La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

TRIBUNE DU IXe CONGRES DE LA LCR

1989, une bonne année... pour construire la LCR

· Critique communiste, n° 81, janvier 1989 · p. 27-28 · 1 558 mots

Q LAURENT CARASSO

Tracer notre chemin

UELQUES QUESTIONS importantes pour les révolutionnaires doivent être éclaircies à l'occasion de notre congrès ...

La première est de bien comprendre ce qui se modifie dans la situation sociale et politique depuis en gros le milieu des années quatre-vingt et dont les grèves récentes sont l'illustration. Même si nous ne prenons ici en compte que l'Etat français, ce type de modification s'effectue sous des formes différentes dans l'Europe capitaliste.

Il existe, dans ce pays, une génération de militants et militantes ouvriers actifs depuis une quinzaine d'annees, marqués par plusieurs expériences de mouvements de grèves. Souvent, ces militants ont été en contact avec les révolutionnaires, ils ont pu les voir agir, proposer une autre politique que les réformistes, plus efficace et refusant la capitulation face au patronat. De plus, au sein de cette même génération, avec les révolutionnaires, beaucoup ont été porteurs de réponses sociales et politiques sur des questions que ne voulaient pas aborder les réformistes. Le féminisme, l'antiracisme, l'internationalisme militant ont été portés dans la durée dans les entreprises, essentiellement par l'activité politique des militants révolutionnaires qui y relayaient des campagnes menées plus largement.

Si on prend du recul dans l'histoire du mouvement ouvrier depuis la Libération, ce fait est majeur car ainsi, dans beaucoup d'entreprises, des militants ont su continuer à agir politiquement en dehors du stalinisme ou de la social-démocratie. Dans une période antérieure comme celle du début des années cinquante, où une telle couche militante existait, forgée sous l'Occupation et dans les années qui suivirent, les militants révolutionnaires furent réduits à l'isolement et ne purent que très rarement rester des références pour les militants d'avant-garde. Le mouvement ouvrier politique dans les entreprises, c'était le PCF.

Donc, cette couche militante, formée dans les années soixante-dix, toujours active, trouve aujourd'hui à côté d'elle une nouvelle génération de jeunes travailleurs et travailleuses, venus dans les entreprises ces dernières années et qui n'ont pas le même rapport aux partis et syndicats que leurs aînés. Souvent, ils ont eu quelques expériences à travers les mouvements de la jeunesse scolarisée, ou dans quelques-uns des conflits des dernières années.

Ces deux générations apparaissent aujourd'hui dans l'ossature des structures d'auto-organisation, des coordinations qui se sont mises sur pied à la SNECMA, à Air France, dans les hôpitaux.

Il serait donc particulièrement réducteur de ne voir là que des formes démocratiques ou la seule irruption d'une nouvelle génération peu politisée ou corporatiste.

On parle souvent dans la LCR de la recomposition politique du mouvement ouvrier, dont on cherche en général la matrice au sein des partis traditionnels ou des petits groupes réformistes de gauche, alors que son creuset actif, son expression concrète se trouvent d'abord dans les phénomènes à l'œuvre lors des grèves récentes et dont nous sommes partie prenante.

Toute analyse, toute politique de construction d'un parti révolutionnaire, toute définition d'une tactique de front unique doit donc intégrer cela.

UN NOUVEAU RAPPORT AUX DIRECTIONS TRADITIONNELLES

Certains ont vu dans la situation sociale des années récentes l'atomisation de la classe ouvrière, sa transformation sous le coup des mutations industrielles, l'intériorisation des contraintes de la crise. Les mêmes observateurs ne voient souvent dans les mouvements de grève actuels que la démonstration d'une très faible politisation, un comportement corporatiste de salariés qui ne s'identifiraient plus à une classe ouvrière mythique.

Une étude d'ensemble, que devrait mener notre parti, des grèves récentes montrerait qu'à côté de mouvements de catégories (infirmières au départ, conducteurs de centrales EDF, mécanos RATP) d'autres grèves (Air France, SNECMA, nombreux hôpitaux) ont concerné toutes les catégories. L'aspect catégoriel au départ de plusieurs conflits, l'apparent cloisonnement des grèves témoignent d'une volonté présente depuis la grève des cheminots de l'hiver 1986-1987 : celle de contrôler sa grève, de ne pas se faire noyer dans la énième action syndicale sans débouché et qui échappe à ceux qui la mènent. Et le phénomène majeur dans ces grèves n'est pas un lent processus de politisation mais bien le mélange de plusieurs générations, d'expériences, sur un fond de méfiance envers les directions syndicales et politiques. Aussi, le rôle des révolutionnaires est d'avancer clairement la nécessité d'une extension qui offre les mêmes garanties.

Ceci n'est pas signe de dépolitisation ou de corporatisme, ni d'un faible niveau de conscience. Dans les années soixante-dix, les mouvements interpros (essentiellement des journées de grève de vingt-quatre heures) venaient d'initiatives des directions confédérales. Aujourd'hui est présente la crainte s'il s'agit de passer à une phase interprofessionnelle de ne plus avoir les mêmes garanties de contrôle et d'efficacité que dans les conflits partiels ou de branche.

