necessa1re
PIERRE BRON, MICHEL HOFFMAN (T3)
N
Le choix .
~ OUS sommes aujourd'hui confrontés à un choix simple : confirmer notre engagement dans le mouvement né autour de la campagne présidentielle de P. Juquin, ou y renoncer pour demeurer dans la LCR. Ce choix, nous ne l'avons pas voulu, nous avons même voulu l'inverse, c'est d'ailleurs pour cela que nous avons défendu la double appartenance, c'est-à-dire la possibilité de s'insérer dans la Nouvelle Gauche sans renoncer à notre appartenance politique. Cette possibilité est d'ailleurs inscrite dans la charte de fonctionnement votée par 80% des délégués aux assises, dimanche 4 décembre. Elle est parfaitement cohérente avec l'étape actuelle qui est celle de la construction d'un mouvement dans la perspective d'une nouvelle force politique, mais d'une force dont les contours organisationnels et politiques sont loin d'être bouclés aujourd'hui, et doivent justement être l'objet d'une année de débats et d'expérimentation.
Ce choix nous est imposé par la direction de la LCR : les motions votées par le CC sont à cet égard limpides: l'exclusion est le prix que nous devrons payer pour notre participation à la Nouvelle Gauche. Suivant l'habitude dans ces situations, il sera bien entendu dit que c'est nous mêmes qui nous sommes mis en dehors de l'organisation (les motions du CC disent d'ailleurs que nous avons • consommé la scission •), mais pour en être plus sûr, le CC décide que l'appartenance à la Nouvelle Gauche et l'appartenance à la LCR sont incompatibles. Et la seule perspective qui nous est offerte pour le congrès est d'y aller pour être exclus. Ce n'est d'ailleurs pas un débat général sur le mouvement qui est prévu mais le vote en préalable à tout autre vote d'une motion d'exclusion. Et pour que ce soit plus clair, le CC a déjà voté le retrait de tout mandat et délégation de nos camarades élus au CC. On ne débat pas politiquement dans ce type de conditions, on ne débat pas le couteau sous la gorge. Ces méthodes sont destructrices et inacceptables. Nous appelons le congrès à ne pas les entériner, mais nous devons aussi nous déterminer par rapport aux enjeux essentiels, ne pas accorder plus d'importance qu'il ne faut aux manœuvres d'intimidation, et nous prononcer sur le fond. Est-il légitime, utile, nécessaire que nous confirmions notre participation au processus actuellement engagé ? A cette question, la réponse est oui.
Nous nous sommes battus depuis plusieurs années sur une ligne de fond concernant les étapes et le contenu d'un processus de recomposition pouvant redonner crédit à un projet révolutionnaire. Nous l'avons fait en tentant d'en intégrer toutes les dimensions, et en particulier l'ouverture à la diversité des cultures politiques parties prenantes de cette recomposition, le sens du pluralisme, la nécessité de combiner un processus de regroupement militant avec une avancée sur les questions stratégiques posées par le bilan des expériences historiques et les transformations du capitalisme. Cette orientation connait aujourd'hui un début de concrétisation, encore fragile, inégal, mais dont le succès est un enjeu de taille pour l'avenir. Renoncer aujourd'hui à être partie prenante de ce processus reviendrait à rester sur le bord du chemin et à s'interdire de peser ·sur son issue alors même que celle-ci n'est pas jouée. La LCR, dès le CC d'août, avant même la déclaration d'intention de Pierre Juquin et l'ouverture du débat dans le mouvement a pris position en déclarant qu'aucune perspective significative de recomposition ne pouvait être dégagée à partir du mouvement des comités. Il était écrit en particulier que • la perspective d'une nouvelle organisation n'est pas à l'ordre du jour dans un avenir prévisible • (cf. motion majoritaire au CC d'août). Et à partir de là, des erreurs très graves ont été commises ensuite. Car à l'évidence le mouvement des comités permettait de considérer positivement une telle perspective, en d'en discuter les rythmes, les conditions, les étapes, dans un cadre d'engagement et de progression collective. Cela a été refusé par la LCR, et avant même que le débat ne s'organise dans le mouvement. Cette position est apparue tellement intenable que la motion qui l'incarnait aux assises a recueilli moins de 18% des voix et que d'autres camarades de la LCR se sont engagés dans une troisième motion. Sur la base du résultat des assises, il est probable que la direction de la LCR connaîtra un processus de raidissement. Jusqu'où ira-t-il? Nous l'ignorons aujourd'hui, et cela d'autant plus que les contraintes de restauration d'un cadre de direction aujourd'hui éclaté pèseront certainement plus que les arguments politiques de fond dont la discussion
Lors des assises des comités issus de la campagne Juquin, des camarades de la tendance 3 ont soutenu, en rupture ouverte avec les orientations de la LCR, le projet de constitution de la Nouvelle Gauche à partir des comités. Depuis, certains camarades de la T3 ont confirmé leur appartenance à la LCR, tandis que d'autres ont décidé de maintenir leur option en faveur de la Nouvelle Gauche. Nous publions donc une tribune de ces camarades dans laquelle ils expriment leur choix, ainsi qu'une réponse
LE CHOIX NECESSAIRE devrait être au premier plan. La LCR ne changera pas de nature pour autant. Pas plus que d'autres erreurs d'orientation considérables dans le passé, celles qu'elle a commises depuis [ quelques mois et qu'elle s'apprête à renouveler ne la transformeront en secte. Mais une chose s'est trouvée confirmée à cette occasion : le fait que l'absence d'une avancée et d'une réflexion stratégique sur les conditions et les moyens de la recomposition interdisait à la LCR de jouer un rôle moteur et d'initiative politique dans la réalité des processus auxquels nous sommes aujourd'hui confrontés et auxquels nous serons encore confrontés demain. Nous le déplorons, mais nous ne pouvons être prisonniers de cet état de fait. Et nous enregistrons aussi notre propre échec dans nos tentatives de redresser la barre à l'intérieur de cette organisation. Nous ne croyons plus aujourd'hui que le débat interne sera l'élément principal d'un redressement. C'est d'abord l'existence d'un cadre d'expérimentation, d'intervention, se traduisant par des pas en avant réels dans la recomposition qui pèsera éventuellement sur les choix qui seront faits par et dans cette organisation.
