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Le mauvais choix

Critique communiste, n° 81, janvier 1989 · p. 20-22 · 2 512 mots

REPONSE AUX CAMARADES P. BRON ET M. HOFFMAN

Le mauvais

choix

N

E FAISONS PAS de liberté nécessité. Les camarades de la tendance 3 qui ont décidé de nous quitter pour rejoindre la Nouvelle Gauche font le choix qu'ils estiment juste. Tel est bien évidemment leur droit.

Le débat est ailleurs : les termes dans lesquels ils posent ce choix. Selon eux, il y aurait, d'un côté, la nécessité de • confirmer [l'] engagement dans le mouvement né autour de la campagne présidentielle •; et, de l'autre, un • raidissement • de la LCR se traduisant par l'obligation qui leur serait faite de reniement sous peine d'exclusion ...

Notre vision de la réalité est autre.

DOUBLE APPARTENANCE?

Les camarades de la T3 concernés ont, en fait, renoncé à tout débat réel au sein de l'organisation pour y défendre leurs positions, en convaincre l'organisation et tenter de les faire triompher.

La position de la LCR, décidée et confirmée à plusieurs reprises, démocratiquement, dans les instances où les camarades sont présents, était de refuser le projet de Pierre Juquin de constitution d'une nouvelle organisation politique à partir des comités. Dans le cadre du centralisme démocratique, les camarades avaient toutes possibilités de débattre pour s'efforcer de renverser cette position et convaincre la LCR de la nécessité de s'inscrire dans le processus de construction de la Nouvelle Gauche. Et ce d'autant qu'ils étaient constitués en une tendance qui partageait assez globalement leur point de vue. Et que nous sommes à la veille d'un congrès qui va largement débattre de toutes ces questions. Le choix des camarades fut autre, consistant, avant toute discussion réelle au sein de l'organisation, à soutenir activement ledit projet. C'est ainsi que, lors de la préparation des assises des comités et au cours même de celles-ci, on vit certains de ces camarades s'en faire les plus farouches défenseurs, en opposition ouverte avec les positions qui avaient le soutien de l'organisation dont ils sont membres.

Voilà pourquoi la revendication de double appartenance apparaît comme un trompe-l'œil. Dans la mesure où les camarades ont posé le problème, le comité central a émis un jugement politique : l'incompatibilité entre l'appartenance à la LCR et à une autre organisation politique, telle la Nouvelle Gauche. Ce jugement sera soumis au congrès qui débattra du problème et tranchera en dernière instance.

Mais il est clair que, pour leur part, les camarades ont, de fait, renoncé à défendre cette position dans le cadre de la préparation du congrès. Et ce, pour la raison évidente qu'elle a déjà démontré son inanité : de quelle prétendue • double appartenance • se réclamer lorsqu'on a choisi de défendre activement et publiquement le choix de la Nouvelle Gauche contre les orientations de la LCR ? Signe manifeste qu'il n' y a pas de double appartenance possible, parce que des militants politiques ne sauraient agir au nom de deux légitimités politiques qui, à tout moment, sont susceptibles de se révéler divergentes, voire contradictoires.

Ce qui renvoie au problème de fond : quelles que soient ses spécificités, la Nouvelle Gauche, au même titre que la LCR, est une organisation politique. Evidence que les camarades dans leur texte escamotent.

UNE ORGANISATION

POLITIQUE

En continuité avec la manière masquée dont s'est avancé le projet Juquin, les camarades s'efforcent de maintenir la fiction selon laquelle la Nouvelle Gauche ne serait autre chose que • lE mouvement né autour de la campagne présiden· tielle de P. Juquin •. Multiplier les caractérisations de la Nouvelle Gauche comme • mouvement de: comités •, • processus •, • engagé • ou • con· firmé •, • cadre d'expérimentation •, • premièrE étape de regroupement •... revient purement et simplement à escamoter la rupture qui s'est opé· rée entre le mouvement des comités et ladite Nouvelle Gauche. Et, partant, c'est brouiller la véritable nature de cette dernière.

