C DANIEL SOREL, PATRICK QUENTIN, GERARD FILOCHE, ALAIN MATHIEU
1938 - 1968 - 1988
E IX• CONGRES de la LCR peut approfondir brutalement sa crise ou amorcer un redressement la situant au cœur de la remobilisation sociale actuelle et de l'émergence d'un parti ouvrier révolutionnaire en France. L'enjeu n'est pas mince. Notre organisation trouverat-elle les ressources militantes et de direction pour écarter l'orientation dite de l'• alternative •, qui tend à l'adapter aux vieilles coùches militantes marginales et sceptiques ? Arrivera-t-elle à se tourner résolument vers les nouvelles générations qui entrent progressivement mais massivement en lutte, après avoir électoralement battu la droite et l'extrême-droite ? Cherchera-t-elle à les orienter politiquement, en se situant au cœur du mouvement ouvrier, de sa rénovation, de ses reclassements, de la critique impitoyable de ses bureaucraties réactionnaires, pour impulser une dynamique de rupture avec le capitalisme, ses hommes, ses partis, ses intérêts? Proposera-t-elle enfin, sans autolimitation ni mauvais détours, à ces nouvelles générations, aux syndicalistes, aux électeurs et aux militants du PCF et du PS qui cherchent à secouer les carcans bureaucratiques, qui s'opposent à l'ouverture à droite de l'un et au sectarisme stalinien de l'autre, leur proposera-t-elle un chemin d'expériences communes et de construction d'un nouveau parti, ouvrier, démocratique, révolutionnaire?
Notre JX• Congrès peut donner une impulsion décisive à l'une ou l'autre de ces orientations. La première nous enliserait dans la crise interne, les processus de démoralisation, la marginalisation sociale. La seconde est en phase avec ce qui bouge dans la société, avec celles et ceux qui veulent bousculer les poncifs de l'ordre établi, la résignation à la • fatalité • des contraintes capitalistes. Elle répond aux aspirations de la génération de 1986, des cheminots et des instits, des ouvriers et des infirmières, qui sont entrés en lutte contre ces • contraintes •, pour assurer leurs conditions de vie et leur dignité.
LA CAMPAGNE JUQUIN : UN
ECHEC QUI N'ETAIT PAS FATAL
Mais, pour être capable d'impulser ce nouveau cap, il faut savoir tirer sans complaisance les leçons de notre activité récente. Nous nous sommes engagés dans la campagne de soutien à la candidature présidentielle de Pierre Juquin avec un triple souci : +Donner un prolongement politique aux mouvements sociaux de l'hiver 1986-1987 en rassemblant autour de quelques exigences fondamentales: battre la droite et l'extrême-droite; affirmer des revendications et des aspirations de haut niveau sans concession au • réalisme • des gestionnaires de la crise capitaliste et des intérêts impérialistes français ; refuser autant l'ouverture à droite du PS qu'une répétition de l'expérience vécue entre 1981 et 1986, et leur opposer la perspective d'un gouvernement reposant sur une majorité de gauche au Parlement et satisfaisant les revendications. + Nous lier aux militants rénovateurs communistes entrés en rébellion contre la direction du PCF, pour agir sur leur évolution politique et les processus de crise dans leur parti et dans le mouvement ouvrier en général. + Réaliser sur cette base un regroupement de forces, de militants, de jeunes, capable au lendemain de la campagne de prendre l'initiative de nouvelles batailles d'unité ouvrière contre les capitalistes et leurs gestionnaires, d'ouvrir un chemin de rupture avec la bourgeoisie.
Tout ceci pouvait créer un cadre beaucoup plus large pour nos propositions politiques et pour avancer dans la clarté avec les militants de cette campagne vers la construction d'un parti révolutionnaire.
Pour une partie de la LCR (dont nous sommes), la campagne présidentielle était un premier test dans ce sens. Mais cela exigeait un contrat sur ses bases politiques et sa direction entre les organisations parties prenantes et Juquin, ainsi qu'un combat politique permanent de la Ugue pour en préserver le contenu. C'était la seule façon d'avoir des garanties politiques et démocratiques sur cette campagne, d'éviter que Juquin ne s'érige en candidat Bonaparte, décidant de l'essentiel sans accord préalable des organisations. C'était aussi une nécessité pour que les comités de soutien soient vécus comme des cadres unitaires de campagne, d'action, de débats, et non comme les comités de base d'un nouveau mouvement sous la direction plénipotentiaire de Juquin.
Pour une autre partie de notre organisation, cette campagne présidentielle était le moyen enfin trouvé d'un • dépassement • artificiel de la LCR. Pour ces camarades, le contrat politique avec Juquin et les autres organisations paraissait superflu parce que Juquin le refusait, que les orientations initialement annoncées par lui recoupaient les thèmes de campagne que nous proposions, et qu'il semblait être le seul fédérateur possible des forces engagées. De même, clarifier la nature des comités était incongru puisqu'ils devaient constituer les organes de base d'une • nouvelle force politique • (dans le sens d'une nouvelle organisation). La recherche du • consensus •, enfin, était érigée en méthode, en lieu et place de la clarification politique.
La majorité du comité central de la LCR se retrouvait dans cette seconde conception ou, à cheval entre les deux, la mettait en pratique, plongeant dans la confusion et l'ambiguïté l'activité des militants.
