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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Les Verts allemands : socialisme et écologie

· Critique communiste, n° 81, janvier 1989 · p. 14-16 · 1 473 mots

MICHAEL LOWY c

E UVRE de Werner Hülsberg, The German Greens. A social and political profile (Londres, Verso, 1988) est la première analyse d'ensemble du parti vert allemand, depuis ses origines jusqu'à aujourd'hui ; une analyse remarquable par la richesse de sa documentation et par son ouverture politique. Son auteur est un ancien rédacteur du journal Was Tun (organe de la section allemande de la tv• Internationale) qui, sans renier ses convictions marxistes révolutionnaires, milite depuis quelques années chez les Grünen allemands, où il anime un courant de gauche autour de la revue Horizonte.

Werner Hülsberg a raison de souligner, dès l'introduction de son livre, que les marxistes n'ont pas reconnu l'ampleur et l'importance sociale du défi écologique. Prisonniers de la • foi dans le progrès •, ils n'ont pas perçu la menace pour la survie de l'humanité que représente la crise écologique. La critique de la destruction industrielle de la nature que l'on trouve dans l'Ecole de Francfort (Adorno, Horkheimer, Marcuse, Walter Benjamin) n'a pas été intégrée dans la théorie ou la pratique du mouvement ouvrier. (Hülsberg a cependant tort, soit dit entre parenthèses, de citer parmi les • exemples négatifs • un article récent d'Ernest Mandel ; celui-ci est précisément un des rares économistes marxistes à prendre au sérieux la crise écologique.)

Insister sur la signification de ce problème ne veut pas dire que la défense de la nature doit remplacer la lutte de classe comme axe de l'histoire ... L'auteur ne laisse pas planer de doutes à ce sujet et observe, à juste titre, que • la question écologique n'est clairement pas la question centrale à laquelle se trouve confrontée la société •. En outre, • les écologistes ne sont pas unifiés dans la proposition d'une issue à la crise et l'approche écologique n'est pas le principal élément constitutif du sujet social capable de changer la société. De même, les mouvements écologiques n'ont pas de modèle alternatif global à proposer pour la société. La question écologique est passible d'un certain nombre d'interprétations différentes et se présente sous des formes nationales diverses •.

Pour comprendre la spécificité des Grünen allemands, l'auteur met en évidence leurs racines dans l'histoire sociale de l'Allemagne de l'après-guerre. L'essor, notamment à partir des années soixante et soixante-dix, d'une opposition extra-parlementaire (mouvements étudiants, organisations d'extrême gauche, initiatives communautaires, mouvements féministes), d'un fort courant pacifiste et d'un mouvement écologique florissant ont créé les bases sociales et culturelles pour le parti Grünen. Le résultat combiné de ces mouvements sociaux a été un ébranlement profond de l'échelle de valeurs traditionnelles. Quelques exemples : en 1966, 72 % des personnes interrogées croyaient que la technologie était bienfaisante (83% de la jeunesse entre 16 et 20 ans) ; en 1981, seulement 30 % avaient la même opinion (23% des jeunes). En 1966, 8% croyaient que les aspects positifs et négatifs de la technologie étaient équivalents ; ils sont 53 % à avoir cette opinion en 1981 ! Des changements similaires sont visibles dans l'essor d'une nouvelle morale sexuelle et dans le déclin des valeurs • allemandes • traditionnelles: l'obéissance, la subordination, l'ordre, etc.

Les nouveaux mouvements sociaux ont aussi mis en question les fondements mêmes du consensus et de l'ordre établi en Allemagne occidentale dans l'après-guerre: l'adhésion à l'OTAN, la foi da~s le progrès industriel sous le capitalisme, l'anti-communisme et le refus de toute alternative sociale radicale.

Au début, le mouvement vert était dominé par des courants bourgeois, droitiers ou apolitiques, mais avec la radicalisation des écologistes et l'adhésion des courants de la gauche alternative l'orientation a rapidement changé : le mouvement a pris une coloration plus politique et s'est ouvert à des préoccupations sociales plus larges. Lors de la fondation du parti, en 1980, la gauche a fait approuver un programme incluant - outre le combat éco-

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LES VERTS ALLEMANDS: SOCIALISME ET ECOLOGIE logique- le désarmement nucléaire unilatéral de l'Allemagne occidentale, la semaine de trente-cinq heures, la rupture des relations diplomatiques avec les régimes racistes et fascistes, le soutien aux luttes de libérations du tiers monde, etc. Quelques mois après, les éléments droitiers quittaient les Grünen et fondaient des partis écologiques • démocratiques ~ voués à une rapide disparition.