A la suite de la rupture des rénovateurs avec le PCF, les comités qui ont porté la campagne de P. Juquin constituaient d'authentiques cadres unitaires et pluralistes, où agissaient le MRC, la LCR, Le PSU, la FGA, le PAC, des militantes féministes, des antiracistes, des syndicalistes, des écologistes, des jeunes... Alors, en effet, • le mouvement des comités, comme l'écrivent les camarades, permettait de considérer positivement une telle perspective [de recomposition], d'en discuter les rythmes, les conditions, les étapes, dans un cadre d'engagement et de progression collective •.

Mais, depuis ? La déception provoquée par le score a conduit à l'affaiblissement des comités, tandis que s'avivaient les divergences politiques. On a alors assisté à une involution de la dynamique qui avait marqué les débuts de la campagne, marquée en particulier par la décision de la direction du MRC de se retirer des comités. Par la suite, une grande partie des militants de la LCR a dû s'en désinvestir, appelée par des tâches qui, dans la nouvelle situation, ne pouvaient être assumées dans le cadre des comités, et de nombreux militants inorganisés se sont eux aussi désengagés ... Tandis qu'on passait de plusieurs milliers de militants actifs à quelques centaines, les divergences politiques, explicites ou non, conduisaient souvent à la paralysie de l'activité des comités au plan national. Divergences lors des législatives, quand il s'est agi de décider la présentation ou non de candidats, et face aux propositions • d'ouverture • du PS, lorsque P. Juquin a proposé en commun avec la minorité des Verts une autre plate-forme que celle de la présidentielle ; et

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LE MAUVAIS CHOIX aussi sur les choix à faire par rapport aux prochaines élections municipales ...

Par ailleurs, les comités avaient su agir fort positivement lors des événements d'Ouvéa, pour un Premier Mai unitaire face à la provocation de Le Pen, en présentant une soixantaine de candidats aux législatives ...

C'est au vu de ces données contradictoires que, dès la rencontre de juin des comités, la LCR, comme c'était son droit et son devoir en tant que composante du mouvement, défendait dans une lettre aux délégués de cette rencontre les propositions suivantes : •Il nous faut l'expérience de nouveaux combats menés en commun pour confirmer la force de nos convergences, surmonter les divergences qui existent entre nous, approfondir les débats stratégiques que nous devons engager. Ainsi, nous sommes divisés sur les perspectives organisationnelles qui peuvent être celles du mouvement que nous formons. Bien des conceptions existent : Faut-il construire un parti ou non ? Sur quelles bases ? L'objectif est-il un " mouvement vert-rouge"? ( ... ) Il est clair que, pour répondre à ces questions, un débat de fond est nécessaire. Nous y défendrons nos conceptions : nous pensons que le combat pour la révolution socialiste nécessitera un instrument qui ne saurait être un "mouvement vert-rouge", mais bien un parti révolutionnaire. Bien évidemment, ce débat porte sur les objectifs stratégiques beaucoup plus que sur des "formes organisationnelles" . Faute d'un tel débat, toute initiative précipitée dans un sens ou dans un autre ne pourrait conduire qu 'à l'éclatement. Donc, débattons! Et, en même temps, agissons ! Ce sont, en effet, les tests pratiques qui seront décisifs et c'est l'action commune qui peut permettre de progresser tous ensemble. •

A la rentrée, un certain nombre de campagnes communes étaient décidées. Mais, dès lors, c'est le projet de P. Juquin de constituer une organisation qui prit le dessus. Tout en affirmant notre volonté de préserver le cadre unitaire des comités, nous avons exprimé clairement notre opposition au projet de • mouvement vert-rouge • prôné par Juquin. Il s'agissait de constater que les conditions concrètes ne permettaient pas d'envisager un saut qualitatif : la constitution d'une nouvelle organisation politique à partir de ce qu'étaient devenus les comités. Choix qui ne pourrait conduire qu'à l'éclatement de ceux-ci et à la séparation des composantes politiques qui avaient rendu possible la campagne présidentielle. En revanche, nous proposions que l'expérience soit poursuivie sur la base d'interventions communes, dans un cadre de fonctionnement fédéraliste, souple, et au consensus, et que des débats de fond soient engagés pour confronter les positions en présence.

