La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

TRIBUNE DU IXe CONGRES DE LA LCR

L'année de tous les dangers

· Critique communiste, n° 81, janvier 1989 · p. 25-26 · 1 415 mots

FRANÇOIS DUVAL, HELENE VIKEN

L'année

E JX• CONGRES de la LCR ne ressemblera pas aux précédents : son enjeu est véritablement de savoir si la Ugue va changer d'orientation et, accessoirement, de direction. Le choix est brutal: ou bien la poursuite d'une politique d'ouverture aux phénomènes de recomposition du mouvement ouvrier, ou bien le repli sur les certitudes rassurantes et le retour en force du dogmatisme. Le plus rageant est que ces dangers ressurgissent à l'issue d'une campagne électorale où nous avons pu défendre notre politique dans un cadre infiniment plus large qu'à l'ordinaire et alors que chacun s'accorde à reconnaître la place que les militant(e)s de notre organisation ont pris dans les conflits sociaux.

UNE SITUATION COMPLEXE

Les révolutionnaires sont confrontés aujourd'hui à une situation à bien des égards inédite où les recettes traditionnelles s'avèrent inopérantes. La principale caractéristique des mobilisations ouvrières de l'année est la profondeur du décalage entre l'ampleur de la réactivation du mouvement social et l'absence de référence politique globale. D'un côté, des grèves massives, dures, prolongées, aux exigences revendicatives radicales, aux formes d'auto-organisation très avancées animées par des révolutionnaires. Mais, de l'autre côté, une méfiance vis-à-vis des appareils bureaucratiques qui s'étend parfois à l'outil syndical (et à plus forte raison politique) lui-même, la priorité aux revendications catégorielles (justifiées) sur la solidarité avec les autres couches professionnelles, la volonté (saine) de contrôler sa grève débouchant sur des grandes réticences à l'extension des luttes, la tentation d'un syndicalisme de métier, certes débarrassé du carcan bureaucratique mais sans visée consciente de transformation sociale radicale.

La remontée depuis 1986 des luttes et de la combativité des salariés, notamment ceux de l'Etat, ébranle en profondeur la résignation à l'austérité. Elle ne se traduit pas naturellement en radicalisation de la conscience de classe, encore moins en adhésion au projet révolutionnaire. La présence de • trotskystes • à la tête des luttes et en première ligne de l'émergence d'un nouveau paysage syndical ne doit pas faire illusion : les travailleurs et les travailleuses reconnaissent nos qualités militantes, notre savoir-faire, notre désintéressement et notre attachement à la démocratie, toutes choses qui ne tombent pas du ciel mais résultent de notre orientation. C'est déjà beaucoup ! Penser qu'il y a plus, le choix d'une orientation politique alternative à la gauche réformiste, incarnée par la LCR, n'est pas raisonnable.

Ce constat renvoie à l'avancée réalisée par les thèses du dernier congrès quant à l'appréciation de la crise du mouvement ouvrier. Nous ne sommes plus, comme dans les années trente, confrontés à un mouvement ouvrier riche de traditions révolutionnaires, attaché au combat pour le socialisme mais dominé par des directions bureaucratiques. C'est l'ensemble du mouvement ouvrier, ses références, son espérance d'une société différente, son système de représentation politique qui sont en crise. Et sa recomposition révolutionnaire réclamera du temps, de nouvelles expériences de lutte, des processus non répertoriés par l'histoire et des initiatives audacieuses. Le schéma sur lequel nous avons vécu depuis les années soixante-dix (montée du mouvement des masses, radicalisation, renforcement dans un premier temps des partis réformistes comme outils traditionnels de l'expression de cette radicalisation, expérimentation directe de la gestion des réformistes via la gauche au pouvoir, contradiction entre des aspirations ouvrières et la politique gouvernementale, débordement révolutionnaire) est devenu inopérant dès lors que les faits ont démontré une tout autre logique ( 1981-1986). C'est là qu'il faut chercher les origines de la crise d'orientation que nous connaissons. C'est à cela que les VII" et VIII" Congrès avaient tenté de répondre.