Une appréciation réaliste de l'état du processus confirmé par les assises de décembre est nécessaire à cette étape. Ce processus est tout à la fois important et fragile. Il est important parce qu'il témoigne de l'affirmation d'un mouvement politique pluraliste, fédérant des expériences et des cultures politiques diverses, mais qui ont toutes une pierre à apporter à l'édifice. Il est important parce qu'il a affirmé une volonté largement partagée dans les comités de ne pas renoncer, de ne pas se résigner à l'érosion, l'effilochage, la paralysie (et que la LCR ait ignoré puis combattu cette volonté n'est pas mineur quant à l'appréciation des potentialités de cette organisation). Et il est important aussi parce qu'il représente aujourd'hui le seul cadre pluraliste permettant d'agir et de débattre en vue d'une perspective devenue tangible : l'émergence dans ce pays d'une nouvelle force politique anticapitaliste, féministe, écologiste, susceptible de jouer un rôle politique significativement supérieur à celui auquel peut prétendre chacune des composantes qui s'étaient engagées dans la campagne présidentielle.
Certes, il serait absurde de considérer à partir de là que ce mouvement représente une réponse achevée aux questions de la recomposition. D'autres échéances sont devant nous, qu'elles proviennent de fractures au sein des partis traditionnels, des luttes sociales, de l'évolution des courants de radicalisation. Mais la vraie question est la suivante : affronte-t-on mieux ces nouvelles échéances sur la base d'une première étape de regroupement manifestant une volonté et une capacité d'engagement collectif, ou en témoignant de son impuissance et en se résignant à l'éclatement? Seront-ils plus convaincants quant à la portée de leur engagement unitaire, ceux qui auront refusé de faire un pas en avant quand c'était possible et nécessaire ou ceux qui l'auront fait, non pour s'en tenir là mais pour préparer d'autres échéances ? Arguer des difficultés et des limites du processus actuel pour le combattre est une position aberrante. Au pire elle manifeste une hostilité profonde à une recomposition dont on ne maîtrise pas tous les termes (mais la LCR ne sera jamais confrontée à un processus dont elle puisse tenir tous les fils), au mieux elle témoigne d'une incohérence car elle se prive d'autant plus des moyens de surmonter ces difficultés et dépasser ces limites. Et ceux qui croieraient qu'un échec éventuel de la Nouvelle Gauche dégagerait le terrain en quelque sorte, créerait des possibilités plus significatives, se préparent de cruelles déconvenues. Car cet échec ne rendrait pas la recomposition plus facile mais plus difficile.
En même temps, ce processus est fragile. Il l'est d'abord parce qu'il intervient dans une période ou globalement le capital est à l'offensive, où le monde du travail demeure partiellement désorienté, affaibli par les points marqués par la bourgeoisie. Il l'est aussi parce que la perspective d'une rupture radicale avec l'ordre capitaliste, de la construction d'une société socialiste autogérée est pour partie brouillée, et qu'aucune voie royale ne se dégage en · la matière. On peut choisir face à cela de se préparer à une traversée du désert, dans l'attente des jours meilleurs qui réactiveraient tel ou tel schéma historique. Mais les jours meilleurs ne seront pas la réédition des moments d'antan et, à la sortie du désert, le monde aura changé sans que ceux qui prétendaient détenir les meilleurs acquis aient fait la preuve qu'ils ont été capables de les mobiliser au moment où c'était le plus nécessaire, c'est-à-dire quand il ne s'agissait pas seulement de conserver un patrimoine mais de le revivifier en le soumettant à l'épreuve de l'histoire réelle.