Ces propositions ont été confirmées par le comité central d'août et systématiquement depuis, malgré une situation qui allait se dégradant, jusqu'aux assises.

Comme les camarades eux-mêmes, nous sommes prêts à reconnaître que certaines erreurs ont pu être commises au long de cette dernière phase. Reste que, si les campagnes décidées en commun n'ont pas été réellement menées, si les débats nécessaires n'ont pas été effectivement engagés, ce n'est pas principalement de notre fait. Mais bien de celui de camarades qui, autour de Pierre Juquin, faisant le même constat de l'affaiblissement des comités, ont décidé qu'il était possible et nécessaire de jouer le va-tout de la constitution d'une nouvelle organisation !

RECOMPOSITION

ET RECOMPOSITIONS

Que signifiait cette volonté de certains courants de constituer une nouvelle organisation ? Lors des discussions avec la FGA et le PSU, et devant la coordination des comités, nous avons expliqué qu'il convenait de clarifier la portée et la nature du processus envisagé : ou bien unification de certains courants, ne remettant pas en cause le cadre pluraliste des comités, ou bien projet prétendant transformer les comités en nouvelle organisation politique. Autant la première logique était inattaquable, autant la seconde relevait de la captation d'héritage, pour ne pas dire de la manipulation.

Ubre, en effet, à la FGA, au PSU et à P. Juquin de considérer que, comme l'écrivent les camarades, ladite nouvelle organisation • témoigne de l'affirmation d'un mouvement politique pluraliste, fédérant des expériences et des cultures politiques diverses •. Et même • qu'il représente aujourd'hui le seul cadre pluraliste permettant d'agir et de débattre en vue d'une perspective devenue tangible: l 'émergence dans ce pays d 'une nouvelle force politique anticapitaliste, féministe, écologiste, susceptible dejouer un rôle politique signi{icativement supérieur à celui auquel peut prétendre chacune des composantes qui s'étaient engagées dans la campagne présidentielle • (sic!). L'histoire le dira 1

Autre chose était de prétendre que cette organisation était le produit de la mutation des comités. Car il est une chose que la (petite) histoire a déjà tranché : si, aux assises, • tout ne fut pas parfait •, ce fut, non pas fonction de telle ou telle maladresse, mais bien à cause du projet même : par rapport aux comités, sous couvert de • pas en avant •, c'était bien un arrachement ... Parce que, officiellement, on prétendait • poursuivre • le • mouvement des comités •, on se revendiquait du fédéralisme et on prônait un processus ouvert de discussion et d'expérimentation. Mais, parce qu'il s'agissait bien de constituer une organisation, il fallait définir des bases politiques d'adhésion (individuelle), un mode de fonctionnement selon la loi de la majorité, et former une direction. D'où les contorsions peu élégantes qui présidèrent aux décisions clés : un texte programmatique qui n'est qu'une contribution (parmi d'autres ... à venir!), mais de la majorité de la direction ... Une direction censée représenter les • comités •, tout en faisant leur place aux personnalités indispensables ...

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LE MAUVAIS CHOIX

Le tout au détriment des comités eux-mêmes et au prix d'un recul des acquis de cette première expérience de recomposition .

DES CHOIX ERRONES

Les camarades concernés ont fait plus qu'adhérer à titre individuel à la nouvelle organisation ; ils ont cautionné politiquement l'opération en prétendant apporter le concours d'une tendance de la LCR à un processus dont le caractère plura -liste et la continuité revendiqués apparaissent largement surestimés, pour ne pas dire usurpés.