Et, ne nous y trompons pas, ces travailleurs dont nous parlons ici sont bien les mêmes qui ont voté pour la plupart contre la droite en 1988, qui votent régulièrement CGT ou plus rarement CFDT. Mais ils le font sans le rapport de confiance politique qui existait antérieurement ...

DE TOUT CELA, QUELLES LEÇONS POUR LA LCR? Si la LCR occupe tant de place dans les conflits actuels, ce n'est donc pas • par hasard •,

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TRIBUNE DU 1xe CONGRES DE LA LCR par savoir-faire. C'est bien la reconnaissance que les révolutionnaires tiennent à l'efficacité et à l'unité de la lutte. C'est, en pointillé, la reconnaissance d'une utilité politique par des • vieux " travailleurs d'avant-garde et aussi par des jeunes qui sont plutôt méfiants vis-à-vis des pontes réformistes.

Là peut résider pour nous le creuset de la construction d'un parti d'action organisant des milliers de militants dont un nombre important de femmes et de jeunes, capable de peser et d'accentuer la crise des organisations réformistes.

Ceci est différent de situations antérieures, de grèves lors des années soixante-dix où les militants révolutionnaires n'étaient que de manière isolée parties prenantes de directions de grèves.

La préparation, le déroulement, l'extension des mouvements doivent être le souci politique essentiel de la LCR, car c'est là que nous pouvons faire la démonstration de l'efficacité, de l'utilité non seulement de nos militants mais aussi de notre activité organisée, de notre parti et de notre programme.

Nous pouvons faire cela mille fois mieux dans des grèves que dans des campagnes électorales ... Donc c'est là qu'il faut faire porter notre priorité d'activité, de militantisme, de direction ... Et reprendre une politique sérieuse d'implantation, de concentration de nos camarades, de formation professionnelle des jeunes de notre parti.

SE COMPORTER

EN AVANT-GARDE Il faut se comporter comme une avant-garde politique dans la situation actuelle. Nous avons la responsabilité de tracer une voie dans des mouvements dont la tendance spontanée est, à la phase actuelle, la limitation à un secteur, une branche.

La grosse carence de la LCR dans les grèves de l'automne, malgré les compliments à revers que nous ont versés la presse et le gouvernement en reconnaissant notre place, est de ne pas avoir voulu se comporter comme un parti politique d'avant-garde. Ainsi, prenant appui sur notre force dans ces mouvements, nous aurions dû mettre en avant la nécessité de la grève générale de la santé dès le début de la grève des infirmières, pour la liaison entre les différents secteurs hospitaliers ; la nécessité d'une grève générale interprofessionnelle pour faire sauter le blocage de Rocard. Ces objectifs sont une bataille d'avant-garde, qui n'aurait pas été gagnée a priori. Mais elle pouvait montrer la voie à emprunter pour créer le rapport de forces, pour faire sauter le verrou des salaires et faire avancer des centaines de militants vers nos propositions politiques.

Il y a deux ans, beaucoup dans nos rangs ne comprenaient pas la place qu'allaient prendre l'auto-organisation, les comités de grève, et posaient l'ensemble des questions en terme d'unité syndicale. Aujourd'hui, il faut aller de l'avant, voir que c'est aux révolutionnaires de se battre pour l'extension des mouvements, pour que l'acquis que représentent les coordinations soit étendu à un niveau interprofessionnel, pour franchir un nouveau pas au niveau politique, pour apparaître comme une force politique marchante.

Certains parlent de coupure entre l'activité • sociale " et une recomposition politique qui serait extérieure à ces mouvements de grève et qui viendrait " d'en haut ", des vieux partis. Ce n'est pas, ce ne sera pas le cas. La crise va bien sûr se développer dans le PS, le PCF, dans les appareils syndicaux et une recomposition dans un parti révolutionnaire brassera des militants et des courants venant de ces partis. Mais le creuset, le moteur est " en bas ". Et c'est pourquoi c'est là qu'il faut faire le plus de politique, mettre le plus d'énergie. En aidant à la convergence des équipes des secteurs en lutte, en poussant à partir de ces grèves l'explication politique sur ce que font les réformistes au gouvernement, en quoi ils dirigent pour les capitalistes.

Car l'autre élément qu'il faut comprendre est qu'une tactique de front unique doit s'adapter à chaque situation et au rapport de forces réel dans la classe ouvrière. Nous ne sommes pas dans une situation où, "dans un premier mouvement, les masse ouvrières se tournent vers les vieilles organisations pour les renforcer ". Ce qui est nouveau, justement, c'est ce peu d'engouement pour les partis réformistes dans une phase de remontée des luttes.

Nous devons n'en avoir que plus d'audace dans notre intervention, de confiance dans nos possibilités. Sur ce terrain peuvent se dessiner de vraies recompositions, de vraies fusions de générations et d'expériences pour la construction d'un parti révolutionnaire.

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