LE CHOIX NECESSAIRE
Et c'est aussi parce que nous sommes dans ce type de situation que cette fragilité doit être comprise comme une invitation supplémentaire pour s'engager. Nous reviendrons par ailleurs sur un bilan des assises : tout n'y fut pas parfait, des erreurs ont été commises. Sans doute en avons-nous faites, et nous ne fûmes pas les seuls. Mais qu'on les mette à leur vraie place au regard d'une question de fond : faillait-il ou non se résigner à la liquidation du processus engagé lors de la campagne présidentielle ? Nous ne regrettons pas d'avoir répondu non, et de nous être engagés dans ce sens. Cet engagement est lucide, il se fait en connaissance des difficultés, des limites, des épreuves qui nous attendent. Mais nous savons aussi que ce processus est ouvert et que c'est d'abord à ceux qui s'y inscrivent d'en préciser les voies et le débouché. JI y aura débat, divergences, expérimentations. Nous y participerons à partir de nos propres acquis, des positions que nous avons défendues dans la LCR depuis plusieurs années, avec la volonté de tout faire pour contribuer à l'émergence de synthèses politiques enrichies par rapport à des expériences partielles, dont la nôtre. Quelles garanties avons-nous? Nous n'avons aucune garantie absolue. Cela n'existe pas en politique, et les garanties les plus fiables sont toujours celles dont on se dote soi-même en s'engageant, en agissant. Mais nous ne partons pas de rien, et nous ne sautons pas dans le vide. Nous partons des acquis politiques et militants de la campagne présidentielle, de l'espoir et du dynamisme qu'elle a suscités. Nous nous appuyons sur la volonté majoritairement exprimée aux assises de poursuivre le processus engagé. La charte que nous avons votée aux assises définit un cadre, celui de la construction d'un mouvement pluraliste, indépendant, solidaire des combats sociaux, ouvert aux apports du féminisme , de l'écologie, anticapitaliste, recherchant les voies d'une alternative face au PS et au PC. La contribution signée par six camarades représente un élément de la discussion nécessaire d'ici un premier congrès constitutif, elle n'en représente pas la conclusion. Le texte • Notre identité, nos combats • définit les éléments de positionnement politique aujourd'hui nécessaires. II y aura des distances entre les principes et les actes diront certains ? Peut-être, et pas seulement dans la Nouvelle Gauche. Mais veut-on oui ou non réduire ces distances ou s'en satisfaire en jouant une carte d'échec ? C'est là une question importante à l'heure du choix. Ce choix est risqué. Mais mesurons tous les risques, en fonction de tous les enjeux. Mesurons aussi le risque de choisir de ne pas choisir. Et aujourd'hui, au moment où se déroule la mécanique bien huilée qui aboutit à notre exclusion, sachons nous déterminer sur l'essentiel, à partir des éléments stratégiques concernant les voies et les moyens de l'émergence d'un projet révolutionnaire pour notre temps et d'une force politique pour le porter. Rien ne permet d'exclure à priori que le processus dans lequel nous sommes engagés aille à l'échec. Mais une chose est sûre : à notre échelle, nous pouvons réduire les risques d'échec en confirmant notre engagement, nous pouvons les accroître en restant spectateurs. Et à l'heure du bilan nous préférons être de ceux qui auront pris leurs responsabilités. Et cela d'autant plus que nous savons bien qu'il n'y a pas d'avenir positif pour la LCR en dehors de sa participation à un cadre de regroupement pluraliste. Car, sur la base de plus de vingt ans d'efforts -et que chacun s'interroge en conscience la-dessus- y a-t-il vraiment une ligne de rechange ? La dénonciation de la Nouvelle Gauche n'en est pas une. Et que tout ne soit pas idyllique dans le processus actuel ne confère pas une plus grande actualité aux perspectives spécifiques de la LCR, ne les rend pas plus fécondes, plus tangibles. Et si vient l'heure des bilans, ce sont tous les bilans qui devront être tirés.
Nous construisons aujourd'hui la Nouvelle Gauche malgré la LCR. Nous ne la construisons pas contre la LCR. Nous connaissons le capital d'expérience et le capital politique dont cette organisation est porteuse. Et le fait que nous nous soyons battus durant plusieurs années pour enrichir et rénover ce capital nous permet de nous souvenir que, pour savoir où on va, il est utile de savoir d'où on vient. La LCR aurait dû, devrait, participer au processus actuel. L'absence de la grande majorité de ses militants de ce processus n'est pas une force pour le mouvement, c'est une faiblesse. Pour notre part, nous ne nous en satisferons pas. Mais aujourd'hui, la LCR refuse de s'engager, et refuse même de s'impliquer dans une phase transitoire d'expérimentation. Et le refusant, elle prétend nous interdire d'y participer. Pour notre part, nous refusons ce diktat. Avec amertume, mais sans colère. Car l'heure n'est pas aux règlements de compte. JI y a plus et mieux à faire, pour nous, mais aussi pour la LCR.