Pour ce faire, les camarades ont accepté tous les accrocs à la démocratie et à la clarté politique.

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1 'VUUVELLt: .. POLITIDUF Peut-être les camarades refusent-ils d'admettre ce qu'est la véritable nature de la Nouvelle Gauche pour se voiler les yeux sur les confusions qui entachent les bases politiques de cette organisation. Un • mouvement • peut se rassembler sur quelques axes communs, lui permettant d'agir et d'expérimenter, les problèmes de fond étant soumis à débat sur le plus long terme ; ce qui fut réalisé lors de la campagne présidentielle ... Mais, affirmer une organisation politique - qui affiche les ambitions qui sont celles de la Nouvelle Gauche - suppose des délimitations programmatiques autres, sous peine de construire sur le sable. Les pétitions de radicalisme ne suffisent pas !

C'est pourquoi le texte de référence revêt une réelle importance. Ou bien ce n'est qu'une contribution, et l'on voit mal sur quoi on adhère à la Nouvelle Gauche. Ou bien il concentre au moins une première approche du programme de l'organisation. A moins d'irresponsabilité, il convient de retenir la seconde hypothèse. Qui signifie qu'un bilan vite tiré du stalinisme et de la social-démocratie, le règlement d'un trait de plume des questions de l'Etat et de la violence, le blanc laissé sur les questions de stratégie révolutionnaire, l'escamotage de la crise capitaliste et de ses effets sociaux ... ont été adoptés sans même être discutés ! Est-ce ainsi qu'on peut faire le poids pour résister aux attractions d'une social-démocratie omniprésente, d'un PC qui n'.e st pas mort, et même des Vert~ qui, de leur • ailleurs •, gèrent un petit capital électoral apte à fasciner d'aucuns?

Les camarades peuvent dire qu'il s'agit d'un • processus •, encore • ouvert •, appelé à se développer sur une année avant les décisions définitives ... N'empêche que leur projet de construire un courant marxiste révolutionnaire moderne se traduit aujourd'hui par leur adhésion acrltique à une organisation aux bases politiques floues. Car l'organisation est créée. Dans les mois qui viennent, elle va devoir prouver sa viabilité et la légitimité de ses projets, en affrontant les reclassements en cours, en répondant aux luttes sociales et aux échéances électorales. Ce n'est pas • hostilité • que de considérer qu'un départ marqué par des amputations et des confusions majeures n'est pas de bon augure pour relever de tels défis.

L'objectif commun étant bien une recomposition d'une force révolutionnaire, nul ne peut souhaiter que les militants qui s'engagent dans la Nouvelle Gauche avec cette volonté connaissent un échec. Mais, pour l'éviter, mieux vaut ne pas entretenir d'abusives illusions. La Nouvelle Gauche ne saurait être le • seul cadre pluraliste • existant aujourd'hui, ni à elle seule l'expression de la recomposition opérée lors de la campagne Juquin. Il s'agit d'une organisation qui se constitue dans les conditions difficiles qui sont celles de l'échec de cette première phase.

Non un échec définitif des processus de recomposition. D'autres possibilités vont naître des luttes et des prochaines échéances politiques. Auxquelles il faudra répondre, ensemble si possible. Nous l'espérons et nous y travaillerons.

Reste que les camarades font le choix de quitter la LCR. Ce n'est pas le bon . Ils tirent ainsi un trait sur un capital politique et militant à l'accumulation duquel ils ont participé. Et, au regard même du projet de recomposition d'un courant révolutionnaire, ils se privent ainsi de l'outille plus efficace et qui l'a prouvé, la LCR, pour parler sur l'aléatoire.

Ce constat amer n'épuise pas l'avenir. Bien des choses restent à faire en commun. Espérons que de nouveaux bilans permettront de reposer les problèmes en termes plus justes qu'aujourd'hui.

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