En quelques années, les Grünen vont briser la barrière électorale des 5 % et faire une entrée fracassante dans le Parlement, où ils jouent un rôle de trouble-fêtes permanents. Leur base sociale est résolument à gauche du SPD (parti social-démocrate allemand). Par exemple, tandis que seulement 21% des électeurs du SPD sont pour le départ des troupes américaines et 45% pour la neutralisation de l'Allemagne occidentale, parmi les électeurs des Grünen les chiffres correspondants sont de 57% et 73 % ... Cette base sociale est composée de travailleurs salariés - surtout du tertiaire - jeunes, avec un niveau d'instruction relativement élevé. Selon le

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LES VERTS ALLEMANDS: SOCIALISME ET ECOLOGIE politologue socialiste Peter von Oertzen, ils constituent un échantillon représentatif des • travailleurs de l'an 2020 M.

Un des problèmes du parti Grünen est, comme l'on sait, sa très grande hétérogénéité : quatre courants opposés luttent en son sein pour l'hégémonie. Les • éco-libertaires M sont une minorité droitière sans beaucoup de poids, avec une perspective réformatrice modérée. Plus importants sont les • réalistes M (Joshka Fischer, Otto Schily), qui prônent une realpolitik de coalition avec le SPD. Pendant quelques années, ils ont mis en pratique cette orientation dans la province de Hesse - J. Fischer a été ministre de l'Environnement dans un gouvernement social-démocrate local-, mais l'expérience a abouti à un échec, face au refus du SPD d'abandonner son soutien à l'énergie nucléaire. A l'autre pôle du spectre vert, se trouvent les • fondamentalistes M - Jutta Ditfurth, R. Bahro (qui a rompu récemment avec les Grünen) - qui refusent tout accord tactique avec le SPD et considèrent que, du point de vue d'un changement écologique fondamental, la division entre droite et gauche appartient au passé. Comme l'observe bien Hülsberg, les points forts des réalistes sont les faiblesses des fondamentalistes, et vice-versa ... Le courant le plus intéressant et le plus dynamique (mais lui-même peu homogène et assez divisé sur les questions tactiques) est celui des • éco-socialistes ~ - Rainer Trampert, Thomas Ebermann, Christian Schmidt, Frieder O. Wolf- qui insistent sur le lien entre écologie et socialisme, tout en refusant l'orientation coalitioniste des • réalistes M.

Souvent, la lutte interne chez les Grünen - qui fait la joie de la presse libérale ou réactionnaire - prend la forme d'un affrontement entre deux blocs : éco-libertaires et • réalos • d'un côté, éco-socialistes et • fundis • de l'autre, avec certaines personnalités comme Petra Kelly jouant un rôle médiateur. Néanmoins, aucun des courants n'est intéressé à rompre l'unité du parti, et un certain consensus -généralement favorable à la gauche - finit par se dégager dans les conférences fédérales (où, par exemple, les tentatives des • réalos • pour modérer les positions anti-OTAN du parti ont échoué). Contrairement à ce qu'on pouvait attendre, ces divergences internes n'ont pas empêché les Grünen d'améliorer leurs scores lors des dernières élections fédérales en 1987 (8,3 %).

Un autre développement positif des dernières années a été le rapprochement entre les Grünen et la gauche syndicale - la direction du syndicat lG Metall -autour de la campagne pour la semaine de trente-cinq heures et pour la défense du droit de grève.

L'auteur ne cache pas, toutefois, que beaucoup de problèmes restent à résoudre avant que les Grünen deviennent réellement un parti éco-socialiste : absence de demandes transitionnelles entre le • minimum • immédiat et le • maximum • de l'utopie écologique, confusion chez tous les courants sur la questions du modèle économique alternatif (quelle place pour le plan ou le marché?), poids croissant du groupe parlementaire (dominé par les • réalos • ), incapacité de formuler une tactique adéquate (ni coalitioniste ni sectaire) envers le SPD, illusions sur une transition pacifique - sinon parlementaire - vers l'éco-socialisme, etc.

Par ailleurs, Hülsberg reconnaît que le modèle des Grünen n'est pas nécessairement exportable. Quelles leçons pour la France pouvons-nous tirer de l'expérience allemande? Les Verts français se distinguent de leurs congénères allemands par un profond apolitisme et un refus catégorique de tout rapport avec la gauche alternative.

Pourtant, l'écologie est bel et bien, comme le soulignent Daniel Bensaïd et Alain Krivine dans leur dernier livre, un des grands défis de l'humanité dans le troisième millénaire. Il est donc urgent que les marxistes se rendent compte que « devant la menace d'une catastrophe écologique sans frontières, une nouvelle alliance entre l'homme et la nature passe par une redéfinition du contenu du progrès : non par une accumulation illimitée de marchandises, mais par une libération croissante du temps humain de la contrainte du travail • (Mai si! 1968-1988, rebelles et repentis, Paris, La Brèche, p. 114).

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