LE RETOUR

DES RECETTES MAGIQUES

Prenant prétexte des difficultés de la situation, des lendemains douloureux de la campagne Juquin, divers regroupements nous proposent des orientations en rupture avec ce que la LCR applique en pratique depuis cinq ans : il s'agit de tourner le dos aux premiers phénomènes de recomposition politique sous prétexte qu'ils sont trop petits ou trop confus (les raisins seront toujours trop ... verts), au profit d'une réaffirrnation proclamatoire de la LCR, d'un refus au nom de l'orthodoxie ( ?) de tout débat réel sur les médiations actuelles nécessaires dans la voie de la construction d'une force révolutionnaire, d'un activisme débridé autour de campagnes centrales censées nous ouvrir la voie des masses, d'une somme de mots d'ordre • gadgets • (gouvernement PC-PS pour les uns, grève générale pour les autres) afin de résoudre - en paroles - les contradictions bien réelles de la situation politique.

Des réhabilitations en cours en URSS à notre rôle dans les grèves, tout est alors sujet à auto-intoxication sur le thème - porteur à la veille d'un congrès - • l'heure est au trotskysme •. Le mythe de la forteresse assiégée se développe alors sans rivage. La LCR qui a raison, qui a toujours eu raison, contre le reste du monde ... Pourtant, il y a mieux à faire qu'un repli nombriliste impuissant.

TENIR LE CAP POUR ETRE A LA HAUTEUR DE NOS TACHES

A partir de 1983, lorsqu'il est apparu que les thèses de la majorité de la LCR de 1981, jugeant (ni plus, ni moins) que la victoire de Mitterrand ouvrait la voie à une crise révolutionnaire, se

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TRIBUNE DU IX" CONGRES DE LA LCR heurtait aux durs pépins de la réalité, nous avons contribué à infléchir le cours de la LCR : contre l'aventure irresponsable de la • réunification du mouvement trotskyste •, les aberrations du • tournant vers l'industrie •, autant de • tactiques de construction du parti • qui, en trichant avec la réalité, tentaient (en vain évidemment) de faire franchir un saut qualitatif à la LCR.

A travers le débat autour d'une issue anticapitaliste à la crise, de la démarche pour une alternative politique à gauche de la gauche, l'investissement résolu dans la campagne Juquin et la construction des comités, la LCR s'est donnée un autre visage : celui d'une organisation vivante, fière de sa tradition militante mais unitaire, ouverte au mouvement social, capable de débattre et d'agir avec des courants et militants de cultures politiques différentes. Prête à avancer dans la construction d'une force politique plus large, sans renier ses convictions mais sans en faire un préalable.

Cet automne, dans le débat qui a traversé les comités issus de la campagne présidentielle, la LCR s'est écartée de cette orientation. Les conditions n'étaient, certes, plus réunies pour créer une nouvelle force politique à partir des comités, perrnettant de dépasser les organisations existantes, dont la LCR. Malgré la forrnidable dynamique durant la campagne de Juquin, le faible score, les divergences maintenues entre les différentes composantes, le départ des rénovateurs ont conduit à une involution réelle du processus. Mais un tel constat, s'il nécessitait de réajuster nos objectifs par rapport à ceux du début de la campagne, ne justifiait nullement la politique mise en œuvre en pratique par la direction de la LCR : désinvestissement des militants, annonce en fanfare du départ de la LCR des comités aux assises des rénovateurs à Vitrolles, bataille rendue non crédible par ces actes concrets autour de la défense de la motion • Sauvegardons l'unité •. Sa volonté affichée de défendre le maintien des comités comme cadres unitaires de débat et d'action n'empêchait pas le doute à l'égard des intentions réelles de la LCR, d'autant plus que s'y sont cyniquement engouffrés tous ceux qui voulaient en réalité mettre fin à l'expérience en cours, quitter les comités et passer à autre chose. La LCR n'a pas été capable de comprendre l'enjeu que représentaient encore ces comités, comme cadres pluralistes, témoins concrets de la première expérience importante de recomposition politique ; elle n'a pas su répondre à l'aspiration de ceux et celles qui s'étaient engagés dans la campagne électorale pour aller au-delà et construire un mouvement durable. Ce qui a laissé toute latitude à d'autres forces pour imposer leur projet politique, la construction de la Nouvelle Gauche.

Le profil de la LCR s'est ainsi dangereusement brouillé, ce qui peut affecter à l'avenir sa crédibilité comme organisation prête à s'engager dans de futurs phénomènes de recomposition politique. La LCR a semblé renouer avec ses vieux démons, ceux des • coups politiques • sans lendemains.

Ce congrès doit être l'occasion du sursaut. Les forces vives existent au sein de la LCR pour cet objectif. Le sens de notre combat est de tout faire pour les mobiliser, pour préserver une démarche d'ouverture audacieuse en direction de la crise du mouvement ouvrier, sur le terrain politique, syndical et social, pour maintenir résolument une orientation féministe, pour refuser le repli, pour garder le cap.

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