ROMPRE AVEC
L'EMPIRISME DE DIRECTION
Mais les faits ont tranché. Dès qu'il a eu le sentiment d'avoir satellisé la LCR, et surtout dès que sa candidature ne dépendait plus matérielle-
TRIBUNE DU lXV CONGRES DE LA LCR ment de notre activité, Juquin a profondément infléchi le sens de sa campagne. Il l'a largement vidée de son contenu de classe, en brossant la perspective confuse d'une • société du troisième type • et en lui fixant pour objectif la formation d'un mouvement • vert-rouge •. Les conséquences ne se sont pas faites attendre. Des milliers d'électeurs potentiels, y compris socialistes et communistes, initialement attirés par la campagne, s'en sont détournés. La sanction du score électoral libérait les divergences jusque-là étouffées par la méthode du consensus. Elles éclataient au moment du bilan, puis des élections législatives. Les comités commençaient à dépérir : non seulement les rénovateurs les désertaient en tirant un bilan sans complaisance de l'orientation imposée par Juquin, mais ils n'étaient plus un cadre dynamique et attractif.
L'heure de la clarification politique semblait avoir sonné. Pas pour la majorité de notre CC qui choisissait la fuite en avant en soutenant la désignation d'un • exécutif • national des comités ... sur lequel Juquin s'est appuyé pour promouvoir, lors des assises de décembre, la fondation d'une organisation, la Nouvelle Gauche, sur des bases politiques élastiques ...
L'ex-majorité du CC de la LCR a éclaté, dans le cours de la préparation des assises, en quatre composantes. La T3 prônant un soutien pur et simple à Juquin. D'autres voulant se maintenir dans les comités même transformés en organes de base d'une nouvelle organisation. Les troisièmes défendant leur caractère unitaire et menaçant de rompre si le projet de Juquin s'imposait. Les derniers cherchant à nier les problèmes pour recoller les morceaux de l'ex-majorité. Aujourd'hui, ces trois dernières composantes se retrouvent sur le même texte d'orientation soumis au congrès.
Nous ne nous satisfaisons pas de cet éclatement ni de cette réconciliation sur les tâches futures ; nous voulons refaire l'unité de la Ugue sur des bases politiquement saines. Car, au-delà de leur aspect conjoncturel, les divergences apparues révèlent une ligne de fracture entre les segments de l'ex-majorité : y a-t-il ou non actualité de la construction du parti révolutionnaire, et la LCR en est-elle le moteur? De la réponse à cette question découle toute une conception de l'intervention et de la construction de la Ugue.
Toutes les composantes de l'ex-majorité s'accordent à souligner les • acquis • de la campagne Juquin ; toutes évoquent les seules difficultés objectives pour expliquer son échec. Or ces acquis sont bien limités, et surtout un large potentiel a été dilapidé. De la dynamique des débuts, il ne reste rien. La LCR ne s'est pas renforcée parce qu'elle n'a pas su se distinguer, ni défendre contre Juquin, dans les comités et devant l'opinion publique ouvrière, ce qui pouvait faire le succès de cette campagne. L'échec, enfin, n'était pas obligatoire, et ses raisons sont avant tout politiques. Il est dû à des erreurs d'orientation et de méthodes, et nous y avons pris notre part. En particulier la majorité de notre direction n'a pas voulu comprendre qu'une alliance sur une base minimale commune exige un combat politique permanent, non une adaptation de tous les instants.
Ne pas reconnaître ces évidences, c'est rester à mi-chemin d'un bilan sérieux ; c'est risquer de reproduire les mêmes erreurs dans des conditions analogues. Or celles-ci ont toutes chances d'apparaître dans les prochains soubresauts de la crise du mouvement ouvrier, percuté par la relance des mobilisations sociales.
S'il est une leçon générale à tirer de cette expérience, c'est que l'empirisme et l'opportunisme de direction doivent être combattus et autant que possible écartés, pour que la Ugue joue un rôle positif non seulement dans la recomposition de l'offensive sociale mais aussi dans celle du mouvement ouvrier. DES MOBILISATIONS SOCIALES
LA CONSTRUCTION DU PARTI
Car il ne suffit pas d'essayer de rebondir aujourd'hui sur le tremplin des luttes sociales. Il s'agit d'intégrer les principaux paramètres de la situation dans une orientation de construction du parti. C'est ce que nous avons cherché à définir à travers deux projets de thèses pour le JX• Congrès de la LCR : l'un sur la situation politique et les tâches, l'autre sur la construction du parti révolutionnaire.
A la différence des composantes de l'ex-majorité, nous ne voulons pas attendre la prochaine péripétie de la crise du mouvement ouvrier pour ériger en politique un nouveau raccourci. La construction de la LCR peut être le moteur du regroupement plus large et par bonds du parti révolutionnaire. A condition de chercher non seulement à développer et à animer la relance de l'offensive sociale mais à lui dégager une perspective politique, en opposant ses revendications à la politique de Rocard et à son ouverture à droite, en exigeant la satisfaction des aspirations populaires par la majorité PS-PC au Parlement, en développant une politique de front unique ouvrier et d'alliances conjoncturelles ou plus durables avec des forces qui surgissent de la crise des organisations traditionnelles, PC, PS, syndicats ; et en menant le combat idéologique pour dégager les regroupements qui formeront le nouveau parti ouvrier.