Mais il y avait une présupposition commune : que la géographie politique de la gauche était essentiellement polarisée autour de trois pôles principaux: le stalinisme, la social-démocratie et le marxisme révolutionnaire (tel qu'il est exprimé dans le programme de la IVe Internationale). Les autres courants étaient perçus comme • centristes •, oscillant entre ces trois pôles. Mais deux de ces pôles étaient physiques (le stalinien et le social-démocrate), tandis que le troisième était encore fondamentalement • programmatique • - ce qui était déjà assez problématique si l'on veut parler d'un pôle d'attraction.
La plupart des autres courants révolutionnaires (comme le maoïste à l'échelle internationale ou le castriste à l'échelle continentale) partageaient des présuppositions semblables, d'autant plus que • leur • pôle était en plus physique : le poids de la Chine et de Cuba. Mais la • simplification • attendue de la géographie de la gauche internationale autour de ces pôles ne s'est pas produite. La politique étrangère chinoise évolua dans un sens inattendu. Le pluralisme, sinon la division, restèrent la règle, au niveau international, et, le plus souvent, aussi national.
Une deuxième présupposition, qui remontait aux années trente, a également été remise en cause, celle selon laquelle • la crise historique de l'humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire • (Quatrième Internationale, 1977 4 ). L'idée qui sous-tend cette phrase est que les conditions socio-économiques générales pour une lutte révolutionnaire victorieuse dans un certain nombre de pays (à commencer par l'Europe) sont essentiellement mûres, que de larges secteurs des masses sont prêts au combat et que l'obstacle principal est le poids des directions bureaucratiques réformiste et stalinienne. Ce jugement était probablement au moins partiellement vrai dans les années trente (que l'on se rappelle la guerre civile espagnole) - mais certainement pas cinquante ans plus tard, dans les pays impérialistes !
Ces questions ont commencé à être discutées dans la IVe Internationale à l'occasion de son dernier congrès mondial, en 1985. Elles sont loin d'être complètement résolues. Mais des changements significatifs se sont déjà produits. Le texte alors adopté sur • La construction de la IVe Internationale • analysait l'existence d'un processus de recomposition du mouvement ouvrier et des forces révolutionnaires, global, complexe, multiforme et prolongé. Il commençait à analyser explicitement le rôle de la IVe Internationale en rapport avec le • processus de recomposition global • (Quatrième Internationale, 1985). De nouvelles élaborations nationales sont engagées pour tirer les leçons nécessaires du passé, mettre à jour de
Fraternisation entre Gl's déserteurs et représentants du Viêt-nam en guerre.
nombreuses questions de stratégie et de construction du parti, réévaluer et critiquer les notions comme le " centrisme » ou la vision réductrice d'une simple " crise de direction " (Bensaïd, 1987).
Les questions soulevées sont difficiles : comment faire de notre mieux, dans les circonstances actuelles, pour regrouper des forces révolutionnaires nationales sans perdre l'atout programmatique et politique de la IV" Internationale, qui exprime si souvent, comme sur la question de la démocratie socialiste, des leçons de l'histoire moderne et contemporaine payées au prix fort ? Comment unir ou unifier dans la clarté politique? Comment renforcer la collaboration internationale entre divers types de forces révolutionnaires ? Il n'y a pas de réponses simples à de telles questions, mais il y a déjà des changements notables : une façon différente de s'adresser aux courants révolutionnaires en dehors de la IV • Internationale ; une perspective à plus long terme en ce qui concerne les rapports unitaires, la recherche du dialogue et de l'échange d'expériences plutôt que les polémiques stériles, l'intégration de la notion de pluralisme dans l'analyse du mouvement révolutionnaire international, une vision plus respectueuse des autres. C'est, à mon avis, un tournant très important.
Tout cela ne concerne pas que les militants révolutionnaires organisés. Un esprit et une pratique plus internationaliste/pluraliste au sein de la gauche révolutionnaire elle-même peut contribuer à la renaissance d'un sens plus large de l'engagement internationaliste et des espoirs dont les mouvements ouvrier et sociaux sont porteurs. L'introduction plus systématique de conceptions unitaires dans " l'avant-garde » elle-même contribuerait certainement à combattre les pratiques instrumentales et manipulatoires de celle -ci dans le travail de masse. Des rapports plus sains entre les révolutionnaires organisés peuvent induire des rapports plus sains entre eux et les autres militants des mouvements ouvrier et sociaux. C'est un des biais par lesquels ceux qui sont " politiquement organisés" peuvent aider, plutôt que freiner, le développement des mouvements de masse autonomes.
Pierre Rousset 1 . Mon activité principale dans une organisation de solidarité anti-impérialiste en France s'est faite d'abord dans le Front solidarité indochine (FSI). Le FSI est mort de mort naturelle après avril 1975- date des victoires indochinoises. J'ai alors participé à des comités de solidarité avec la Tha:ilande, et, plus tard, les Philippines. 2. La 1v• Internationale a été fondée en 1938 sur un programme communiste antistalinien/antibureaucratique. Plusieurs organisations revendiquent l'héritage de cette organisation internationale. Celle dont je parle est le plus souvent associée au nom de l'économiste marxiste belge Ernest Mandel. 3. Trotsky était un des principaux dirigeants de la révolution russe -et une des principales personnalités à s'opposer à l'ascension du régime stalinien en URSS dans les années trente. Battu et exilé, il fut l'un des fondateurs de la IV" Internationale en 1938 ; il fut assassiné au Mexique par un agent de Staline en 1940. 4. Cette phrase est tirée du Programme de transition pour la révolution socialiste, l'un des plus importants documents de la fondation de la IV" Internationale en 1938. Bibliographie * Daniel Bensaïd, Stratégie et Parti, La Brèche, Paris, 1987. * James P. Cannon, "The Vanguard Party and the World Revolution "• in 50 Years of World Revolution 1917-1967, An international symposium, Merit Publishers, Ernest Mandel ed. New York, 1968. * Nayan Chanda, les Frères ennemis. La péninsule indochinoise après Saigon, Presses du CNRS, Paris, 1987. * Pierre Frank, " Necessity and Objective Roots of Proletarian lntemationalism ", in 50 Years of World Revolution 1917-1967, An international symposium, Merit Publishers, Ernest Mandel ed. New York, 1968. * Pierre Frank, la Quatrième Internationale, Maspero, Paris, 1969. * Programme de transition, Editions de la taupe rouge, Paris, 1977. * " La dialectique actuelle de la révolution mon-
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